lundi 18 juillet 2022

Yuval Noah Harari - Sapiens

Yuval Noah Harari Sapiens Audiolib
Yuval Noah Harari 

Sapiens 

Ed. Audiolib 


Ami sapiens, bonjour et bienvenu ! 
 
Nous sommes tous des sapiens, dans la mesure où ce terme désigne l'espèce à laquelle appartiennent les êtres humains actuels. Cette définition est la première pierre posée par Yuval Noah Harari et c'est celle sur laquelle repose son ambitieux édifice.
 
Ce fait établi, l'auteur n'a plus qu'à se lancer dans sa brève histoire de l'humanité. Brève ? Brève. En effet, on pourrait même affirmer que condenser en un peu plus de 500 pages - ou environ 16 heures dans l'excellente version audio lue par Philippe Sollier - des dizaines de milliers d'années confine à la fugacité. Et pour cause, plutôt que de viser à l'exhaustivité ou de tenter l'épuisement de son sujet, Harari concentre son histoire autour d'un point précis : ce qui distingue le sapiens du reste du monde vivant tient dans sa capacité à élaborer des concepts, à y croire et à coopérer à grande échelle autour de fictions collectives issues de son imagination - la religion, la monnaie, les états, la politique ou encore les droits et les institutions.

Cet essai explore l'histoire du sapiens en découpant son évolution en quatre chapitres. Ces chapitres correspondent à chacune des quatre grandes périodes qu'il a traversées depuis son apparition : la révolution cognitive, la révolution agricole, l'unification de l'humanité et enfin la révolution scientifique.
 
Pour en tenter un court résumé, disons que, dans un premier temps, la vie du sapiens a été bouleversé par son aptitude à développer des théories et à laisser son imagination prendre le pas sur certaines réalités concrètes et objectives. Suit un parallèle entre l'explosion démographique, la maîtrise de l'agriculture et la modification de son comportements ou de son mode de vie. Puis, alors que l'humanité s'étend sur le globe et installe des liaisons entre les continents, la monnaie lui offre la capacité non seulement de tout valoriser mais également de créer une sphère culturelle commune. Enfin, l'auteur s'intéresse à l'essor scientifique et tend à démontrer que les progrès de l'humanité n'ont pas eu d'impact notable sur le bonheur individuel, le sapiens moderne ne semblant pas plus heureux que son ancêtre chasseur-cueilleur.

Avec limpidité et érudition, Harari échafaude de nombreuses réflexions, de l'argent comme rapport de confiance à l'économie comme religion, mais c'est sans doute sa piste sur l'inertie du bonheur qui m'a le plus captivé - même si tout le livre est captivant. Quand bien même il semble tendre au bonheur, sapiens se heurte à un plafond de verre que même l'évolution de la société, de la science, de l'économie, de la religion, ne pourra effacer. Que peut-il y faire ? Se résigner ? Continuer à évoluer ? Alors vers quoi ? La modification génétique ? Les corps augmentés ? Devenir Dieu ?
 
Il est bien possible alors que nous fassions partie des dernières générations de sapiens...
 
Ami sapiens, au revoir et merci !

samedi 16 juillet 2022

Joseph O'Neill - La Terre sous l'Angleterre

Joseph O'Neill La Terre sous l'Angleterre L'Arbre Vengeur
Joseph O'Neill 

La Terre sous l'Angleterre 

Ed. L'Arbre Vengeur 


D'après Guy Costes, le préfacier de la présente édition et accessoirement la référence incontestée en matière de Terres creuses et de mondes souterrains, il y aurait plusieurs interprétations possibles quant au roman de Joseph O'Neill : fasciste ? Anti-fasciste ? Les spécialistes n'accordent pas leurs violons sur la société imaginée par l'auteur irlandais et sur le discours politique qu'il véhicule. Et si je tranchais pour eux ?

