lundi 19 février 2018

Jean Forton - Le Grand Mal

Jean Forton Le Grand Mal L’Éveilleur Gallimard

Jean Forton 

Le Grand Mal 

Ed. L’Éveilleur 


La rivalité parfois cimente l'amitié. C'est le cas pour Ledru et Frieman, deux adolescents bordelais des années cinquante qui partagent leur quotidien entre camaraderie et altercations. L'arrivée de Stéphane dans leur paysage va bousculer ce fragile équilibre, d'autant plus que les deux amis vont chercher à s'attirer les faveurs de Nathalie, la sœur du nouveau venu. Ils se lancent alors dans une escalade de mauvais coups pour impressionner la jeune fille et son frère.

Le Grand Mal est un roman d'apprentissage particulièrement noir, porté par la vision fataliste d'un passage douloureux et dévalorisant vers l'âge adulte. On y voit les adolescents glisser bien malgré eux sur cette pente savonneuse qu'est l'existence, entourés d'adultes violents, désabusés, incompétents. Cela n'empêche pas certains d'entre eux de tenir des propos très justes sur le sens et la valeur de la vie. Quant au seul bienveillant, un artiste marginal, il est victimisé par le reste du monde. Et pendant ce temps-là, d'inexplicables disparitions de petites filles rendent folles les autorités et rythment la narration.

Publié en 1959, ce livre brosse le portrait d'adolescents qui, engoncés dans un puritanisme daté, ne voudraient grandir pour rien au monde. Mais la chute est inexorable. Ni la langue sublime ni la sobriété et le classicisme du style ne font oublier que, cruel comme la vie, Jean Forton ne leur laisse aucune chance. Le lecteur assiste impuissant à la beauté et à la rudesse de ce Grand Mal.

mercredi 14 février 2018

George Langelaan - Nouvelles de l'Anti-Monde

george langelaan nouvelles anti monde arbre vengeur marabout

George Langelaan 

Nouvelles de l'Anti-Monde 

Ed. L'Arbre Vengeur  


Les voies de la notoriété sont impénétrables.

George Langelaan est totalement inconnu du grand public. Il aurait pu en être autrement, notamment grace à La mouche, sa nouvelle plusieurs fois adaptée au cinéma et extraite de ce livre. Nouvelles de l'Anti-Monde n'a pourtant rien a envier aux classiques de la littérature de genre. C'est un recueil composé de treize histoires courtes, un peu datées, parfois naïves, mais d'excellente facture.

Les intrigues, qui sont basées sur des ressorts scientifiques ou des circonstances fantastiques, confrontent les personnages à des situations étranges et plongent le lecteur dans une ambiance oppressante. On voit parfois les ficelles, les procédés narratifs se répètent un peu mais le tout reste très efficace, notamment grâce à la précision de la langue, au ton horrifique et aux chutes morales.

Mais c'est surtout pour la créativité des thèmes abordés et l'intelligence de leur traitement que ce livre en impose et mériterait amplement une reconnaissance plus large que celle des simples amateurs de ce registre. Espérons que cette nouvelle (et belle) édition lui offre la visibilité qu'il mérite.

samedi 10 février 2018

Mathieu Brosseau - Chaos

Mathieu Brosseau  Chaos  Ed. Quidam

Mathieu Brosseau 

Chaos 

Ed. Quidam 


Vous connaissez forcément celle du fou qui repeint son plafond.

Avec Chaos, Mathieu Brosseau réinvente cette histoire vieille comme la folie et en propose une curieuse version, dépoussiérée et inattendue. Ici, le fou est une folle. La Folle. Là, aucun autre fou ne vient lui ôter son échelle. C'est L'Interne qui s'en charge. Mais mieux que son échelle, c'est son plafond qu'il lui ôte. Il lui permet ainsi de contempler l'extérieur, de voir sa sœur et de mettre le doigt sur les raisons de sa folie.

Comme dans toute bonne histoire d'asile qui se respecte, seul le fou sait qu'il ne l'est pas, tout est question de point de vue et de mise en perspective. Aussi, plutôt que de s'attendre à tout saisir, le mieux est encore de se laisser porter par une écriture abstraite et enivrante, de se perdre un brin dans un univers délicieusement déroutant.

