jeudi 20 février 2020

Frédéric Landragin - Comment parler à un alien

Frédéric Landragin Comment parler à un alien Le Bélial'

Frédéric Landragin

Comment parler à un alien 

Ed. Le Bélial' 


Plus jeune (beaucoup plus jeune), j'ai été marqué par la Quatrième Dimension, et en particulier par un épisode intitulé "Comment servir l'homme" qui était basé sur l'incapacité des humains à comprendre la langue des extraterrestres venus sur Terre. J'ignore si cet épisode a inspiré Frédéric Landragin – ou même s'il l'a vu - mais ses compétences auraient été bien utiles aux malheureux personnages de la série et leur auraient évité de se retrouver confrontés à une chute inattendue, particulièrement inventive et oppressante...

Mais attention, cet essai ne vous apprendra pas vraiment à communiquer avec un alien, ce n'est d'ailleurs pas à proprement parler son objectif. En posant la question qui donne son titre à l'ouvrage, l'auteur, docteur en informatique, linguiste et directeur de recherche au CNRS, s'interroge plutôt sur les problématiques liées à la communication entre les peuples en dépit des fossés culturels et sur la manière dont le sujet a été traité dans les domaines de l'imaginaire.

Ce passionnant essai (le deuxième que je lis de la collection Parallaxe après l'excellent livre d'Alain Musset sur l'urbanisme), riche, très documenté, et qui demande d'assimiler de nombreuses informations, revient sur l'histoire de la linguistique, sur ses notions de base et sur ses principales théories. Il s'appuie sur les différents modes d'expression ainsi que sur les langues inventées - dans la fiction (le klingon, le na'vi...) ou dans le monde réel (l'espéranto, le volapük...) - et dresse des parallèles avec des exemples issus de la littérature ou du cinéma - d'ailleurs, il faut absolument que je lise L’enchâssement de Ian Watson ! Ainsi, on réalise que si de nombreux auteurs projettent des rencontres plus ou moins fantaisistes, de plus en plus cherchent des situations cohérentes au lieu de tomber dans la facilités scénaristiques qui consiste à faire s'exprimer en anglais des créatures de l'espace.

Finalement, s'aventurant tout de même vers une tentative de réponse à la question abordée, l'auteur décortique le contenu des messages réellement envoyés dans l'espace à destination d'on ne sait qu(o)i et dont on ignore s'ils arriveront un jour à destination. Et, d'ailleurs, laquelle ? Quant à savoir si je saurais maintenant m'entretenir avec des aliens, il n'y a qu'un moyen de le savoir : qu'ils viennent me rendre visite ! Je les attends...

Un grand merci à Yogo et à Baroona pour cet excellent conseil de lecture !

lundi 17 février 2020

Mitchell - L'Homme le plus doué du monde & Delécluze - Le Mécanicien roi

D'une pierre deux coups, ce recueil permet de découvrir deux auteurs du dix-neuvième siècle qui brillent aujourd'hui par leur confidentialité et dont les nouvelles sélectionnées ici, sous couvert de variations sur le thème du savant fou, s'aventuraient en un terrain alors méconnu, la robotique. Le premier met en scène un jeune homme qui, pris à tort pour un médecin et appelé au chevet d'un malade, découvre que le crâne de celui-ci se dévisse et renferme... des pistons, des boulons et des rouages en lieu et place d'un cerveau. S'ensuit le récit du scientifique auquel on doit ce prodige et la prise de conscience des risques potentiels de l'avancée technologique. Le deuxième texte fonctionne sur le même schéma narratif. Un inventeur livre le récit de sa lente descente vers la folie et les raisons de son irrécupérable état d'égarement - en partie la mort de sa femme, en partie l'emprise de ses inventions. Les deux textes partagent quelques points communs évidents. Déjà dans la forme, alors leur construction est scolaire et leur langue d'un classicisme à toute épreuve. Ensuite dans leur sujet et leur caractère visionnaire. Enfin dans leur conclusion, puisque chacun invite à se méfier d'une science qui promet autant d'avantages que d'inconvénients. des sujets avant-gardistes qui pourtant leur conclusion enfin et en viennent à une conclusion similaire concernant le sujet qu'ils traitent : méfiance à l'égard de la science ! Même précaution à l'égard de la science

Edward Page Mitchell 

L'Homme le plus doué du monde 

suivi de

Étienne-Jean Delécluze 

Le Mécanicien roi 

Ed. Libretto 


D'une pierre deux coups, ce recueil permet de découvrir deux auteurs du dix-neuvième siècle qui brillent aujourd'hui par leur confidentialité et dont les nouvelles sélectionnées ici, sous couvert de variations sur le thème du savant fou, s'aventuraient alors en un terrain méconnu, la robotique. 