Plantons déjà le décor. Nous sommes dans le nord de l'Angleterre, au pied du mur d'Hadrien. Pour rappel, cette fortification de pierres fut édifiée environ un siècle avant notre ère par l'empereur romain pour séparer l'empire des terres barbares. On raconte dans la famille du personnage principal qu'il existerait un passage menant à un domaine souterrain habité par les descendants des bâtisseurs du mur. Le dernier à s'y être rendu serait parti avec les documents et les cartes. Il n'est jamais revenu - l'emplacement de l'entrée a donc disparu avec lui. Alors que son père, qui a cherché toute sa vie à retrouver le passage, s'est volatilisé à son tour, le narrateur décide de tenter l'aventure sur les traces du vieil homme.

Je vous passe le début du périple, les ténèbres, les hostiles créatures géantes, la descente d'une rivière souterraine sur un radeau de fortune... Venons-en à ce qui nous intéresse vraiment : le peuple qui vit là depuis d'innombrables générations ! Les premières personnes que le narrateur rencontre sont inertes, désolantes de vacuité. On comprend rapidement qu'elles vivent sous le contrôle d'une élite qui les a débarrassés de tous leurs "éléments contradictoires", qui a dérobé leur vie et leur flamme intérieure. D'après le dirigeant de cette élite, qui se fait appeler le "Maître du Savoir", pas moins, les hommes sont égaux et aucun n'a d'importance. Tous vivent dans la foi et la joie, tous aiment ce qui ne peut pas mourir, non pas eux-même ou leurs semblables mais quelque chose de grand et de durable dont ils jouissent tous.
"Oui, vous qui avez la volonté, vous vous êtes emparé du pouvoir et vous vous êtes fait aimer par les autres en vidant leur âme et leur esprit de tout ce qui n'est pas cet amour. Vous vous êtes approprié toute la plénitude de la vie ; vous les en avez privés et vous avez tout pris pour vous, comme nos capitalistes ont pris pour eux tous les biens de la Terre."
Tiens ! Une référence politique ! Serait-ce une piste ? Pas vraiment, car elle s'épuise assez vite. À peine entamé, l'auteur cesse de creuser le filon de ce discours sectaire pour se concentrer à la place sur le projet d'évasion de son personnage... Ai-je employé le mot "sectaire" ? Oui. Ce n'est pas un hasard...

Fasciste ? Anti-fasciste ? Je ne suis pas surpris que les spécialistes ne soient pas parvenus à trancher. Et pour cause, je doute même qu'il y ait une dimension politique dans ce livre qui ne dépasse pas franchement le registre du roman d'aventure - mais qui se pose là dans cette catégorie. À mon sens, le "Maître du Savoir" est moins un leader politique qu'un simple gourou. D'ailleurs, alors qu'il étouffe la liberté de ses membres, les manipule mentalement et les maintient dans un état de sujétion psychologique et physique, il en coche toutes les cases. Éventuellement, s'il fallait vraiment filer la métaphore politique, disons que le narrateur, qui n'a pourtant pas grand chose d'un révolutionnaire ou d'un militant engagé, pourrait passer pour libertaire. Et encore. Certes, il refuse d'être exploité ou dominé. Mais cela en fait-il seulement un anarchiste ? Si c'est le cas, j'en suis un également.
 
Purée ! Je suis libertaire !

vendredi 15 juillet 2022

Dix autrices incontournables en SFFF

 



Angela Carter est née avec deux chromosomes x.
 
Christelle Dabos est du beau sexe - ou du sexe faible, question de point de vue.
Mais elle a signé La Passe-Miroir.
 
Adriadna Castellarnau produit une quantité significative d’œstrogènes, comme environ 49,6 % de la population mondiale.
Mais elle a signé Brûlées.
 
Jean Hegland sera qualifiée d'hystérique un jour de colère.
Mais elle a signé Dans la forêt.
 
Laurine Roux assume la charge mentale de son foyer.
Mais elle a signé Le Sanctuaire.
 
Laura Pugno se heurtera nécessairement à un plafond de verre ou à un autre.
Mais elle a signé Sirènes.
 
Catherine Dufour gagne statistiquement moins bien sa vie qu'un homme.
 
Ann Wareen Griffith n'a pas toujours eu le droit de vote et n'est pas même sûre de conserver celui de disposer de son corps.
Mais elle a signé Audience captive.
 
Carmen Maria Machado a de fortes chance de se faire importuner dans la rue ou les transports.
 
