jeudi 18 janvier 2018

Abel Chevalley - La Bête du Gévaudan

Abel Chevalley  La Bête du Gévaudan  Ed. L’Éveilleur

Abel Chevalley 

La Bête du Gévaudan 

Ed. L’Éveilleur 


La France a peur. Dehors, la créature rôde.

On ne compte plus les victimes de la bête du Gévaudan, de même que, comme pour tous les grands évènements inexpliqués, on ne compte plus les théories sur sa nature ni les publications à son sujet. Celle d'Abel Chevalley, publiée dans les années 30, soit plus de deux siècles après les évènements, fait référence. A la manière d'un docu-fonction, l'auteur se penche sur l'histoire et la décortique.

Malgré les incertitudes et incohérences qui planent autour de ce fait divers, certains éléments sont irréfutables : Au XVIIIème siècle dans le Gévaudan, hommes, femmes, enfants, tout le monde vit dans la crainte. Quelque chose est là, tout près, qui s'en prend à ceux qui ont le malheur de mettre le nez hors de chez eux. Des chasseurs sont envoyés par le Roi pour apaiser la population et mettre un terme à cette situation. Ils ramèneront quelques peaux mais, contrairement à ce qu'ils clameront, rien de très concluant. Au final, personne ne saura jamais.

Ce livre n'a donc pas pour prétention d'apporter une solution à un cas qui n'en connaîtra jamais. Il s'agit plutôt d'un habile document, très documenté, à la plume subtile et au traitement inattendu, qui analyse la manière opportuniste dont la Cour de France s'impliqua dans la traque. C'est un livre particulièrement intéressant, à charge contre l'instrumentalisation et la récupération politique.

Alors, finalement, cette bête ? Créature maléfique ? Tueur sanguinaire ? Phénomène inexplicable ? Une chose est sûre, quand c'est flou, c'est qu'y a un loup.

vendredi 12 janvier 2018

David Fauquemberg - Bluff

David Fauquemberg  Bluff  Ed. Stock

David Fauquemberg 

Bluff 

Ed. Stock 


Bluff pourrait être synonyme de bout du monde, voire de bout du bout du monde. Une fois là-bas, on ne peut aller beaucoup plus loin. Ou alors il faut s'embarquer sur un bateau. C'est ce que fait le jeune français, personnage central de ce roman, aux côtés de Rongo Walker et de Tamatoa. Le premier, le capitaine maori, et le second, son équipier tahitien, sont des hommes soucieux de conjuguer tradition et modernité mais qui sont confrontés, en pleine mer, à la difficulté de faire cohabiter valeurs ancestrales et réalités du quotidien.

Alors, à l'apprentissage d'une profession difficile s'ajoute la découverte d’un mode de vie différent et exotique. La navigation aux étoiles, les repères naturels, les signes des oiseaux et la connaissance de leur environnement sont autant d'éléments qui contribuent à la nostalgie dans laquelle évoluent ces personnages charismatiques, baignés de récits et d’histoires du passé et nés bien trop tard dans une société qui ne les a pas attendus.

Bluff est un roman d'aventure et le récit d’une expérience humaine marquante. C'est également la promesse tenue d’un voyage aux antipodes, en des espaces contrastés parfaitement rendus par la sobriété et la subtilité de la plume de David Fauquemberg.

mardi 9 janvier 2018

Olivier Bourdeaut - Pactum salis

Olivier Bourdeaut  Pactum salis  Ed. Finitude

Olivier Bourdeaut 

Pactum salis 

Ed. Finitude 


J'ai d'abord eu peur que cette histoire d'amitié improbable entre deux hommes que tout oppose ne soit un brin attendue. D'un côté, le paludier revenu de la vie parisienne, coupé de toute technologie et se retrouvant dans les plaisirs simples du retour à la nature et du travail manuel. De l'autre, l'agent immobilier citadin, intéressé et carriériste, dépensier, superficiel et abusivement hédoniste. Soit. Réunis par un drôle de hasard, les voilà amenés à cohabiter et partager un quotidien auquel ni l'un ni l'autre n'est préparé. Le tout sur fond de marais salants et avec la promesse d'entrée de jeu d'une chute macabre.

Pactum Salis est plutôt un bon roman qui fonctionne principalement sur des lignes de dialogues bien senties, de la repartie cinglante, du comportement éthylique totalement assumé, de bons mots et la joute verbale croustillante de mâles imbibés. Les personnages sont effectivement cousus de fil blanc et leur parcours un peu couru d'avance. Mais l'auteur d'En attendant Bojangles (mal)mène cette viande saoule sans complexe et avec un plaisir communicatif.