Le premier met en scène un jeune homme qui, pris à tort pour un médecin et appelé au chevet d'un malade, découvre que le crâne de celui-ci se dévisse et renferme... des pistons, des boulons et des rouages en lieu et place d'un cerveau. S'ensuit le récit du scientifique auquel on doit ce prodige...

Le deuxième texte fonctionne sur le même schéma narratif. Un inventeur livre le récit de sa lente descente vers la folie et les raisons de son irrécupérable état d'égarement - en partie la mort de sa femme, en partie l'emprise de ses inventions.

Bien que signés par des auteurs de nationalités et de langues différentes, ces deux textes partagent quelques similitudes évidentes. Déjà dans la modernité de leur sujet et dans leur caractère visionnaire. Ensuite, dans la forme, alors que leur construction est académique et leur langue élégante, riche mais d'un classicisme à toute épreuve. Enfin dans leur conclusion, puisque chacun enrobe les avancées technologiques de gros risques potentiels et invite à se méfier d'une science qui promet autant d'avantages que d'inconvénients.

Un avant-gardisme frileux, en sorte. Ou lucide ?

jeudi 13 février 2020

Alain Musset - Station Metropolis, direction Coruscant

Alain Musset  Station Metropolis, direction Coruscant  Ed. Le Belial'

Alain Musset 

Station Metropolis, direction Coruscant 

Ed. Le Bélial' 


La croissance démographique étant ce qu'elle est et l'exode rural ce que vous savez, les cités du futur seront surpeuplées. Maintenant que tous les urbanistes s'accordent sur ce point, la question de l'avenir des villes reste à débattre et leur organisation à décider. Alain Musset est allé piocher dans les différentes projections que l'on trouve chez les auteurs d'imaginaire - dans des romans d'anticipation mais également des BD, des films ou des séries - afin de voir si d'éventuelles tendances se dégagent sur l'adaptation de l'habitat aux besoin des hommes.

L'urbanisme est au cœur de cet essai qui s'interroge donc sur la bétonisation du paysage, le fossé qui se creuse dans la cité entre les riches et les pauvres, l'impact des grands ensembles sur la population, la gestion de la pollution et les moyens de transport, l'accès à l'eau ou encore la disparition des commerces de centre-ville en faveur des centres commerciaux. Toutefois, ne cherchez pas de scoops sur l'aménagement du territoire ou la planification spatiale, l'auteur, géographe et directeur d'études à l'EHESS, entend moins révolutionner le sujet que communiquer une profonde passion pour la SF. Et c'est d'ailleurs l'intérêt principal de cet ouvrage. Véritable carnet d'inspiration, cet essai passionnant, fluide, joliment illustré et parsemé de remarques volontiers sibyllines sur la politique, donne envie de lire ou regarder toutes les références de sa vertigineuse bibliographie - ainsi que les autres titres de la collection Parallaxe (par exemple celui-ci).

D'autres avis ? Hop ! Yogo, Yuyine, Lune, Aelinel, Xapur...

mercredi 12 février 2020

Alain Berthier - Notre lâcheté

Alain Berthier Notre lâcheté Le Dilettante

Alain Berthier 

Notre lâcheté 

Ed. le dilettante 


Si le choix des éditions le dilettante est rarement le mien en ce qui concerne les romanciers contemporains, je m'y retrouve complètement dans leur sélection d'écrivains morts. À un catalogue riche de pointures telles que Calet, Forton, Chevallier ou encore Vialatte, on peut maintenant rajouter le nom d'un fameux inconnu, auteur d'un unique livre, Notre lâcheté, initialement paru en 1930 aux éditions Au sans pareil.

Ce roman, véritable concentré d'énergie du désespoir, est le long monologue cynique et pessimiste d'un homme terne, tellement transparent qu'il ne porte pas de nom. Son quotidien se partage entre affliction ou désolation et, trop inerte pour seulement songer à changer les choses, il survit par défaut. Celui qui épanche sa misère auprès d'occasionnelles filles de joie et traîne ses guêtres sans objectif précis rencontre, contre toute attente, une femme, Paule. Trop lâche pour aller au bout des choses et trouvant à peine la force de battre cette épouse qui ne vaut pas mieux que lui, il s'enfonce avec elle dans une relation toxique où, rivalisant de bassesses et de perfidie, chacun entretient volontiers le malheur de l'autre, en attendant la délivrance...

Notre lâcheté est un roman sordide et cruel qui élève avec style la noirceur au rang des beaux arts, un diamant pour les amateurs de littérature dépressive. Autant dire que j'ai adoré !