Alors accrochez-vous au pinceau, Mathieu Brosseau enlève l'échelle.

mercredi 7 février 2018

Héloïse Guay de Bellissen - Dans le ventre du loup

Héloïse Guay de Bellissen  Dans le ventre du loup  Ed. Flammarion

Héloïse Guay de Bellissen 

Dans le ventre du loup 

Ed. Flammarion 


Une trentaine d'années après l'assassinat de sa cousine par le "monstre d'Annemasse", HGdB revient sur ce fait divers et se questionne sur les conséquences de ce cas sur son histoire personnelle. Donc elle s'interroge beaucoup, creuse un peu, épluche quelques archives du tribunal et déterre des documents familiaux. C'est probablement à l'occasion de son travail de recherche qu'elle fait cette troublante découverte : dans les contes, c'est toujours le loup le méchant. Elle décide alors de dresser un parallèle entre les contes et la réalité et de ponctuer ses chapitres par des références classiques.

Convaincue d'avoir trouvé là un bon filon, elle systématise ce procédé et se heurte vite aux limites de l'exercice. Comme en plus elle regarde le fait divers par le petit bout de la lorgnette et se cantonne au factuel et à l'anecdotique, le livre prend une tournure regrettable et se réduit à un inventaire de détails anodins balisés de copier-coller de Grimm ou d'Andersen. Sans aucun recul, elle ne contemple jamais les choses dans leur ensemble de même qu'à aucun moment elle ne s'attaque à des dimensions universelles ou même ne serait-ce que vaguement plus abstraites.

En soi l'idée de départ n'est pas mauvaise. Elle est juste mal exploitée. C'est pourquoi je me dis que ce livre aurait pu être une bonne ébauche, une ébauche qu'il faudrait par la suite retravailler en vue de la publication du vrai livre. Et c'est bien là le problème : c'est ça le vrai lire. Si, si.

mardi 6 février 2018

Xabi Molia - Les Premiers

xabi molia premiers points seuil

Xabi Molia 

Les Premiers - Une histoire des super-héros français 

Ed. Points 


Contrairement à ce que j'ai longtemps cru, Superdupont n'est pas le seul super-héros cent pour cent français.

Pour une étrange raison, sept autres de nos concitoyens possèdent des pouvoirs extraordinaires. Ils volent, sont invisibles ou prescients et ils mettent leur talent au service de l’État pour faire rayonner notre pays et défendre ses intérêts. Journaliste d'investigation, Xabi Molia les a rencontrés et nous livre là un docu-fiction qui dresse leur portrait, retrace leur parcours et revient sur les raisons de leur déconfiture.

Contrairement à ce qu'on pourrait d'abord penser, Les Premiers n'est pas un roman de Superhéros. En effet, s'ils ont indéniablement des pouvoirs, ces sept personnages auraient aussi bien pu s'illustrer par tout à fait autre chose. Il s'agit plus d'un prétexte bien trouvé pour analyser notre société, en prendre la température et s'interroger sur une jeunesse alimentée aux notoriétés éphémères, orientée par les instituts de sondages et l'influence de la rue sur la politique. Ce groupe de héros nés en 1983 est un échantillon représentatif d’une génération en manque de repères. C'est d'ailleurs l'une des bonnes trouvailles de l'auteur que d'avoir réussi à exploiter ses personnages pour leur place dans la société plutôt que pour leurs exploits - qui ne sont généralement que suggérés. Mais même si ce roman n'est pas rythmé par les frasques de balèzes en capes et collants, il est ludique et captivant d'un bout à l'autre. Déjà par l'originalité de sa forme, ensuite par l'inventivité de sa tournure, enfin et surtout par l'intelligence de son propos. En deux mots, c’est un super-roman.

Si même les français s'y mettent, les héros de comics n'ont plus qu'à bien se tenir !

vendredi 2 février 2018

Christian Guay-Poliquin - Le poids de la neige

guay poliquin poids neige observatoire

Christian Guay-Poliquin 

Le poids de la neige 

Ed. L'Observatoire 


"Que de neige ! Que de neige !
Et encore, vous ne voyez que le dessus."