En troquant la relation amoureuse bariolée et fantasque de son premier livre contre une amitié masculine moins extravagante mais plus virile, Olivier Bourdeaut a pris quelques risques. Et il a bien fait car ça paye. Il sort le lecteur de sa zone de confort, le surprend et évite par la même occasion le piège du registre récurent et cloisonnant. Dorénavant, il faudra retenir que cet auteur nous emmène là où on ne l'attend pas et c'est tant mieux ! C’est donc un virage réussi pour celui qui y était attendu.

jeudi 4 janvier 2018

Michel Bernanos - L'envers de l'éperon

Michel Bernanos  L'envers de l'éperon  Ed. L'Arbre Vengeur

Michel Bernanos 

L'envers de l'éperon 

Ed. L'Arbre Vengeur 


J'ai rêvé que je comparais mes impressions de lecture avec Blondin. Lui, cigare au coin des lèvres, poncho rejeté sur l'épaule, main sur la boucle de la ceinture. Moi, tout penaud.

Alors il me disait que, dans ce roman, "le monde se divise en deux catégories : ceux qui traquent et ceux qui fuient." Même si personne ne veut être celui qui le contredit, je me suis senti obligé de lui dire qu'il fallait voir au-delà de ça, que c'était un tantinet plus complexe.

Il resserrera les dents sur le bout de son cigare.

"Certes," je lui dis en déglutissant bruyamment, "des deux frères, l'un est à la poursuite de l'autre pour une bête histoire d'orgueil mal placé. Mais ça ne peut se résumer à ça. On pourrait également les voir, chacun de son côté, tous les deux embarqués dans un même combat contre quelque chose de bien plus vaste. L'ennemi c'est d'abord leur environnement, la nature face à laquelle il faut survivre, les éléments contre lesquels il faut lutter. La traque, la fuite, ce n'est que secondaire. Et s'il y a bien une histoire factuelle, des péripéties et des mésaventures, il y a surtout une allégorie sur la difficulté de vivre, sur les motivations des uns et les obligations des autres. Vous n'êtes pas d'accord ?"

Il fronça les sourcils et j'aurais juré que sa main était plus proche de son arme.

"C'est une allégorie" je balbutiai, "mais c'est également un roman de genre totalement assumé et, comme La montagne morte de la vie dépoussiérait la fiction maritime, celui-ci revisite librement le thème du duel au soleil d'hommes motivés par leur honneur, avec moins d'extravagance mais tout autant de poésie."

Une goutte de sueur me coulait dans l’œil mais je n'osais pas l'essuyer.

A bien y réfléchir..." je balbutiai, "je... je crois qu'en fait c'est vous qui avez raison. Oui, c'est même sûr..."

Personne n'a envie d'être celui qui contredit Blondin.

vendredi 29 décembre 2017

Francis Berthelot - Carnaval sans roi

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Francis Berthelot

Carnaval sans roi (Le rêve du démiurge - VIII)

Ed. Dystopia / Le Bélial'


Définitivement, arrivé à ce stade du cycle, ne comptez plus lire l'un ou l'autre des romans qui le composent sans avoir lu les précédents, vous seriez bel et bien perdu. Francis Berthelot s'amuse à entrecroiser les récits, à multiplier les références et il y a belle lurette qu'il a abandonné son soucis d'indépendance des histoires.

Ainsi, ce sont des visages connus qui nous accueillent dès les premières pages de ce livre. On y retrouve Kantor, attablé en compagnie d’Octave et d'Iris, alors qu'un psychiatre lui demande son aide pour tenter de sortir Alvar Cuervos de l'étrange folie dans laquelle il est emprisonné. Le pouvoir du jeune télépathe pourrait être sa dernière chance de guérison. Vous l'aurez compris, ce roman fait directement suite à Nuit de colère d'une part, Le Petit Cabaret des morts d'autre part. Kantor s'y improvise en apprenti psychiatre pour comprendre et aider le fils de Bran Hadès. Alors les allusions s'enchaînent tandis que, tour à tour, le rescapé du massacre sectaire rencontre les âmes captives qui errent dans la tête du malade.