Jo Walton est une femme dans une société qui évolue, certes, mais qui reste résolument patriarcale.
Mais elle a signé Mes vrais enfants.

Toutes ces femmes sont des femmes. Elles n'en sont pas moins des incontournables de la SFFF. Et ce n'est pas Vert qui dira le contraire.

jeudi 14 juillet 2022

Christelle Dabos - Les fiancés de l'hiver

christelle dabos les fiances de l'hiver passe miroir gallimard

 Christelle Dabos 

Les fiancés de l'hiver (La Passe-miroir - I)

Ed. Gallimard


Le prénom Ophélie, jusqu'à présent, m'évoquait plusieurs choses : Shakespeare, déjà (et évidemment), puisque c'est ainsi que se prénomme la future épouse d'Hamlet ; Rimbaud, ensuite (et par conséquent), pour son poème tiré des Cahiers de Douai et faisant directement référence à la tragédie en question ; Millais, enfin (et surtout), pour son tableau indissociable de la peinture préraphaélite et inspiré de la pièce du dramaturge anglais.

Le protagoniste du roman de Christelle Dabos est suffisamment marquant pour que, dorénavant, le prénom Ophélie incarne un sens supplémentaire - même s'il est loin d'éclipser celui de Shakespeare. Pourtant, comme on va le voir, le roman ne repose pas exclusivement sur les épaules du personnage principal : Ophélie est une jeune femme désignée pour épouser l'un des héritiers d'un clan du Pôle. Résignée, elle quitte sa maison, sa famille, son confort et se rend dans cet endroit froid et hostile, où elle découvre son futur époux, Thorn. On le disait taciturne et controversé, il est hautain et méprisant. Les regards qu'il pose sur elles sont chargés de dédain, à l'image de ceux que toute la cour et sa future famille lui jettent.

En même temps qu'Ophélie, le lecteur découvre le décor de ce qui s'annonce comme un roman assez complexe. La vie se déroule sur des Arches, des îles flottantes dans les cieux, chacune dirigée par un Esprit de famille, un ancêtre commun à tous ses habitants, puissant, immortel et dépositaire de nombreux pouvoirs. Au Pôle, c'est le seigneur Farouk. C'est devant lui que se déchirent les différents clans qui se partagent cet Arche. Ophélie, provinciale empêtrée dans sa naïveté et sa maladresse, se retrouve perdue au milieu de ces conflits, sujet de certains d'entre eux. Elle pourra heureusement compter sur quelques personnages secondaires pour l'aider. Et sur ses dons. En effet, elle a la capacité de lire le passé des objets qu'elle touche et surtout de se déplacer d'un miroir à l'autre, d'où le titre du cycle.
 
À la fin de ce premier volume, le cadre est posé, les personnages installés, l'intrigue amorcée. Surtout, à ma grande surprise, l'aspect littéraire annoncé dès les premières pages est largement confirmé. Pourtant, le livre ne partait pas chargé de promesses : un premier roman ? De la fantasy ? Hmmm... Ce n'est généralement pas bon signe. Comme quoi il ne faut pas toujours se fier aux pronostics. Non seulement Christelle Dabos parvient à dépoussiérer un registre formaté, mais en plus elle y met les formes ! Reste maintenant à espérer que les nombreuses questions logiquement laissées en suspens trouveront des réponses à leur hauteur et que l'autrice ne s'avancera pas trop loin sur la corde sirupeuse et précaire d'une intrigue amoureuse...

Christelle Dabos - Les fiancés de l'hiver - Folio (608 pages)

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

mardi 12 juillet 2022

Jack Finney - Body Snatchers

Jack Finney Body Snatchers Le Bélial'
Jack Finney 

Body Snatchers 

Ed. Le Bélial' 


En 1983, Morris, le créateur de Lucky Luke, modifiait certaines planches de ses albums, troquant une clope contre une brindille, pour que le cowboy n'apparaisse plus avec une cigarette. Cinq ans plus tôt déjà, Finney retouchait son roman, Body Snatchers. Il effaçait lui aussi toute trace de tabagisme et allait même plus loin : ses personnages ne fument plus mais ils se montrent également respectueux envers les femmes et adoptent une attitude plus exemplaire, sans doute plus conforme à la nouvelle époque dans laquelle se déroule l'intrigue, 1976 plutôt que 1953.
 
