mardi 13 novembre 2018

Alexandre Dumas - Le Chevalier de Maison-Rouge

Alexandre Dumas Le Chevalier de Maison-Rouge Ed. Folio

Alexandre Dumas

Le Chevalier de Maison-Rouge

Ed. Folio


Il y a quelques temps, en passant devant la vitrine d'une patisserie, un énorme gâteau me tape à l’œil. Je rentre, regarde de plus près. Il est élégant, élaboré, brun et parsemé de copeaux, gros et très appétissant. Un gâteau à la crème de marrons. Je l'achète, on me l'emballe. Une fois chez moi, je me saisi d'une cuillère, me lèche les babines et attaque la bête. La première bouchée est l'explosion des papilles annoncée. Mais dès la seconde, c'est l’écœurement. Trop sucré, trop lourd,  trop gras, trop riche, trop fort. Trop. Je devrais m'en tenir là mais comme je suis un hamster, incapable de laisser quoi que ce soit dans mon assiette, je donne de ma personne et en viens à bout. Et c'est la crise de foie.

Quel rapport avec Dumas ? Eh bien, j'ai revécu à la lecture de ce roman une expérience similaire.

Un joli Dumas sur les étagères de ma librairie de quartier. Emballé, c'est pesé, je repars avec et me jette dedans tête baissée. Le premier chapitre est plus que prometteur. Ça sent l'action, l'intrigue, le contexte historique et la belle langue. Sauf que les promesses ne sont pas tenues et que très rapidement chacun des ingrédients cités ci-dessus cède la place à une romance geignarde. La grande histoire est vite reléguée à un lointain second plan et les projets d'évasion de Marie-Antoinette dissimulés derrière une amourette sans intérêt. Geneviève Dixmer est un personnage mièvre au possible, je n'ai pas su me passionner pour son dilemme amoureux et je me moque bien qu'elle ne sache choisir entre son imbécile de mari royaliste et son niais d'amant révolutionnaire. Quant à la langue, je crains que l'auteur du Sphinx Rouge n'ait pas fait de zèle. On ne peut pas dire que ce soit mal écrit, tout de même, mais c'est sans commune mesure avec ce à quoi il m'a habitué.

Mais, comme je suis un hamster, j'ai poussé le vice jusqu'au bout. Là, c'est la crise de foi.

lundi 12 novembre 2018

Alexeï Tolstoï - Les Sept Jours où le monde fut pillé

Alexeï Tolstoï Les Sept Jours où le monde fut pillé phebus Libretto

Alexeï Tolstoï 

Les Sept Jours où le monde fut pillé 

Ed. Libretto 


Faire court n’empêche pas de voir les choses en grand.

Cent pages à peine suffisent à Alexeï Tostoï pour imaginer la destruction de la Lune et planifier la chute du capitalisme. Comment peut-on lier ces deux évènements et en arriver à de telles extrémités ? Par une conspiration de domination du monde basée sur un jeu spéculatif de grande envergure.

L'Union des Cinq est un club composé des puissants de la planète. En plus de largement dominer leurs domaines respectifs, ils partagent une ambition dévorante et insatiable. Et comme l'argent appelle l'argent, ils mettent au point un plan machiavélique : à l'aide d'un ingénieur peu scrupuleux, ils comptent profiter du passage d'une comète pour instaurer la terreur, déstabiliser les marchés financiers et s'en rendre maître. Mais le plan tourne mal.

Alexeï Tolstoï se montre volontiers subversif. Il prone la désobéissance civile et la révolution populaire, il critique les médias qui manipulent l'opinion et dominent une société gouvernée par l'argent. Les Sept Jours où le monde fut pillé est un roman métaphorique qui condamne fermement la mégalomanie, l'avidité et le système en place.

Mais autant ce bref roman d'anticipation est une excellente parabole politique, autant ses démonstrations scientifiques sont bien naïves et semblent plus qu'approximatives. Pourtant, le livre s'ouvre sur un avertissement qui annonce que "toutes les données physiques et astronomiques mentionnées dans ce texte, y compris le passage de la comète de Biela en 1933, sont entièrement conformes à la réalité." N'oublions pas que, paru en 1925, il se heurte aux connaissances de son époque. Ce qui n'en a que plus de charme aujourd'hui.

De la science-fiction rétro à tendance libertaire. Que demande le peuple ?

jeudi 8 novembre 2018

Ilarie Voronca - La confession d'une âme fausse

Ilarie Voronca  La confession d'une âme fausse  L'Éveilleur

Ilarie Voronca 

La confession d'une âme fausse 

Ed. L'Éveilleur 


Paru en 1942 et jamais réédité depuis, le livre d'Ilarie Voronca est de nouveau disponible, enfin, grâce au travail salutaire de L'Éveilleur, une maison bordelaise qui propose d'exhumer des textes qui se jouent du temps.

