jeudi 12 avril 2018

Laurence Suhner - Vestiges

Laurence Suhner Vestiges QuanTika Tome 1 Folio SF l'atalante

Laurence Suhner 

Vestiges (QuanTika - Tome 1)

Ed. Folio SF 


Vestiges est le premier tome d'une trilogie qui s'annonce aussi vaste qu'ambitieuse mais que je referme le sourcil froncé. Ce planet opera se veut classique, à tel point qu'il est parfois trop fidèle au dogme. Ainsi, il obéit scrupuleusement aux codes du genre, la construction recycle tous les éléments traditionnels, on en sent parfois les ficelles et les personnages obéissent à des stéréotypes attendus. Mais, malgré cela, je dois reconnaître que ça fonctionne, et plutôt bien.

L'intrigue se déroule sur Gemma, une lointaine planète enneigée et dont il ne reste d'une ancienne civilisation qu'un immense vaisseau en orbite, mystérieux et impénétrable. Le roman nous fait suivre une équipe de scientifiques dans leurs recherches de vestiges enfouis sous la glace. Tout à tour, les personnages sont sur le devant de la scène - la jeune responsable d'expédition, froide et brillante, le pilote badass, le méchant militaire, la fille rebelle - et on assiste à leurs découvertes, leurs doutes et leurs réflexions, à des démonstrations de force, des illustrations scientifiques proches de la hard science, de la romance, de la traitrise et... du mystique.

Sceptique, c'est là que j'ai commencé à froncer le sourcil.

Je suis curieux de savoir quelle tournure cette jeune auteure suisse compte donner à son intrigue - qui, au demeurant, reste très captivante. Je vais donc me lancer dans le deuxième tome, L'ouvreur des chemins, avant d'arrêter mon jugement.

Affaire à suivre.

Herbert George Wells - Quand le Dormeur s'éveillera

H. G. Wells Quand le dormeur s'éveillera Le Castor Astral

H. G. Wells 

Quand le Dormeur s'éveillera 

Ed. Le Castor Astral 

 

En 1888, Edward Bellamy publie une fiction intitulée Cent ans après ou l'an 2000 dans laquelle on assiste au réveil d'un jeune homme tombé dans un profond sommeil. Il émerge en l'an 2000, constate les différences entre les deux époques et propose une analyse critique de celle dont il vient.

Quelques années plus tard, en 1899, clairement influencé par la lecture de ce roman auquel il fait plusieurs fois allusion, l'auteur de La Guerre des mondes en rédige sa propre version. Le principe est le même, Abraham s'endort, ne se réveille mystérieusement que deux siècles plus tard et réalise alors ce qu'est devenue la société et l'improbable place qu'il y occupe. En effet, durant son sommeil, quelques placements intéressants et les mystères de la spéculation en auront fait un homme richissime, plus que vous ne pouvez l'imaginer : il possède la moitié du Monde. Pas moins.

À partir de là, Wells décortique ce monde futuriste et on réalise rapidement que, derrière la façade du bien-être généralisé, sourde le front ouvrier révolutionnaire, désireux de renverser ce nouvel ordre de la concentration du pouvoir et de l'économie mondiale centralisée. Bien entendu, l'auteur s'interroge ici sur l'orientation que prend la société actuelle. Il soulève des problématiques intéressantes et, même si elles sont toujours valables aujourd'hui, elles n'ont pas très bien vieilli et manquent parfois de subtilité. De plus, la forme romanesque qui illustre le propos manque cruellement de fluidité et s'empâte d'interminables descriptions. Le récit des aventures du Dormeur est donc loin d'être passionnant et on a vite compris où Wells voulait en venir : l'inégalité, c'est mal.

Certes, les intentions sont louables mais le verdict du temps est parfois sans appel. Si L'Ile du Dr Moreau n'a pas pris une ride, Quand le dormeur s'éveillera m'a semblé vraiment daté.

lundi 9 avril 2018

Pierre Barrault - Clonck et ses dysfonctionnements

pierre barrault clonck dysfonctionnements louise bottu

Pierre Barrault 

Clonck et ses dysfonctionnements 

Ed. Louise Bottu 


Dans son deuxième livre, l’auteur du stupéfiant Tardigrade poursuit l'exploration de l'ensemble foutraque dont il s’est fait le Grand Architecte. Heureux bipède, un soulier dans la prose romanesque, le second dans le recueil de fragments absurdes, il se lance dans un magistral grand-n'importe-quoi, hommage en quelque sorte au roman de genre et, tout à la fois, savoureux pastiche d’icelui. Voyez plutôt : deux agents arrivent à Clonck pour y remplir une mission dont ils ignorent tout. En attente d’instructions ou à la recherche d'indices, ils mènent un semblant d’enquête, interrogent les citoyens, déambulent dans cette étrange ville et se heurtent vite aux dysfonctionnements qui  la caractérisent.