On ne fume plus, certes, mais on se fait toujours remplacer par des créatures venues d'un autre monde...

Nous sommes à Mill Valley, une petite ville comme il en existe tant en Californie. Les habitants se connaissent, se fréquentent et s'apprécient. Aussi, quand une jeune femme rapporte à Miles Bennell, le médecin, notable estimé et narrateur de cette étrange histoire, que son oncle n'est pas son oncle et qu'elle ne le reconnait plus, celui-ci se rend sur place. Rien chez son oncle n'a changé mais elle soutient le contraire : quelque chose est différent ! Rien de palpable. Mais quelque chose. Impuissant à expliquer ce comportement, le médecin met ça sur le dos d'un problème d'ordre psychologique. Mais quand d'autres citoyens commencent à éprouver le même sentiment envers leurs proches, il décide de mener son enquête. Il ignore alors qu'il s’apprête à mettre le doigt sur une horrible réalité...
 
Dès son premier livre, l'auteur du Voyage de Simon Morley s'impose comme un incontournable. Son roman d'invasion extraterrestre marque les esprits, de par sa tension psychologique et son ambiance anxiogène et paranoïaque. Il faut dire que le ton minimaliste de ce drame urbain fonctionne à merveille. Le danger est partout, invisible. Chacun est potentiellement l'ennemi. Comment d'ailleurs savoir qui est un extraterrestre quand ceux-ci nous ressemblent tant ? Qu'est-ce qui nous rend plus humain qu'eux ? Comment le prouver ou le démontrer ? Qu'est-ce qui nous est propre ? Quelle définition peut-on donner de l'humanité ?

Toutes ces questions donnent au roman de Jack Finney une dimension philosophique qui invite le lecteur à s'interroger, entre deux scènes d'action, quelques traits d'humour, et surtout avant une chute polissée, un peu trop propre pour être honnête. Et maintenant que la question de notre humanité est posée, il faut y réfléchir. Je vais aller m'allumer une cigarette chercher un brin de blé, je pense toujours mieux la clope au bec en mâchouillant des céréales.

lundi 11 juillet 2022

Nana Kwame Adjei-Brenyah - Friday Black

Nana Kwame Adjei-Brenyah Friday Black Albin Michel
Nana Kwame Adjei-Brenyah 

Friday Black

Ed. Albin Michel 


J'aime les nouvelles.
 
Généralement, des trois ou quatre bouquins que je lis en même temps, il y a un recueil de nouvelles - à côté d'un roman, d'un essai et d'un livre audio. Comme tout le monde, j'imagine, je lis les nouvelles dans l'ordre proposé, de la première à la dernière, en respect d'un ordre qui est bien souvent le fruit d'une sérieuse réflexion de l'auteur, parfois menée conjointement avec son éditeur. D'ailleurs, qui suis-je pour remettre cet ordre en question ? C'est lui qui donne à l'ensemble son harmonie, équilibre ses thématiques, organise ses qualités et lui donne son rythme ou sa mesure. J'ai donc ouvert le recueil de Nana Kwame Adjei-Brenyah par la première page, la première nouvelle. Et là, la gifle !

Raconté par un jeune homme, noir et obnubilé au quotidien par son Degré de Noirceur et par la manière dont son attitude, sa posture ou ses expressions en modifient l'échelle, "Les 5 de Finkelstein" plonge le lecteur dans un procès en forme de cas d'école : cinq enfants noirs ont été massacrés à la tronçonneuse par un un père de famille blanc, usager de bibliothèque et citoyen respectable qui clame la légitime défense. Leur tort ? Être noirs. La couleur de peau de ces enfants suffisait-elle à les rendre potentiellement dangereux pour l'homme et sa famille ? C'est ce dont il va devoir se justifier devant la cour...