Et, après avoir surligné la quasi-intégralité du texte, je ne résiste pas à l'envie et au plaisir d'en reporter deux courts extraits :
"Je mine de ma faiblesse, de mes peurs, de mes incertitudes ceux qui me font confiance. Les conseils que je donne les perdent, parce que je suis faible, mou, impur, incapable de suivre une ligne droite, et dépourvu de cette chaleur à vivre qui vous met au-dessus des événements. Et parce que je ne cherche, au fond, que mon repos et un divertissement à mon propre ennui.
Mais on s'accroche à moi, car j'ai le malheur d'être pitoyable, comme tous les êtres nerveux et sensibles." (page 28)
"La pitié me dégrade. Elle tue en moi toute bonté, toute générosité ; et le sens de la justice. Elle me force à mentir, à ramper. Elle attise ma fourberie, ma lâcheté et un grand désir de haine. Car, si elle m'a rendu méchant, elle m'empêche de l'être avec franchise. "(page 66)

lundi 10 février 2020

Joseph Incardona - La soustraction des possibles

Joseph Incardona La soustraction des possibles Finitude

Joseph Incardona 

La soustraction des possibles 

Ed. Finitude 


La convoitise est un péché si répandu que c'est à se demander si désirer ardemment ce qui ne nous appartient pas n'est pas inscrit dans notre patrimoine génétique. Depuis toujours, probablement à jamais, et surtout à la fin des années 80, période durant laquelle se déroule le roman de Joseph Incardona. Pourquoi cette période-là ? Certainement car cette date marque un tournant notable à de nombreux niveaux et que l'effondrement du bloc de l'est, l'apparition d'internet ou l'émergence d'un nouveau capitalisme et d'une globalisation nouvelle coïncident avec un esprit accru de marchandisation. Et donc de convoitise.

L'argent est le McGuffin (sic) de cette histoire, c'est l'auteur lui-même qui le dit (page 246). Il nous emmène donc logiquement à Genève, l'autre pays de la grosse coupure, et nous présente ses deux personnages principaux. Aldo est professeur de tennis, gigolo à ses heures, et Svetlana, une jeune femme brillante, travaille dans la finance. Accessoirement, tous deux transportent des valises remplies de billets pour le compte d'un groupe de mafieux, s'aiment d'amour et pensent qu'ensemble ils peuvent court-circuiter le système. Mais leur plan semble presque trop parfait...

L'auteur suisse, déjà récompensé deux fois pour ses intrigues policières, précis tel un maître horloger, met encore une fois en place un engrenage digne des romans-feuilletons les plus addictifs. Son livre, un roman noir d'une redoutable efficacité, qui évite l'écueil des clichés sur la mafia et les golden boys, brille par un ton détaché, souvent cinglant, brut et sans concession. L'auteur n'hésite pas à s'adresser au lecteur, que ce soit pour ménager son suspens, digresser ou partager ses impressions. Ce n'est pas un procédé nouveau, certes, mais il est très bien utilisé. Il en profite d'ailleurs pour confier ses sentiments négatifs à l'égard du monde de la finance et de l'optimisation fiscale. Ou pour donner envie de (re)lire l'oeuvre de Ramuz. Il en est beaucoup question dans les pages de ce roman particulièrement réussi.

Grégoire Bouillier - Le Dossier M (1/2)

Grégoire Bouillier 

Le Dossier M (1 - Rouge, 2 - Bleu & 3 - Violet) 

Ed. Flammarion 


Et Grégoire Bouillier révolutionna la littérature !

Le point de départ de cet impressionnant pavé (au sens propre comme au figuré) est le suicide d'un certain Julien, retrouvé pendu à la poignée de sa fenêtre avec sa ceinture le 27 novembre 2005. Grégoire Bouillier, chez lui, un soir, seul et dans un drôle d'état, entreprend de reconstituer la scène du suicide. Et parce qu'il est important que son lecteur sache ce qui le conduit à se passer sa propre ceinture autour du cou, il lui explique tout.

Tout ? Oui. Mais, en prenant son temps. Sans jamais déstructurer le fil de sa pensée, doté d'un formidable sens de la transition et maniant avec brio l'art de la digression, Grégoire Bouillier enchaîne les idées, saute du coq à l'âne sans même que le lecteur ne s'en rende compte et situe son livre à la croisée des genre, entre journal intime, travail psychanalytique, collection de souvenirs, roman d'amour, réflexion sur la société, concentré d'autodérision ou encore autofiction. Le tout mis bout à bout (sachant que ces trois volumes en poche et leur 1500 pages ne représentent que la première moitié du Dossier) constitue une étude de l'époque d'une impressionnante clairvoyance.