Ce roman est organisé de manière assez classique, à chaque âme son décor, et cette histoire fantastique est en quelque sorte une version presque picaresque du roman psychiatrique. Comme toujours, la langue est très élégante, il y a régulièrement des comparaisons joliment imagées et finement évocatrices, de nombreuses références culturelles et un bel effet de mise en scène. Comme les autres, ce roman-ci s'inscrit dans le cycle et, même s'il propose une intrigue complète, chute comprise, je ne suis pas sûr qu'il justifie une critique en soi. C'est finalement plus une partie d'un tout, un épisode de ce qui est maintenant bien plus qu'un simple cycle thématique. Les histoires sont liées, les bases communes, les personnages récurrents et j'attends maintenant d'avoir lu l'ultime volume, Abîme du rêve, pour avoir une vision d'ensemble de l'oeuvre et, j'espère, une conclusion définitive et satisfaisante.

samedi 23 décembre 2017

Jack Finney - Le voyage de Simon Morley

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Jack Finney 

Le voyage de Simon Morley 

Ed. Folio SF 


Si on en croit Jack Finney, le voyage dans le temps est possible. C'est une bonne nouvelle. Traditionnellement, une telle annonce est suivie d'une mauvaise nouvelle. Celle-ci, c’est mieux, s’accompagne d’une seconde bonne nouvelle : on n’a même pas besoin d’attendre l’invention d’un véhicule temporel, l’ouverture d’une faille ou une rupture du continuum. Un environnement favorable, une sérieuse mise en situation et un fort pouvoir de suggestion doivent suffire. Alors, pour peu que ces conditions soient réunies, vous pouvez vous retrouver propulsé dans le passé. C’est du moins ce qui arrive à Simon Morley. C’est également ce qui arrive au lecteur de ce roman évocateur.

Le voyageur quitte donc son époque pour un New York du XIXème siècle. Là, une fois le miracle accompli, l’auteur délaisse peu à peu les thématiques de la science-fiction et s'encombre malheureusement plus d'une vague affaire d'escroquerie et d'une romance guimauve qu'il ne s'inquiète des éventuels paradoxes indissociables du voyage dans le temps. Surtout, il fouille une reconstitution historique, scrupuleuse de détails vestimentaires et de somptueux tableaux urbanistes. Si ces descriptions apportent au décor et contribuent à une atmosphère, elles diluent un brin le rythme de la narration. Mais c'était probablement le prix à payer pour la véritable prouesse de ce livre : n'oubliez pas que pour Jack Finney, le voyage n'est possible que si le voyageur y croit et que rien de son environnement ne lui rappelle son époque d'origine. Il pousse donc le détail jusqu'au bout et va tout décrire sans rien laisser au hasard. Il donne parfois l'impression d'en faire un peu trop mais il atteint son but au-delà de toute espérance. Le temps de la lecture, vous voyagez dans le temps. Vous êtes au XIXème siècle, aucun doute la-dessus.

jeudi 14 décembre 2017

David H. Lawrence - L'homme qui aimait les îles

David H. Lawrence  L'homme qui aimait les îles  Ed. L'Arbre Vengeur 

David H. Lawrence 

L'homme qui aimait les îles 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Exilé volontaire sur un île, Cathcart est un homme en quête d'essentiel et qui, plus que la solitude, recherche l'extreme isolement. Au grès de ses déconvenues, passant d'une île à l'autre, toujours plus petite, il se défausse de tout ce qui le rattache à la société telle que nous la connaissons : fi de ses gens, de son argent, de son confort. Bientôt, c'est le dépouillement qui l'habille.

Ce court roman est une fable métaphorique sur le renoncement nécessaire doublée d'un conte philosophique sur l'épanouissement par la misanthropie. Et tout comme son personnage, D.H. Lawrence n’y va pas par quatre chemins. D’un style sobre, incisif et sans fioriture, il ne s’encombre d’aucun superflu pour clamer avant l’heure que « l’enfer c'est les autres » ! A travers l’histoire de cet homme retranché dans ses dernières positions, en négation totale des valeurs généralement admises et des réalités substancielles, c’est une brillante allégorie sur le pessimisme, pour ne pas dire une apologie du nihilisme. Tout pour me plaire...

mercredi 13 décembre 2017

Francis Berthelot - Le Petit Cabaret des morts

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Francis Berthelot

Le Petit Cabaret des morts (Le rêve du démiurge - VII)

Ed. Dystopia / Le Bélial'


Ayant probablement laissé passer trop de temps entre le précédent roman et ce nouvel opus du cycle, j'ai eu du mal à y revenir et surtout à resituer les personnages. Il y avait comme une gêne entre nous. On s'est regardé en chiens de faïence et, le temps que ce sentiment s'estompe, le gros du livre était passé. J'ai assisté aux numéros avec distance, appréciant la technique, la maîtrise, l'habileté. Mais la magie n'y était plus.

