jeudi 14 décembre 2017

David H. Lawrence - L'homme qui aimait les îles

David H. Lawrence  L'homme qui aimait les îles  Ed. L'Arbre Vengeur 

David H. Lawrence 

L'homme qui aimait les îles 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Exilé volontaire sur un île, Cathcart est un homme en quête d'essentiel et qui, plus que la solitude, recherche l'extreme isolement. Au grès de ses déconvenues, passant d'une île à l'autre, toujours plus petite, il se défausse de tout ce qui le rattache à la société telle que nous la connaissons : fi de ses gens, de son argent, de son confort. Bientôt, c'est le dépouillement qui l'habille.

Ce court roman est une fable métaphorique sur le renoncement nécessaire doublée d'un conte philosophique sur l'épanouissement par la misanthropie. Et tout comme son personnage, D.H. Lawrence n’y va pas par quatre chemins. D’un style sobre, incisif et sans fioriture, il ne s’encombre d’aucun superflu pour clamer avant l’heure que « l’enfer c'est les autres » ! A travers l’histoire de cet homme retranché dans ses dernières positions, en négation totale des valeurs généralement admises et des réalités substancielles, c’est une brillante allégorie sur le pessimisme, pour ne pas dire une apologie du nihilisme. Tout pour me plaire...

mercredi 13 décembre 2017

Francis Berthelot - Le Petit Cabaret des morts

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Francis Berthelot

Le Petit Cabaret des morts (Le rêve du démiurge - VII)

Ed. Dystopia / Le Bélial'


Ayant probablement laissé passer trop de temps entre le précédent roman et ce nouvel opus du cycle, j'ai eu du mal à y revenir et surtout à resituer les personnages. Il y avait comme une gêne entre nous. On s'est regardé en chiens de faïence et, le temps que ce sentiment s'estompe, le gros du livre était passé. J'ai assisté aux numéros avec distance, appréciant la technique, la maîtrise, l'habileté. Mais la magie n'y était plus.

Pour Francis Berthelot, le roman est un cabaret tragique et poétique. Il s'y produit les âmes abandonnées dans Hadès Palace, auquel ce livre fait directement suite. L'auteur orchestre parfaitement ce drôle de spectacle qui oppose les vivants et les morts. Toutefois, on sent parfois les ficelles qui amènent sur un plateau une chute calibrée. Dans cette nouvelle variation sur le sens de la famille, la figure du père et la complexité du rapport filial, les personnages ont bizarrement moins d'épaisseur que dans les volumes précédents et j'ai du mal à savoir s'ils sont moins bien exploités ou si la psychologie a laissé place à un fantastique plus franc mais moins convaincant. A moins que l'auteur de Mélusath ne se soit dispersé à multiplier les références aux différents épisodes du cycle. Il prend régulièrement la peine de rafraichir la mémoire du lecteur mais, avec ce procédé, le tout perd en naturel et en fluidité. Jusqu'à présent, chaque livre pouvait se lire indépendamment, ce n'est pas le cas avec celui-ci. On verra ce qu'il en est avec le suivant, Carnaval sans roi.

dimanche 10 décembre 2017

Erskine Caldwell - Les voies du Seigneur

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Erskine Caldwell 

Les voies du Seigneur 

Ed. Folio 


Dès la scène d'ouverture on sent que, dans ce nouvel opus de sa cartographie des Etats-Unis, Erskine Calwell utilisera l'ironie pour creuser le portrait d'une campagne ravagée par l'oisiveté et viciée par les croyances basiques. Cette ouverture, c'est l'arrivée de Semon Dye, prédicateur ambulant, bien décidé à guider les frustes et inertes individus qui peuplent le patelin de Rocky Comfort, brulent sous son soleil et en respirent la poussière. Et c'est Clay Horey, le pauvre bougre qui se retrouve à l'héberger, qui fera principalement les frais de cet homme en mission très particulière pour le Seigneur.

On s'en rend vite compte, le prédicateur abuse sans aucun scrupule de la crédulité des brebis qu'il se propose de conduire. Il joue, triche, fricote, boit, jure, se montre violent, entremetteur et tient des propos obtus pour ne pas dire intolérants. Mais ce n’est pas un imposteur pour autant, plutôt un personnage profondément complexe, un homme qui prend la religion à cœur, en interprète très librement les écrits, les applique à sa manière, à grands coups de contre-exemples, et croit en son propre discours. Finalement, il incarne à lui seul l'adage qui veut que "l'Enfer est pavé de bonnes intentions".