Si Grégoire Bouiller s'interroge sur l'évolution de la société, il a aussi une histoire à raconter. Et un Dossier à constituer. En gros lecteur, en digne enfant de la télévision, biberonné et influencé par la publicité (à tel point qu'il ne peut s'empêcher de voir en chaque femme qu'il croise dans les bars une interprète de telle ou telle pub), l'auteur pioche allègrement dans la culture populaire ou la littérature et multiplie les citations et les références. Les anecdotes sont autant d'éléments qui sont versés au Dossier : pourquoi la fin de Zorro est symptomatique de celle d'une époque, comment l’attentat contre JR Ewing a été récupéré par les républicains pour l’élection de Reagan en 1981, en quoi un essai marqué par la France contre l'Angleterre au Tournoi des V Nations en 1991 marque un tournant dans l'histoire du sport, quelles sont les différentes façons de décortiquer Lolita et d'en faire une lecture singulière, comment un débat stérile peut se solutionner par quelques dessins...

Alors finalement, quel rapport avec le suicide de Julien et qu'est ce que ce Dossier M ? M est une femme. Ou plutôt la femme. À ce point de l'histoire, nous ne connaissons que son initiale. Grégoire Bouillier aime à rappeler qu'il est encore trop tôt pour en dévoiler d'avantage. Chaque chose en son temps. Le fil de ses pensées finira bien par nous en apprendre plus. Mais pour cela, il faudra lire la suite et fin du Dossier.

mercredi 5 février 2020

Robert Sheckley - La montagne sans nom

Robert Sheckley La montagne sans nom Le passager clandestin
Robert Sheckley 

La montagne sans nom 

Ed. Le Passager Clandestin 


Une équipe de terrassiers se lance dans les travaux colossaux de terraformation d'une lointaine planète - supprimer les montagnes, raboter les plaines, modifier le cours des rivières, faire fondre les calottes glacières, façonner des continents, creuser des mers nouvelles... Mais le chantier prend du retard à cause d'une série d'accidents. Le maître d’œuvre se pose la question : s'agit-il ni plus ni moins d'un sabotage ou faut-il réellement tenir compte de la malédiction lancée par les indigènes ?

En 1955, Robert Sheckley s'interrogeait sur le besoin de l'homme à toujours vouloir s'approprier son environnement, quitte à le dénaturer, et sur l'impact des chantiers démesurés sur les peuples autochtones. À la lecture de cette nouvelle, on pense nécessairement à la construction des barrages, à l'exploitation minières, à la bétonisation du littoral ou encore à la déforestation massive. Et, comme un avertissement, l'auteur rappelle qu'on ne peut décemment assouvir cette soif d'expansion sans atteindre un point de rupture, point qu'il tente justement de situer dans ce texte.

Une nouvelle visionnaire et critique, à la chute inattendue et savoureuse. Et, comme toujours chez Le Passager Clandestin, elle est agrémentée d'instructifs documents annexes, ce qui ne gâche rien.

mardi 4 février 2020

Max Aub - Manuscrit corbeau


Max Aub Manuscrit corbeau Héros-Limite Max Aub 

Manuscrit corbeau 

Ed. Héros-Limite 


Faux témoignage corvin mais vrai récit d'enfermement, le livre de Max Aub propose une vision singulière et très originale de l'expérience concentrationnaire. Vu à travers les yeux d'un corbeau, lequel se balade entre les baraquements quand il n'est pas posé sur le couvercle des tinettes collectant les évacuations, le camp est un théâtre. En guise d'acteurs s'y agitent prisonniers et gardiens. Le narrateur rapporte ce qu'il voit et tente, à partir de leur comportement, de comprendre les Hommes, tout au moins de relater de façon faussement factuelle les traits et caractéristiques de la société humaine qu'il côtoie. Chacun des courts chapitre s'arrête sur un thème précis, que ce soit le lieu, le langage, la nationalité, le travail, la sexualité ou encore la guerre... Le ton est volontiers moqueur, la conclusion toujours ironique et, sous couvert d'humour grinçant, c'est toute l'absurdité, voire l'aberration, d'un système qui transparaît.

L'auteur, lui-même interné au camp du Vernet, rend compte de ses diverses observations, souligne sa profonde incompréhension de ses concitoyens et n'hésite pas à dire tout le mal qu'il en pense, chapitre après chapitre. Ainsi, les Corbeaux sont supérieurs aux Hommes et ces derniers ne sont ni plus ni moins que lamentables. On comprend rapidement où il veut en venir et ses réflexions, même si elles sont malignes, justes et pleinement concevables, finissent par se répéter. Et c'est, à mon sens, la limite de l'exercice.