Qu'y a-t-il en dessous ? Une maison. Pour être plus précis, la véranda d'une maison. À l'intérieur, deux inconnus liés par un sort commun, prisonniers d'un dérèglement météorologique et des conséquences désastreuses d'une panne généralisée inexpliquée. Plus d'électricité, plus d'essence, bientôt plus rien d'autre que du froid et de la neige.

Le narrateur de cette histoire, blessé aux jambes, dépend entièrement du bon vouloir de son compagnon d'infortune. Alors il décrit un quotidien pesant, cloisonné dans la véranda et muré dans le silence que réchauffe difficilement un unique poêle. Suspicion ou instinct de survie, chacun veille sur l’autre, autant pour le protéger que pour le garder à l’œil. Car on ne sait jamais, le danger pourrait ne pas venir que de la nature.

Le poids de la neige est un drame psychologique épuré, d'une redoutable efficacité, qui s’inspire de nos craintes primaires. L'ambiguïté et la sourde hostilité font régner une tension palpable. Le lecteur est maintenu sur le fil tandis que l’auteur le guide avec habileté dans cette atmosphère mystérieuse et oppressante. Malheureusement, alors que la relation entre les personnages brille par sa complexité et la finesse de son évolution, la chute m'a justement semblé un peu simple, peu risquée. Mon souci de n'en rien dévoiler me contraint à rester dans le vague mais disons qu’elle m’a laissé sur ma faim.

Cela dit, ce second roman de Christian Gay-Poliquin est un très bon livre, subtil et parsemé de jolies tournures. C'est un huis clos minimaliste au décor rudimentaire, intelligemment rythmé par la chute de la neige et qui, par bien des aspects, n’a pas été sans me rappeler Misery de King.

Maintenant, je crois que je vais ajouter un degré à mon chauffage.

dimanche 21 janvier 2018

Régis Jauffret - Microfictions 2018

régis jauffret microfictions gallimard

Régis Jauffret 

Microfictions 2018 

Ed. Gallimard 


Il y a onze années, Régis Jauffret tailladait ses contemporains de cinq cents estocades pernicieuses et bien senties.

Aujourd'hui, pour mon plus grand plaisir, il récidive. Les chefs d'accusation pourraient bien être les mêmes qu'alors. En cinq cent histoires courtes et autant de bonnes idées, ce second volet des Microfictions règle son compte à une espèce humaine exsangue. Sans scrupule et avec un mauvais esprit décomplexé, il frappe souvent sous la ceinture, toujours là où ça fait mal et ne ménage ni la veuve ni l'orphelin. Il n'épargne personne et balance des éclats de rire bilieux au visage de chacun d'entre nous.

Microfitions 2018 est un roman ancré dans son époque, qui dresse le portrait corrosif d'une société viciée, biberonnée aux faits divers et confrontée à l'omniprésence de la pornographie, l'obsolescence programmée, la maladie, le chômage, la violence, la surconsommation et la connexion à outrance. Chaque histoire a son lot de grincements de dents, les situations malsaines s'enchaînent, plombées de fatalisme, d'ironie et de lucidité. C'est toujours la même histoire, sa routine est la nôtre, déclinée sous cinq cents variations. Et pourtant le livre évite encore une fois le piège du systématique. Chaque cas est unique, vous pourriez même vous reconnaître dans l'un d’entre eux, voire dans plusieurs. Peut-être pas dans tous, n'exagérons rien. Ou alors c'est que vous avez vraiment un très gros problème.

jeudi 18 janvier 2018

Abel Chevalley - La Bête du Gévaudan

Abel Chevalley  La Bête du Gévaudan  Ed. L’Éveilleur

Abel Chevalley 

La Bête du Gévaudan 

Ed. L’Éveilleur 


La France a peur. Dehors, la créature rôde.

On ne compte plus les victimes de la bête du Gévaudan, de même que, comme pour tous les grands évènements inexpliqués, on ne compte plus les théories sur sa nature ni les publications à son sujet. Celle d'Abel Chevalley, publiée dans les années 30, soit plus de deux siècles après les évènements, fait référence. A la manière d'un docu-fiction, l'auteur se penche sur l'histoire et la décortique.