Cette première nouvelle annonce le ton - j'allais dire la couleur : la société est violente, malsaine et inégalitaire, obsédée par la consommation, le paraître et le divertissement. Nana Kwame Adjei-Brenyah, du haut de ses 28 ans, l'a déjà compris. Il a également compris que, derrière la portée romanesque des nouvelles, derrière le laboratoire des registres - réaliste, fantasque, futuriste - qu'est le recueil, la littérature lui offrait surtout le pouvoir de faire passer un message et de marquer les esprits. C'est ce qu'il est parvenu à faire dès son premier livre. Car si finalement toutes les nouvelles ne sont pas à la hauteur de la première, elles véhiculent toutes un message franc, juste, décomplexé, et rappellent que c'est là le rôle des auteurs, là celui de la littérature, bousculer le lecteur, le pousser à ouvrir les yeux.

dimanche 10 juillet 2022

Jack Vance - L'intégrale des nouvelles

Jack Vance 

L'intégrale des nouvelles 

Ed. J'ai lu

 
Jack Vance ! Que de souvenirs... J'ai lu plusieurs de ses cycles il y a fort longtemps et certains, notamment Tschaï, sont gravés ad vitam dans ma mémoire. Il ne m'a pas qu'imprimé des images dans la tête, il m'a donné le goût du roman épique, de l'épopée picaresque et de la science-fiction de grande ampleur. Prolifique, il a publié une œuvre conséquente, auréolée de quelques-uns des plus prestigieux prix de la littérature, et il est aujourd’hui un incontournable pour les amateurs et un modèle pour tous les auteurs qui se revendiquent de ce genre. Mais le romancier américain porte également une large casquette de novelliste : il a signé de très nombreuses nouvelles, rassemblées en deux intégrales publiées par Le Bélial' et reprises en quatre volumes par les éditions J'ai lu.
 
Il y a plusieurs manières de parler d'un recueil de nouvelles et au moins autant d'en parler de quatre : on peut toutes les résumer et entrer dans le détail, les fourrer en vrac dans le même sac et dégager une impression générale ou encore trouver un milieu plus ou moins juste entre ces extrêmes et n'évoquer que les plus représentatives ou sélectionner les meilleures. C'est pour ma part vers l'aspect global que je compte me diriger. En effet, j'ai picoré ces nouvelles sur le long terme sans avoir jamais pris de notes et je constate, sans surprise en refermant le quatrième et dernier volume, que j'en ai déjà oublié la majorité.

N'allez pas imaginer pour autant que cette intégrale n'a rien de mémorable. Au contraire. Bon, il faut être honnête, ce n'est pas pour son appareil critique qu'on s'en souviendra. Il n'y en a pas et c'est regrettable. Et ce n'est pas le chiche avant-propos de deux pages - deux pages ! - qui compensera le manque. Mais bon. Cette intégrale reste mémorable. Déjà, elle propose toutes les nouvelles dans un français supervisé par Pierre-Paul Durastanti himself, ce qui est un gage de qualité et la promesse d'un travail soigné. Mais cela signifie également que, si les traductions sont signées par plusieurs personnes, elles sont harmonisées par le patron, ce qui évite les variations de registres ou de tons et les niveaux de langue fantaisistes. De plus, proposées dans l'ordre de publication original, les nouvelles offrent un aperçu révélateur de l'œuvre et permettent de suivre l'évolution de son auteur. Ceci dit, cette évolution n'est pas frappante : on ne dirait pas que près de quarante ans séparent la première de la dernière nouvelle.
 
Et les nouvelles, d'ailleurs ? Disons que je tire deux conclusions qui, évidemment, n'engagent personne d'autre que moi-même : la première, c'est que les plus courtes sont les meilleures. Alors que Jack Vance n'a pas son pareil dans les cycles pour développer des univers, creuser des personnages ou élaborer de vastes projets, il n'est jamais aussi bon dans les nouvelles que quand il va à l'essentiel, sans fioriture, et qu'il se contente, si je puis dire, d'un court scénario à chute. Less is more. La seconde, c'est qu'elles sont finalement de moins en moins convaincantes, même si, comme je le disais plus haut, elles n'évoluent pas beaucoup avec le temps et restent toutes bonnes ou presque. C'est ce qui me fait dire que ce deuxième point tient sans doute plus au lecteur, moi, qu'au livre. J'ai peut-être fini par m'en lasser un peu. Va savoir : si j'avais plus espacé la lecture de chacune de ces nouvelles, elles auraient probablement gardé plus de fraicheur qu'en les enchaînant et si je les avais lues dans l'ordre inversement chronologique, j'en serais peut-être même arrivé à la conclusion inverse... Toujours est-il qu'on tient du lourd avec ce recueil. Du très lourd !