Ne cherchez pas à trouver là une intrigue solide, l’auteur ne s’encombre d’aucune autres contraintes que celles qu’il s’est fixées. Son histoire n’a donc ni queue ni tête, l’une et l’autre ont cédé leur place à une quantité non négligeable de saynètes poétiques, saugrenues et décomplexées. Mais le roman n’est pas pour autant dénué de cohérence. Au contraire, Clonck dysfonctionne de manière si harmonieuse qu'on pourrait se demander si ce n'est pas notre logique à nous qui ne tourne pas rond. Allez savoir, cette déconcertante forme d’esprit, cette logique singulière et cet humour atypique pourraient même avoir raison de notre quotidien ordinaire ou bêtement rationnel.

jeudi 5 avril 2018

Tanguy Viel - Cinéma

Tanguy Viel  Cinéma suivi de Hitchcock, par exemple  Ed. Minuit

Tanguy Viel 

Cinéma suivi de Hitchcock, par exemple 

Ed. Minuit 


Quand Tanguy Viel revisite "Le limier" de Mankiewicz, le livre ressemble à tout sauf à une novélisation. Et pour cause, il ne l'adapte pas, il s'en empare.

En la personne de son narrateur, c’est à bien plus qu'un simple spécialiste qu’on a affaire, on touche là à l'expertise. Il a vu et revu le film un nombre incalculable de fois, l’a analysé, décortiqué, en connait chaque détail et ses notes noircissent des pages entières. Il entreprend ici de décrire le film par le menu, plan par plan, d’en expliquer les détails et les subtilités. Mais à force des digressions auxquelles il est confronté, le lecteur comprend rapidement que le vie entière du narrateur est perçue a travers le prisme déformant du film. Expertise, disais-je ? On est au-delà de ça, au-delà même de la monomanie. C’est une obsession déraisonnée. "Le limier" est devenu l'étalon suprême d’appreciation de toutes choses. Ce qui n’empêche pas son analyse d’être rigoureuse, quand bien même la prodigieuse démesure du narrateur prive clairement ce dernier de toute objectivité.

Quelques années plus tard, le même narrateur pourrait avoir repris la parole dans Hitchcock, par exemple, partiellement revenu de son obsession mais toujours obnubilé par le septième art et excessif dans le rapport qu'il entretient avec celui-ci. Il se lance cette fois dans le « top ten » de ses films préférés, exercice délicat s'il en est. Vite dépassé par la contrainte fixée, de dispersions en détours, on termine bien loin de l'ultime liste de dix films. Voyez-y plutôt le carnet d'inspiration d'un fol enthousiaste.

Cinéma est un court livre en un unique long paragraphe, tout en finesse et à la plume d’une incroyable fluidité. Le travail d’un passionné, astucieux et communicatif, à lire d’une traite, comme on regarderait le film dont il est ici question. Le second texte est la cerise sur le gateau.

Maurice Raphaël - Feu et flammes

maurice raphael feu flammes finitude

Maurice Raphaël 

Feu et flammes 

Ed. Finitude 


Suzanne et Louis, partis en forêt pour un déjeuner dominical, provoquent distraitement un incendie. Embarrassés par leurs affaires, vélo sur l'épaule, nappe et panier sous le bras, les deux conjoints tâchent d'échapper à la fournaise en s'enfonçant dans les fourrés. Ils improvisent alors une sulfureuse partition.

Avec cet ardent huis-clos sylvestre, Maurice Raphaël joue les extrémistes matrimoniaux et malmène son petit couple en goguette. L’homme et la femme, encombrés de leur passé et ridicules dans cette improbable situation, tantôt complices, tantôt hostiles, n'ayant personne d'autre sur qui compter, composent avec leur moitié tout en se jetant au visage des reproches inappropriés et des doléances sorties de leur contexte. Dialogues ciselés et décor oppressant, Feu et flammes est un numéro de duettistes à la fois attendrissant et cruellement lucide sur la vie de couples, sa solidité et ses limites dans des circonstances exceptionnelles.