Le langage fleuri, le pistolet dans une main et les dés pipés dans l'autre, Semon Dye malmène son hôte. Si on sourit d'abord de la situation, on a rapidement envie d'attraper le pauvre Clay Horey par les épaules et de le secouer bien fort, de lui faire réaliser que l'homme qui s'est installé chez lui est une forme dangereuse de parasite. Mais on est là dans une comédie grinçante - certes moins fine que Le petit arpent du bon dieu et parfois à deux doigts de la gaudriole - proche de la farce. Une farce donc qui repose en grande partie sur les solides épaules d'un prédicateur dense et ambiguë et se joue au détriment du pauvre fermier. Celui-ci paiera le prix fort pour la bonne parole, autant à l'agacement qu'au plaisir un peu malsain du lecteur...

lundi 4 décembre 2017

Ken Liu - La ménagerie de papier

ken liu la menagerie de papier belial folio

Ken Liu 

La ménagerie de papier 

Ed. Le Bélial' 


Multipliant les registres, les formats et les thématiques, ce recueil de nouvelles est aussi délicat à cerner que difficile à cataloguer. Mais il apporte la preuve irréfutable que Ken Liu maîtrise la forme courte, aucun doute là-dessus. Avec une aisance déconcertante, l'auteur saute d'un univers à un autre, aborde des sujets divers et passe de la poésie métaphorique à la science-fiction pure et de l'intrigue policière au fantastique ambiancé. Dix-neuf nouvelles sans lien logique qui constituent un livre inégal tant certaines histoires sont à ce point bien meilleures ou plus percutantes que d'autres, les secondes soufrant malheureusement de la comparaison avec les premières.

Il y en a pour tous les goûts dans ce livre riche et inattendu. Inutile donc que je me lance dans un résumé des dix-neuf nouvelles ou ne m'attarde sur chacune. J'ai juste envie de rajouter que, à mon humble avis, celle qui donne son titre à l'ouvrage en justifie à elle seule la lecture. Elle est de loin et sans conteste la meilleure, touchante et subtile, originale et finement construite.

Reste maintenant à espérer que Ken Liu se frottera un jour à la forme longue. A quand un roman ?

samedi 25 novembre 2017

Michael Siefener - Nonnes

michael siefener nonnes visage vert

Michael Siefener 

Nonnes 

Ed. Le Visage Vert 


S'il y a bien une chose qu'on ne peut reprocher à ce court roman, c'est d'avoir contourné les codes du genre. On peut même dire que Michael Siefener les respecte scrupuleusement avec cette histoire de modeste employé de bureau et écrivain à ses heures perdues. Benno Durst, c'est son nom, entreprend le récit de son quotidien et celui plus improbable de la réfection d'un monument funéraire. Il entremêle les narrations, imbrique les récits, joue avec la confusion des réalités et installe une ambiance horrifique, à la fois intrigante et énigmatique.

A l'image de la description qui ouvre le livre, celle d'une statue représentant la Faucheuse, s'il est très efficace et son atmosphère palpable, le roman est d'une stupéfiante orthodoxie, à la limite du scolaire. Dans son décor déjà, dans ses références ensuite, dans sa construction enfin. Le cimetière, le couvent, le bouquiniste poussiéreux, la religion, les sciences occultes, l'érudition... D'un conventionnel à toute épreuve, tout y passe.

Oui, Nonnes est un livre conformiste, d'un classicisme minutieux voire appliqué. Et je suis donc d'autant plus frappé par le fait que, malgré cela, il fonctionne aussi bien. En bon élève, Michael Siefener applique les règles qui ont fait leurs preuves, il le fait à la perfection et nous offre là un récit sinistre, angoissant et terriblement maîtrisé.

vendredi 24 novembre 2017

Nina Allan - La course

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Nina Allan 

La course 

Ed. Tristram 



J'imagine d'ici ce qu'à dû dire son agent à Nina Allan quand elle lui a présenté son nouvel ouvrage.