Jack Vance, intégrale des nouvelles, éditions J'ai lu
Volume 1 (798 pages) & volume 2 (798 pages) : 1945 - 1954
Volume 3 (702 pages) et volume 4 (703 pages) : 1955 - 1982

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

jeudi 30 juin 2022

Eugene Marten - Ordure

Eugene Marten Ordure Quidam
Eugene Marten 

Ordure 

Quidam 

 
Prenez une profonde inspiration.

Certaines odeurs sont difficiles à supporter. Les pages du roman d'Eugene Marten suggérant un fumet doucereux, comme le mélange improbable de produits ménagers et de chairs en décomposition, vous serez tenté, au moment de vous y plonger, de vous boucher le nez. Mais si, par curiosité, vous laissez l'air pénétrer vos poumons, vous vous surprendrez à y prendre goût.
 
Ne retenez pas votre souffle, laissez-vous aller.
 
Prenez une profonde inspiration et accompagnez Sloper d'un étage à l'autre. Il pousse son charriot dans un immeuble de bureaux, à l'heure où seuls les gens anonymes, agents d'entretiens ou personnel de sécurité, arpentent les couloirs. Il passe l'aspirateur, lave les vitres, brosse la moquette. Et entre deux corbeilles vidées, il mange les restes abandonnés et se masturbe dans les chaussures des employées. Puis il rentre finir son tour de cadran chez sa mère, dont il occupe la cave. Puis recommence.

Sloper est imperceptible. Vous l'avez peut-être déjà croisé mais certainement jamais vu. Il ne parle pas. Dans le meilleur des cas, il échange quelques rares paroles avec des gens de son espèce. Il est solitaire, invisible, enfermé dans la routine insipide imposée par une société fataliste qui n'a aucun scrupule à abandonner certains de se citoyens dans les recoins obscurs. Mais ça lui va bien. C'est l'employé du mois. C'est sa vie. C'est sa cave. Et, ce jour-là, dans la poubelle, c'est sa trouvaille. À lui.

Alors cet homme, un peu étrange mais finalement ordinaire jusque dans ses bizarreries les moins avouables, entre dans sa phase de chrysalide. Qu'en sort-il ? Quelque chose de superbement organique qui vous transporte dans une dimension atroce mais jouissive, dépouillée à l'excès et décousue au possible, à la narration elliptique, fragmentaire et minimaliste. Et sans même vous en être rendu compte, vous aurez lu ce court roman d'une traite, oubliant presque de respirer. 

Alors prenez une profonde inspiration. Sloper vous attend.

jeudi 16 juin 2022

Les Mille et Une Nuits

mille et une nuits audiolib
Les Mille et Une Nuits 

Ed. Audiolib 

 
Tout le monde connaît le principe : pour gagner du temps avant que sa tête ne finisse sur le billot, Shéhérazade entame un long récit enchâssé et, chaque tiroir renfermant un autre tiroir, elle le fait durer quarante-trois heures et huit minutes. Dans la version audio. Sinon, on parle plutôt d'une durée de mille et une nuits. Autant de nuits qui voient défiler des contes et au terme desquelles le mari de la narratrice, le sultan Shahryar, qui épousait jusqu'alors une nouvelle femme tous les matins et la faisait exécuter le lendemain, décide de lui laisser la vie sauve.
 