Ce roman, qui mêle prose poétique et littérature fantastique, n'est pas sans rappeler les grandes heures du surréalisme. Il règne dans ses pages une atmosphère onirique, dictée par un ton fantasque. Son personnage, doté d'une âme en piteux état, usée jusqu'à la corde, n'a d'autre choix que de s'en faire greffer une nouvelle. Un rapide passage sous le bistouri et voilà son ancienne âme mise au rebus, troquée contre celle d'un malheureux soldat tombé au front. Sort-on d'une telle opération comme neuf ? Ce serait trop beau. Et ce serait surtout sans compter sur l'imagination débridée de ce grand nom de l'avant-garde littéraire de l'entre-deux-guerres.

La confession d'une âme fausse est un roman très court, farfelu, qui émeut par sa sensibilité et séduit par son charme. Il soulève, avec une certaine malice et une grande singularité, l'éternelle problématique de l'existence de l'esprit et l'éventuelle interaction de celle-ci avec le corps. Mais comme la présence d'une âme n'empêche aucunement les considérations pratiques, il se lance au passage dans une entreprise téméraire, celle de faire l'éloge de l'ail.
"Peut-être est-il le signe d'une secte qui n'accepte pas les intrus. Les serviteurs de l'ail se reconnaissent et se saluent."
Un livre étonnant de bout en bout, un peu fou et résolument spirituel.

mardi 6 novembre 2018

Walter Tevis - L'Oiseau d'Amérique

Walter Tevis  L'Oiseau d'Amérique Folio SF

Walter Tevis 

L'Oiseau d'Amérique 

Ed. Folio SF 


Dans le monde futuriste qu'imagine Walter Tevis, le déclin est généralisé. Le taux de natalité est dramatiquement bas, l'humanité a oublié son histoire et renié sa culture, les hommes se sont déchargés de toute prise d'initiative, d'une majorité de leurs libertés et sont assistés par des robots qui les abrutissent de drogues et les tiennent éloignés de toute forme d'épanouissement. Autant dire que cette vision de l'avenir est plutôt pessimiste, pour ne pas dire carrément cauchemardesque.

Dans ce futur (im)probable évoluent trois personnages. Le premier, Robert Spofforth, est un androïde aux pleins pouvoirs. Il vit depuis trop longtemps et il est las d'attendre une fin qu'il n'est pas programmé pour provoquer. Le deuxième, Paul Bentley, est un fonctionnaire terne et inerte dont le quotidien va être perturbé le jour où il découvre par hasard la lecture. Le troisième, enfin, est une femme prénommée Mary Lou. Rebelle, elle refuse ce semblant de vie assistée et cet insupportable confort. Si rien n'appelle ces personnages à se croiser, le destin est capricieux et réserve à chacun d'entre eux bien des surprises. 

Ce roman d'anticipation daté de 1980 réunit tous les éléments propres au genre. Sa description d'une sombre utopie n'est pas sans rappeler le conte philosophique : un récit allégorique qui propose une critique de la société et invite à réfléchir à des idées telles que les libertés individuelles ou la quête du bonheur, sachant que c'est par la lecture, la curiosité intellectuelle et l'accès à la culture qu'on peut parvenir à ce dernier concept.

Classique dans sa construction, L'oiseau d'Amérique est une intrigue fluide et très romanesque. Les différents récits se croisent, la narration alterne les points de vue et les épisodes que traversent les personnages présentent un univers visuel et cohérent. Walter Tevis a pensé à de nombreux aspects et décrit dans le détail l'administration, l'univers carcéral ou encore la religion. Et, tout en restant subtil, il n'hésite pas à faire preuve d'ironie pour décrire la déliquescence de cette société robotisée (je pense notamment à une scène incroyable dans une fabrique de grille-pains).

Bref, s'il ne brille pas par une grande originalité, ce roman est captivant de bout en bout et offre une variation intelligente sur le thème, crédible et d'une grande lucidité.

dimanche 4 novembre 2018

Pierre Bayard - Comment améliorer les œuvres ratées ?

Pierre Bayard Comment améliorer les œuvres ratées Minuit

Pierre Bayard 

Comment améliorer les œuvres ratées ? 

Ed. Minuit 


Hélas ! C'est sur cette interjection qu'on ne peut retenir à la lecture d'un ratage littéraire que s'ouvre cet essai au titre délicieusement provocateur.

L'auteur d'Il existe d'autres mondes se lance encore une fois dans un projet audacieux. Il estime que dans l'œuvre géniale d'auteurs reconnus comme tels, certains titres sont tout simplement ratés. Il propose donc de donner les clefs de leur amélioration. Pour sa démonstration, après avoir sélectionné un panel d'écrivains issus de différentes époques et affiliés à différents genres - de Ronsard à Giono en passant par Corneille, Voltaire, Hugo ou Proust - il définit le ratage et en décortique les raisons.