J'ai terminé ton livre, Nina. Il y a de bonnes choses, à commencer par la course de lévriers, l'environnement social est subtil et futuriste, la plume est fluide et énergique, c'est bien. Mais les nouvelles... t'aimes bien ça, moi aussi mais il est temps de passer à autre chose, les lecteurs n'en achètent plus. Alors voilà ce qu'on va faire : tu me bricoles un ou deux trucs à gauche, un semblant de lien à droite et on écrit "roman" sur la couv, ça peut suffire à créer le doute. Quoi ? Non, ils n'auront pas l'impression d'être trompés sur la marchandise, les lecteurs sont des bœufs, ils verront ce qu'on leur dit de voir. Ils penseront que le montage est astucieux, que s'il y a quelque chose qui leur échappe, c'est que que c'est très malin et profondément original. On s'en fout si le fil est ténu, bancal, tiré par les cheveux ou semble manquer de naturel. Le livre sera cohérent si on dit au lecteur que c'est le cas. La critique ? Bah... la critique, tu sais ce que c'est... tu les as dans la poche, tout le monde criera au génie... t'auras bien deux ou trois articles anodins de lecteurs idiots qui critiqueront contre le courant mais, t'inquiète, ils n'ont aucun poids. Ils clameront dans le désert, s'indigneront, crieront au recueil non assumé de nouvelles. Ils diront probablement qu'ils ont aimé la première histoire et de moins en moins les suivantes, que ça s'épuise... mais on s'en fout. Si tu fais ce que je te dis, on peut faire de ce bon recueil un roman correct. Crois moi, les lecteurs attendent ton premier roman, on va leur donner ce qu'ils veulent. Personne ne verra la supercherie. C'est bon pour toi ? Alors ramène-moi une version modifiée demain, ce sera bien.

jeudi 16 novembre 2017

Emmanuel Bove - Un homme qui savait

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Emmanuel Bove 

Un homme qui savait 

Ed. La Petite Vermillon 


J'ai entamé puis abandonné ce livre à deux reprises avant d'aller au bout pour de bon. Ce n'était probablement pas le bon moment la première fois, pas ce dont j'avais envie la seconde. Et finalement, à cette nouvelle tentative, je crois que c'est juste un livre ennuyeux.

Pourtant, ce roman correspond parfaitement à toutes les caractéristiques habituelles d'une œuvre dont je suis très amateur, à commencer par le portrait de Maurice Lesca, petit homme gris, effacé et renfermé. Entretenant un rapport difficile à l'argent et complexe à sa famille, dénué d'ambition et de couleur, en personnage on ne peut plus bovien, il pourrait bien renfermer des choses que l'œil ne saurait distinguer. Son quotidien, partagé entre sa sœur à laquelle il ne parle guère et sa libraire à laquelle il parle peu, est une succession de journées ternes, répétitives et somme toute assez peu intéressantes.  Et, si je ne crois pas avoir jamais compris où l'auteur de La coalition voulait en venir, je ne pense pas non plus avoir jamais vu ce que la façade de ce personnage renfermait.

D'après la quatrième de couverture de cette édition, Maurice Lesca est un mystère. Un mystère qui reste entier.

mardi 7 novembre 2017

Andrew Crumey - Pfitz

Andrew Crumey  Pfitz  Ed. L'Arbre Vengeur 

Andrew Crumey 

Pfitz 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Je soupçonne fort Andrew Crumey d’avoir lu Laurence Sterne et Jean-Jacques Rousseau et d’avoir tenté, en un volume, de rédiger sa propre version, libre et très personnelle, de Tristram Shandy et de Jacques le fataliste. En effet, les similitudes entre Pfitz et ceux-ci sont si nombreuses et si frappantes que de simples coïncidences seraient troublantes. Mais de quoi au juste ce texte à forte valeur référentielle traite-t-il ? Un Prince décide de composer de toutes pièces un concept de ville imaginaire. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il attribue à chacun de ses sujets un élément de ce projet. Tout est pensé dans les moindres détails et ingénieurs, romanciers, urbanistes, biographes s’échinent à la tâche. Maillon de cette chaîne, Schenck va outrepasser ses fonctions de cartographe en apportant des touches personnelles au travail d’une jeune femme dont il s’est épris, allant jusqu’à inventer un serviteur au Comte dont elle est chargée d’imaginer l’existence. Son projet lui échappe peu à peu alors qu’il réalise que la fiction impacte la réalité. Le roman alterne des scènes de la vie «réelle», des anecdotes fictives ou encore des dialogues entre des personnages dont on finit par ne plus savoir à quelle réalité ils appartiennent.

A la fois hommage au roman philosophique, tentative d’intrigue policière, aventure amoureuse, mégalomanie architecturale, réflexion sur la frontière ténue entre réalité et fiction ou encore portrait moqueur des rouages de l’administration, Pfitz est un livre ambitieux, presque démesuré, qui multiplie les registres. Mais à vouloir trop en faire et, par moment, à complexifier à outrance ses bonnes idées, j’ai peur que l’auteur ne se soit dispersé. Emboitant des tiroirs dans les tiroirs, il finit par rapidement délaisser l’excellente idée de départ, par abandonner ce peuple mis au service de l’ambition et du lyrisme d’un Prince marginal. Exit alors la description de cette ville complexe, aussi abstraite que pointilleuse, au détriment d’intrigues secondaires tordues et de moindre intérêt. Ainsi, il donne parfois l’impression de s’être perdu lui-même dans les méandres d’une intrigue alambiquée, jusqu’à un grand final théâtral laissé, me semble-t-il, à la libre interprétation du lecteur perplexe. Pfitz est un roman fascinant, très romanesque et à la vaste dimension poétique – parfaitement rendue dans le texte par la belle plume d’Alain Gnaedig – mais je le referme avec un fort sentiment de frustration.