Mais le personnage principal du roman pourrait bien être l'incendie lui-même. L’incendie, deus ex machina, comme une entité dotée d'une force et d'une présence lourde, qui sait se montrer parfois distant, parfois menaçant, toujours présent, et qui fait ressortir la part sombre du couple. La lecture se fait d'une traite et la tension est croissante alors que les protagonistes de ce roman allégorique, entre angoisse et désenchantement, butés dans leurs croyances et leurs illusions, fuient finalement bien plus que les flammes.

John Herdman - La Confession

 John Herdman La Confession Ed. Quidam

John Herdman

La Confession

Ed. Quidam


Il y avait quelque chose de vraiment très intrigant dans ce roman qui, en théorie, avait tout pour me plaire : sa construction en tiroirs, ses effets de dualité, son ambiance mystérieuse et sa réflexion sur le travail biographique. Mais une fois passée l'entrée en matière et le vif du sujet atteint, j’ai eu bien du mal à croire en cette intrigue tordue de possession et de secte sataniste.

Le roman s'embourbe rapidement dans une histoire de psychose luciférienne un peu grossière et de relation amoureuse délétère. Tout cela m'a semblé assez bancal, cruellement dénué de finesse et je referme ce livre confus et peu convaincu par les bonnes intentions dont il est pavé.

Désolé mais je n’adhère pas à ce revival de Rosemary chez les beatniks.

dimanche 1 avril 2018

Mathieu Larnaudie - Acharnement

Mathieu Larnaudie Acharnement Actes Sud babel

Mathieu Larnaudie 

Acharnement 

Ed. Actes Sud


Retiré du monde politique au service duquel il mettait sa plume, Müller continue à réfléchir au discours parfait tout en suivant l'actualité, abreuvé de chartreuse et de séries policières. Bientôt, sa tranquillité est perturbée par la chute de cadavres qui rythment ses semaines et défigurent son jardin. Des cadavres ? Oui, des suicidaires se jettent du pont qui surplombe son pré carré et finissent leur chute dans ses plates-bandes, au grand dam de Marceau, son jardinier taciturne.

Ce roman, original et délicieusement grinçant, est une comédie burlesque dont les pages sont clairement imprégnées de jus de cerveau. Si cette histoire de suicidés n'est qu'un prétexte pour donner au livre un registre décalé et un ton loufoque, son sujet principal reste bien la politique. L'auteur dresse le portrait cynique d'un milieu d'arrivistes, de professionnels rodés, aux dents longues et aux techniques étudiées. Il n'hésite pas à nous faire part de la vision désabusée, peu nuancée et partisane qu'il en a.

Pour aller dans le sens de son propos, il utilise un langage très appliqué, voire laborieux. On sent que l'auteur a mûrement pensé chaque verbe, pesé chaque mot et les phrases à rallonge fleurent plus le travail abattu que le facilité. Pour autant, le roman n'en est pas moins fluide et plaisant à lire.

Avec ses quelques défauts, Acharnement est donc loin d'être le livre parfait et il ne brille pas exactement par sa sobriété. Mais c'est plutôt un bon roman qui s'interroge sur le pouvoir des mots en général, la parole politique en particulier et qui le fait avec richesse et sans détour.

lundi 26 mars 2018

Philippe Jaenada - Sulak

philippe jaenada sulak julliard points

Philippe Jaenada 

Sulak 

Ed. Julliard 


Philippe Jaenada ne s'y est pas trompé, la vie de Bruno Sulak est un roman.

À multiplier les braquages, se moquer avec panache de la loi et narguer ses représentants, le gentleman cambrioleur a rendu folle la police et défrayé la chronique dans les années quatre-vingt, jusqu'à mourir dans de troubles circonstances lors d'une ultime évasion de prison. C'est ce mystère final qui semble avoir le plus intrigué l'auteur de La serpe. En effet, s'il revient en détail sur toute la vie de Bruno Sulak et s'il s'applique à décrire sa personnalité, son entourage et ses motivations, c'est bien sa mort qu'il pointe du doigt.

Même s'il vit incontestablement dans l’illégalité la plus totale, il semble n'avoir que des qualités : c'est un homme de principes, généreux, charismatique, intelligent et qui, joueur, donne régulièrement des nouvelles au commissaire qui le recheche. Philippe Jaenada, partisan, en dresse le portrait touchant et attachant d'un homme droit, épris de liberté. Quant à sa mort, pour lui, aucun doute, la version officielle ne tient pas la route. Il argumente, s'appuie sur de nombreux documents, rapports, témoignages et n'oublie pas au passage d'y ajouter son grain de sel humoristique et décalé.