Pour Francis Berthelot, le roman est un cabaret tragique et poétique. Il s'y produit les âmes abandonnées dans Hadès Palace, auquel ce livre fait directement suite. L'auteur orchestre parfaitement ce drôle de spectacle qui oppose les vivants et les morts. Toutefois, on sent parfois les ficelles qui amènent sur un plateau une chute calibrée. Dans cette nouvelle variation sur le sens de la famille, la figure du père et la complexité du rapport filial, les personnages ont bizarrement moins d'épaisseur que dans les volumes précédents et j'ai du mal à savoir s'ils sont moins bien exploités ou si la psychologie a laissé place à un fantastique plus franc mais moins convaincant. A moins que l'auteur de Mélusath ne se soit dispersé à multiplier les références aux différents épisodes du cycle. Il prend régulièrement la peine de rafraichir la mémoire du lecteur mais, avec ce procédé, le tout perd en naturel et en fluidité. Jusqu'à présent, chaque livre pouvait se lire indépendamment, ce n'est pas le cas avec celui-ci. On verra ce qu'il en est avec le suivant, Carnaval sans roi.

dimanche 10 décembre 2017

Erskine Caldwell - Les voies du Seigneur

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Erskine Caldwell 

Les voies du Seigneur 

Ed. Folio 


Dès la scène d'ouverture on sent que, dans ce nouvel opus de sa cartographie des Etats-Unis, Erskine Calwell utilisera l'ironie pour creuser le portrait d'une campagne ravagée par l'oisiveté et viciée par les croyances basiques. Cette ouverture, c'est l'arrivée de Semon Dye, prédicateur ambulant, bien décidé à guider les frustes et inertes individus qui peuplent le patelin de Rocky Comfort, brulent sous son soleil et en respirent la poussière. Et c'est Clay Horey, le pauvre bougre qui se retrouve à l'héberger, qui fera principalement les frais de cet homme en mission très particulière pour le Seigneur.

On s'en rend vite compte, le prédicateur abuse sans aucun scrupule de la crédulité des brebis qu'il se propose de conduire. Il joue, triche, fricote, boit, jure, se montre violent, entremetteur et tient des propos obtus pour ne pas dire intolérants. Mais ce n’est pas un imposteur pour autant, plutôt un personnage profondément complexe, un homme qui prend la religion à cœur, en interprète très librement les écrits, les applique à sa manière, à grands coups de contre-exemples, et croit en son propre discours. Finalement, il incarne à lui seul l'adage qui veut que "l'Enfer est pavé de bonnes intentions".

Le langage fleuri, le pistolet dans une main et les dés pipés dans l'autre, Semon Dye malmène son hôte. Si on sourit d'abord de la situation, on a rapidement envie d'attraper le pauvre Clay Horey par les épaules et de le secouer bien fort, de lui faire réaliser que l'homme qui s'est installé chez lui est une forme dangereuse de parasite. Mais on est là dans une comédie grinçante - certes moins fine que Le petit arpent du bon dieu et parfois à deux doigts de la gaudriole - proche de la farce. Une farce donc qui repose en grande partie sur les solides épaules d'un prédicateur dense et ambiguë et se joue au détriment du pauvre fermier. Celui-ci paiera le prix fort pour la bonne parole, autant à l'agacement qu'au plaisir un peu malsain du lecteur...

lundi 4 décembre 2017

Ken Liu - La ménagerie de papier

ken liu la menagerie de papier belial folio

Ken Liu 

La ménagerie de papier 

Ed. Le Bélial' 


Multipliant les registres, les formats et les thématiques, ce recueil de nouvelles est aussi délicat à cerner que difficile à cataloguer. Mais il apporte la preuve irréfutable que Ken Liu maîtrise la forme courte, aucun doute là-dessus. Avec une aisance déconcertante, l'auteur saute d'un univers à un autre, aborde des sujets divers et passe de la poésie métaphorique à la science-fiction pure et de l'intrigue policière au fantastique ambiancé. Dix-neuf nouvelles sans lien logique qui constituent un livre inégal tant certaines histoires sont à ce point bien meilleures ou plus percutantes que d'autres, les secondes soufrant malheureusement de la comparaison avec les premières.

Il y en a pour tous les goûts dans ce livre riche et inattendu. Inutile donc que je me lance dans un résumé des dix-neuf nouvelles ou ne m'attarde sur chacune. J'ai juste envie de rajouter que, à mon humble avis, celle qui donne son titre à l'ouvrage en justifie à elle seule la lecture. Elle est de loin et sans conteste la meilleure, touchante et subtile, originale et finement construite.

Reste maintenant à espérer que Ken Liu se frottera un jour à la forme longue. A quand un roman ?