Malgré les incertitudes et incohérences qui planent autour de ce fait divers, certains éléments sont irréfutables : Au XVIIIème siècle dans le Gévaudan, hommes, femmes, enfants, tout le monde vit dans la crainte. Quelque chose est là, tout près, qui s'en prend à ceux qui ont le malheur de mettre le nez hors de chez eux. Des chasseurs sont envoyés par le Roi pour apaiser la population et mettre un terme à cette situation. Ils ramèneront quelques peaux mais, contrairement à ce qu'ils clameront, rien de très concluant. Au final, personne ne saura jamais.

Ce livre n'a donc pas pour prétention d'apporter une solution à un cas qui n'en connaîtra jamais. Il s'agit plutôt d'un habile document, très fouillé, à la plume subtile et au traitement inattendu, qui analyse la manière opportuniste dont la Cour de France s'impliqua dans la traque. C'est un livre particulièrement intéressant, à charge contre l'instrumentalisation et la récupération politique.

Alors, finalement, cette bête ? Créature maléfique ? Tueur sanguinaire ? Phénomène inexplicable ? Une chose est sûre, quand c'est flou, c'est qu'y a un loup.

vendredi 12 janvier 2018

David Fauquemberg - Bluff

David Fauquemberg  Bluff  Ed. Stock

David Fauquemberg 

Bluff 

Ed. Stock 


Bluff pourrait être synonyme de bout du monde, voire de bout du bout du monde. Une fois là-bas, on ne peut aller beaucoup plus loin. Ou alors il faut s'embarquer sur un bateau. C'est ce que fait le jeune français, personnage central de ce roman, aux côtés de Rongo Walker et de Tamatoa. Le premier, le capitaine maori, et le second, son équipier tahitien, sont des hommes soucieux de conjuguer tradition et modernité mais qui sont confrontés, en pleine mer, à la difficulté de faire cohabiter valeurs ancestrales et réalités du quotidien.

Alors, à l'apprentissage d'une profession difficile s'ajoute la découverte d’un mode de vie différent et exotique. La navigation aux étoiles, les repères naturels, les signes des oiseaux et la connaissance de leur environnement sont autant d'éléments qui contribuent à la nostalgie dans laquelle évoluent ces personnages charismatiques, baignés de récits et d’histoires du passé et nés bien trop tard dans une société qui ne les a pas attendus.

Bluff est un roman d'aventure et le récit d’une expérience humaine marquante. C'est également la promesse tenue d’un voyage aux antipodes, en des espaces contrastés parfaitement rendus par la sobriété et la subtilité de la plume de David Fauquemberg.

mardi 9 janvier 2018

Olivier Bourdeaut - Pactum salis

Olivier Bourdeaut  Pactum salis  Ed. Finitude

Olivier Bourdeaut 

Pactum salis 

Ed. Finitude 


J'ai d'abord eu peur que cette histoire d'amitié improbable entre deux hommes que tout oppose ne soit un brin attendue. D'un côté, le paludier revenu de la vie parisienne, coupé de toute technologie et se retrouvant dans les plaisirs simples du retour à la nature et du travail manuel. De l'autre, l'agent immobilier citadin, intéressé et carriériste, dépensier, superficiel et abusivement hédoniste. Soit. Réunis par un drôle de hasard, les voilà amenés à cohabiter et partager un quotidien auquel ni l'un ni l'autre n'est préparé. Le tout sur fond de marais salants et avec la promesse d'entrée de jeu d'une chute macabre.

Pactum Salis est plutôt un bon roman qui fonctionne principalement sur des lignes de dialogues bien senties, de la repartie cinglante, du comportement éthylique totalement assumé, de bons mots et la joute verbale croustillante de mâles imbibés. Les personnages sont effectivement cousus de fil blanc et leur parcours un peu couru d'avance. Mais l'auteur d'En attendant Bojangles (mal)mène cette viande saoule sans complexe et avec un plaisir communicatif.

En troquant la relation amoureuse bariolée et fantasque de son premier livre contre une amitié masculine moins extravagante mais plus virile, Olivier Bourdeaut a pris quelques risques. Et il a bien fait car ça paye. Il sort le lecteur de sa zone de confort, le surprend et évite par la même occasion le piège du registre récurent et cloisonnant. Dorénavant, il faudra retenir que cet auteur nous emmène là où on ne l'attend pas et c'est tant mieux ! C’est donc un virage réussi pour celui qui y était attendu.