Alors, peut-on impunément, à l’instar d’Arsène Lupin, vivre du mauvais côté de la loi et forcer le respect des honnêtes gens ? Libre à chacun de se faire sa propre opinion. L’auteur a un avis tranché sur la question, ce qui se sent à la lecture de cette très bonne biographie qui se dévore comme un roman d’aventure truffé d'excellents seconds rôles mais qui est clairement à deux doigts de faire l'apologie du grand - mais élégant - banditisme.

dimanche 18 mars 2018

Philippe Jaenada - La petite femelle

Philippe Jaenada  La petite femelle  Ed. Points julliardPhilippe Jaenada 

La petite femelle 

Ed. Julliard 


Philippe Jaenada a trouvé une casquette taillée sur mesure. Une casquette ? Que dis-je, une cape ! Celle de défenseur des opprimés ! En effet, avant d'avoir rendu justice à Georges Arnaud dans La serpe, il s'était déjà fait l'avocat de Pauline Dubuisson, meurtrière de son amant et mal aimée de l'opinion publique.

Pauline Dubuisson, c'est l'histoire d'un gros gâchis. Cette jeune fille brillante, durement éduquée par son père et mollement aimée par sa mère, évolue dans un contexte qui ne pardonne pas les erreurs ni ne tolère l'émancipation des femmes. Des erreurs, elle en fera, aucun doute là-dessus. Mais les circonstances amplifient un comportement que la presse se fera un plaisir de déformer. Et Pauline Dubuisson se voit condamnée à payer le prix fort.

Heureusement, l'auteur de Sulak est là pour rectifier avec panache la désastreuse image qui collait à la peau de cette petite femelle. Il relate les évènements, remet les choses dans leur environnement, recadre le débat et ne se montre pas tendre avec ceux qui ont fait son procès. Très documenté, c'est un travail solide et passionnant. Mais c'est également, pour un auteur certainement payé à la parenthèse, l'occasion de se lancer dans de savoureuses digressions et d'user d'un humour parfois grinçant, parfois potache. Il se met largement en scène, à grands coups d'auto-dérision, se raconte beaucoup et répète inlassablement à quel point ce personnage l'a habité, pour ne pas dire hanté.

Je le comprends. Tout comme lui, Pauline Dubuisson va me hanter, c'est certain.

lundi 5 mars 2018

George R. Stewart - La Terre demeure

George R. Stewart La Terre demeure Ed. Fage

George R. Stewart

La Terre demeure

Ed. Fage


Dans ce classique méconnu du roman post-apocalyptique, George R. Stewart imagine qu’une étrange maladie éradique la quasi intégralité de la population mondiale. Nous sommes à la fin des années quarante, il n’y a plus que du brouillard à la radio, le téléphone est muet et, épargné par le mal, Ish est seul. Il prend alors sa voiture et se lance dans un long périple à travers les États-Unis à la recherche d’autres survivants. Le lecteur découvre avec Ish l’ampleur des dégâts et se lance avec lui dans la refondation de la société.

Mettant en scène son personnage sur une durée de plus de quarante ans, le roman a une ambition qui va bien au-delà du destin et du quotidien d'un rescapé. En effet, La Terre demeure est une dystopie romanesque et philosophique qui brille surtout par la justesse et la lucidité de sa réflexion sociale. Ainsi, le personnage, qui n’a de cesse de s'interroger sur la pertinence de ses choix, porte un regard lourd de responsabilités sur le monde qu'il contribue à façonner et sur l'empreinte qu'il y laisse. Et en remettant en cause la société telle que nous la connaissons, George Stewart se questionne sur ses fondements ainsi que sur sa possible évolution. Religion, culture, superstition, que mériterait ou non de survivre à notre époque ? Quel héritage faudrait-il laisser aux suivants si tout était à refaire ? De nouvelles priorités remettraient-elles forcément en question ce que notre évolution a fait de nous ? Autant de questions ici soulevées et étayées.

La Terre demeure est un roman intelligent dont le personnage, attachant, sensé et profondément humain, ne peut décemment laisser indifférent. Ses aspirations philanthropiques en laisseront d’ailleurs plus d’un pensif. Et voilà qui nous rappelle au passage qu’on n’a jamais trop de conserves dans ses placards...