La version audio reprend le texte tel qu'il est publié en quatre volumes par les éditions Libretto, c'est à dire dans la traduction que René R. Khawam établit d'après les manuscrits originaux. Ce qui signifie donc que, si les contes dont il est question ici sont amputés de ceux ajoutés par Antoine Galland tels que les fameux récits de Sinbad, d'Ali Baba ou d'Aladin, ils retrouvent en revanche la dimension érotique que Galland avait passée sous silence, conformément aux mœurs de la cour du Roi-Soleil. Le traducteur de la présente édition s'en explique longuement dans une passionnante introduction. Il revient ainsi sur l'histoire du texte et sur ses diverses interprétations, sur quarante années de son travail, sur l'impossibilité de mettre un point final à ce type de projet ainsi que sur les critiques concernant sa démarche de revenir au plus près d'un texte pourtant auréolé de tant d'incertitudes. Malgré la polémique, sa traduction fait aujourd'hui référence et c'est celle dont j'ai écouté, durant plus de quarante-trois heures, la lecture par Maia Baran, Patrick Donnay et Steve Driesen.

Est-il vraiment utile d'entrer dans le détail des Mille et une nuits ? Je n'en suis pas sûr - d'ailleurs je n'ai ni le temps ni la patience de m'aventurer dans un laborieux et interminable résumé, sachant que certains s'y sont déjà attelés, sans doute avec plus de talent. Disons juste que, dans tous ces contes, les hommes sont souvent puissants et cruels, les femmes lascives et provocantes, qu'on y rencontre beaucoup de goules et d'éfrits, et que chaque histoire en appelle inlassablement une autre. Inlassablement ? Hmm... Alors disons également que, même si les interprètes qui offrent leur voix incarnent parfaitement le récit et parviennent à le rendre vivant, j'ai fini par m'en lasser. Conte après conte, les intrigues se répètent, le procédé se systématise, les djinns se confondent. Mille et une nuits ou quarante-trois heures, ça peut être long. À la place du sultan Shahryar, j'aurais pressé Shéhérazade de se renouveler. Ou pire, tout comme je n'ai pas eu la patience de résumer les différentes intrigues, j'aurais probablement fini par envoyer le bourreau faire son office.

lundi 13 juin 2022

Guillaume Guéraud - La brigade de l'oeil

Guillaume Guéraud La brigade de l'oeil Rouergue folio

Guillaume Guéraud

La brigade de l’œil

Ed. Rouergue 


2037. La Brigade de l’Œil te surveille. Ses agents sont là pour faire respecter la loi Bradbury qui interdit les images. Ils détruisent celles qui circulent et sanctionnent les contrevenants. Ils t'ont à l’œil. Attention ! Avoir des photos dans tes poches peut littéralement te coûter les yeux de la tête.
 
Tu trouves que l'expression "avoir un regard de braise" n'est pas suffisamment imagée ? Elle prend ici tout son sens. Si tu n'as pas froid aux yeux, ouvre-les grand, tu vas en prendre plein les mirettes - évite juste de tourner de l’œil :
"Le criminel écrasa ses paupières l'une contre l'autre mais la fine mèche du pyroculis en transperça la membrane et lui fendit la cornée et lui éclata le cristallin et lui brûla la pupille et lui fit fondre la rétine et lui pulvérisa le corps vitré et lui carbonisa tout le fond de l’œil.
Un œil.
Et puis l'autre - la routine."
Je suis allé les yeux fermés vers cette dystopie dont la couverture, le sujet et les références évidentes me faisaient de l’œil depuis un moment. Le rythme syncopé de la scène d'ouverture ainsi que ses promesses d'une narration imagée m'ont d'abord donné l'impression que je n'allais pas en croire mes yeux mais j'ai fini par détourner mon regard de ce roman moyennement convaincant qui perd rapidement de vue son objectif et qui jette plus de poudre aux yeux qu'il ne tient ses engagements. L'auteur, certainement myope, ne voit pas plus loin que le bout de son nez, reste en surface et, les yeux sans doute plus gros que le ventre, ne creuse pas très loin ce bon filon.
 
Mais j'ai pris mon parti de fermer les yeux sur les nombreux défauts de ce livre et de ne plus avoir d'yeux que pour l'intention louable de son discours. Toi qui n'as pas les yeux dans la poche, garde à l’œil qu'une piste de réflexion sur la culture et la liberté est toujours bonne à emprunter, surtout quand elle multiplie les clins d’œil au cinéma classique.