Avec ce magnifique projet, Andrew Crumey avait tout pour produire un livre hors-norme, saugrenu et désopilant, érudit et original mais, dépassé par ses moyens dans cette tâche ardue, il prouve que, malgré tout son talent, il n’a malheureusement ni le génie de Rousseau, ni celui de Sterne.

jeudi 2 novembre 2017

Jacques Sptitz - Les évadés de l'an 4000

Jacques Spitz évadés an 4000 gallimardJacques Spitz 

Les évadés de l'an 4000 

Ed. Gallimard 


Alors que le dérèglement climatique fait couler autant d'encre que fondre de glace, voici un roman qui va à l'encontre des tendances actuelles. Etait-il autant question de rétrécissement de la banquise à la fin des années quarante ? Probablement pas. Mais pour Jacques Spitz, qui n'est jamais là où on l'attend, le futur verra l'atmosphère se refroidir.

Le Soleil ne chauffe plus suffisamment, les Hommes ont trouvé refuge sous la surface de la Terre. Mais n'être plus exposé aux rayons a des conséquences fâcheuses. Privez une plante de lumière, elle dépérit; Privez-en les Hommes, ils s'abrutissent. Le teint pâle et le regard vitreux, les masses ont dégénéré. Le gouvernement en place a muselé le contre-pouvoir et les derniers intellectuels, en majorité des scientifiques, sont emprisonnés à Sainte Hélène prise dans les glaces. Là, dans le plus grand secret, une poignée d'optimistes s'organise pour tenter de sauver l'humanité en s'exilant sur Vénus, potentiellement plus vivable que la Terre.

Ce roman d'anticipation de facture classique, plutôt bien écrit mais moins stylé que le reste de son œuvre, est apparemment anodin et un peu daté. Il propose toutefois quelques pistes de réflexion assez modernes et presque subversives sur le pouvoir des libres-penseurs face à un régime oppressant. L'auteur a des idées larges mais un parti clairement pris sur la toute puissance de la science, seule à même d'apporter une solution à cette triste société qui court à sa perte. D'ailleurs on reconnaît bien dans cette vision acerbe d'une humanité percluse de défauts l'auteur de L'œil du purgatoire, un misanthrope qui ne cache ni ses opinions bilieuses ni son peu de foi en ses semblables. La société méritant donc son piètre sort, le mieux reste encore d'en finir avec elle et de repartir sur de meilleures bases. Ainsi, derrière le merveilleux scientifique repose une variation sur le mythe de l'éternel recommencement. Et si le roman comporte une touche d'espoir avec ces Adam et Eve du futur, elle a la demi-teinte d'un auteur irrémédiablement sceptique et fataliste.

Alors finalement, vaut-il mieux voir la Terre se réchauffer ou refroidir ? La vision de Jacques Spitz ne fait pas rêver et la tournure climatique ne lui donne pas plus raison qu'elle n'est prometteuse. Foutu pour foutu...

mercredi 1 novembre 2017

Robert Giraud - Le vin des rues

robert giraud vin rues dilettante

Robert Giraud 

Le vin des rues 

Ed. Le Dilettante 


Robert Giraud, maître incontesté du troquet à mimile, spécialiste du ballon de rouge et du coude sur le zinc, docteur es "Sociologie des rues de Paris" et "De l'argot considéré comme un des beaux-arts", nous dresse le portrait des quartiers populaires. Des quartiers, oui, et plus précisément des habitués qui les peuplent : piliers de comptoirs, baroudeurs ordinaires, fripouilles du quotidien, chalands romanesques ou encore travailleurs ambigus. D'anecdotes en aventures, ces personnages improbables s'animent, s'expriment en une langue depuis longtemps oubliée et donnent de la vie et des couleurs à cette capitale disparue. Petites magouilles, métiers gentiment interlopes, débrouille, beaujolais et bonne humeur, autant d'histoires qui nous rappellent que Le Marais n'a pas toujours été le décor aseptisé et rupin qu'il est devenu.

Le vin des rues est un témoignage de l'intérieur et le livre, rustique, au tanin vif et riche, est aux couleurs de son auteur, rond en bouche, ample et velouté. Il offre une totale sensation de plénitude. Et sans mal de crâne le lendemain.