Malgré cela, c'est un ouvrage intéressant qui offre quelques traits d'esprit assez spirituels et parfois très incisifs, de jolies trouvailles et de belles formules. À ce sujet, il est de bon ton de saluer le travail du traducteur, Guillaume Contré, qui rend parfaitement justice à la prose poétique de ce court roman.

vendredi 31 janvier 2020

Marlen Haushofer - Le mur invisible

Marlen Haushofer Le mur invisible Actes Sud
Marlen Haushofer 

Le mur invisible 

Ed. Actes Sud 


Retirée le temps d'un week-end dans un chalet isolé dans la forêt, une femme se heurte à un mur invisible et inexplicable. De l'autre côté, pour ce qu'elle peut en apercevoir, la vie est figée, pétrifiée. Le mur qui sépare la narratrice du reste du monde a beau être invisible, il n'en est pas moins infranchissable. Coupée du reste de ses concitoyens et livrée à elle-même, elle ne peut plus compter que sur ce que la campagne autrichienne veut bien lui fournir et compose avec ce qui lui manque. Ainsi, elle revient aux fondamentaux en cultivant la terre, élevant ses bêtes, chassant et pêchant. En premier niveau de lecture, cette robinsonnade publiée en 1963 invite donc à reconsidérer son rapport aux éléments et prône un retour à la nature. Le second niveau est moins explicite. Le mur, en la privant du contact des hommes, la libère des contraintes sociales, familiales ou encore religieuses que la société lui imposait et auxquelles elle se pliait volontiers. Cette prison lui offre ainsi une liberté paradoxale. C'est pour les raisons évoquées ci-dessus que le classique de Marlen Haushofer s'est imposé comme une référence de l'écoféminisme et comme une lecture incontournable.

Plus que pour ses qualités romanesques, c'est certain.

En effet, ce qui s'ouvre comme un roman intrigant mêlant habilement poésie et étrangeté tourne lentement au récit rustique monotone et fastidieux. Les jours se suivent et se répètent, sans surprise. L'intrigue se retrouve finalement reléguée au lointain second plan et termine même sacrifiée sur l'autel du propos écoféministe. Autant dire que j'ai fini par m'ennuyer ferme et que je suis moins allé au bout par enthousiasme que par curiosité et acquis de conscience... Et si j'ai apprécié le message qu'il véhicule, je referme finalement ce livre avec un sérieux sentiment de frustration...

mercredi 29 janvier 2020

Christian Léourier - Helstrid

Christian Léourier Helstrid Le Bélial' heure lumiere

Christian Léourier 

Helstrid 

Ed. Le Bélial' 


Vic est minier. Il travaille pour une compagnie qui exploite un minerai sur une planète lointaine et hostile, Helstrid. Les conditions de vie y sont difficiles, les risques sont considérables mais la paye est bonne. Ceci dit, Vic est moins venu pour l'argent que pour fuir son passé et cogiter en paix après une rupture amoureuse. Remonté contre le monde entier en général et contre une femme en particulier, il n'est pas surprenant qu'il accepte la mission qui lui est confiée au début de la nouvelle : accompagner un convoi de trois camions qui partent ravitailler un avant-poste à quelques centaines de kilomètres de sa base, unique passager d'un véhicule piloté par une intelligence artificielle. Prénommée Anne-Marie, celle-ci est étouffante de bienveillance et Vic prend un malin plaisir à lui envoyer des réparties sibyllines.

Rapidement, un problème survient. 

C'est l'occasion pour l'auteur d'esquisser un décor peu original mais rehaussé de descriptions poétiques des phénomènes météorologiques et géologiques, de travailler à une ambiance nerveuse et oppressante ainsi que de construire une intrigue qui réussit l'exploit d'être aussi efficace qu'incohérente. En effet, que vient faire dans ce camion un passager inutile qui ne peut ni le conduire, ni en sortir en raison des conditions extérieures ? Bah… rien, je crois. Mais une fois acceptée l'idée bancale sur laquelle repose le scénario, ça roule. La plume élégante de l'auteur et sa capacité à créer une atmosphère confinée font oublier les faiblesses de l'histoire et plongent le lecteur dans un huis-clos pesant, captivant et clairement référentiel - la relation entre Vic et l'IA à la voix douce n'est pas sans en rappeler une autre avec un fameux ordinateur de bord en trois lettres…

D'autres avis ? Hop ! Apophis, Xapur, Just a Word, FeydRautha, Lune, Yogo, Célindanaé…