Pour Pierre Bayard, il y a principalement quatre raisons qui peuvent y conduire : problème de sujet, de rythme, de figures de rhétorique ou de personnages. Après avoir analysé chacune des œuvres sélectionnées, relevé les erreurs et étayé sa démonstration, il resitue chacun des titres dans un ensemble plus global. En effet, pour un auteur dont le génie n'est plus à prouver, une œuvre ratée peut parfois s'expliquer par le contexte dans lequel elle a été rédigée. Entre les textes de jeunesse, ceux de fin de carrière ou encore ceux écrits à une période défavorable, les facteurs sont multiples. Pierre Bayard les analyse de son œil de psychanalyste avisé. Et pour finir, cerise sur le gâteau, il propose de procéder au travail inverse et d'aggraver l'état des œuvres littéraires défectueuses, afin de repérer les seuils de dégradation.

Tout cela, bien entendu, n'est qu'un prétexte pour se lancer dans un travail d'exégèse, analyser la forme du roman, les éléments métriques de la poésie, le souffle de la prose ou encore les caractéristiques théâtrales. Définitivement impertinent et toujours aussi ludique dans ses démonstrations, le professeur de français à l'université de Paris VIII partage sa passion des lettres et multiplie les références. Mais le problème, c'est que cet essai est suffisamment convaincant pour provoquer l'effet inverse du carnet d'inspiration. Car si j'ai lu chacun des auteurs de son panel mais ai fait l'impasse sur les œuvres ratées dont il propose l'amélioration, je n'ai pas pour autant l'intention de m'y aventurer en refermant ce livre...

jeudi 1 novembre 2018

Camille Bordas - Isidore et les autres

Camille Bordas Isidore et les autres Inculte

Camille Bordas 

Isidore et les autres 

Ed. Inculte 


C'est marrant, je referme ce livre enthousiaste, n'ayant plus en tête que le plaisir que j'ai eu à m'y plonger et le manque que sa fin a créé chez moi. J'ai pourtant le sentiment de n'en avoir souligné que les défauts au fil de la lecture. Et des défauts, Isidore et les autres n'est pas dénué. Loin de là.

Ce roman nous plonge dans la vie d'une famille nombreuse. Le père, la mère, les six enfants. Isidore, le narrateur de cette histoire, est le petit dernier, le seul de la fratrie à ne pas montrer les signes d'une intelligence supérieure et à ne pas poser un regard dédaigneux sur le reste du monde. Entre ses projets de fugues, ses interrogations, ses journées à l'école, ses relations avec les autres ou son obsession pour la tâche indélébile sur le canapé, on le suit au quotidien, à la recherche de sa place dans la famille et la société. Jusqu'au jour où l'opportunité de se positionner se présentera sous la forme d'un tragique évènement familial.

Le livre est rempli de bons personnages secondaires - la doyenne des français, la copine dépressive, le boucher ou le prof d'allemand - tous trop peu exploités, en particulier les frères et sœurs qui partagent tous les mêmes caractéristique - à commencer par celle d'être très, très intelligents - au point finalement d'être interchangeables. Isidore, lui, on l'a compris, est un adolescent tristement normal. Mais il est doté d'une sensibilité exacerbée et il cerne bien les gens là où ses frères et sœurs ne les voient même pas.

Parfois drôle, voire piquant et souvent juste, Isidore et les autres est un livre inventif, parsemé d'épisodes cocasses, une bonne histoire qui, du fait de la sa grande naïveté apparente et de sa langue adolescente, a des airs de roman jeunesse. Il se heurte malheureusement aux limites de ce registre, à savoir une trop grande simplicité et ne dépasse jamais le petit sujet qu'il aborde, même s'il le traite bien.

Et pourtant, comme je le disais, malgré ses défauts, le livre de Camille Bordas est délicat, touchant, plaisant à lire et son personnage est réellement très attachant. J'ai aimé le suivre dans ses mésaventures et j'ai même partagé ses sentiments. Le roman manque probablement d'ambition et de profondeur mais, si son objectif était de communiquer des émotions, je pense qu'il touche au but.

mardi 30 octobre 2018

Agatha Christie - Dix petits nègres

Agatha Christie  Dix petits nègres  Le Livre de Poche masque

Agatha Christie 

Dix petits nègres 

Ed. Le Livre de Poche 


Il y a quelques années paraissait un ouvrage de Pierre Bayard intitulé Qui a tué Roger Ackroyd. Cet essai littéraire s'interrogeait sur le genre policier en général et le délire d'interprétation en particulier. Il détricotait Le meurtre de Roger Ackroyd d'Agatha Christie et, après avoir démontré qu'Hercule Poirot s'était trompé dans son verdict, il pointait du doigt le vrai meurtrier. J'avais été bluffé par ce livre, par l'intelligence de son propos, par l'inventivité du procédé et par son côté ludique.

Il récidive aujourd'hui avec La vérité sur "Dix petits nègres". Sa quatrième de couverture annonce qu'"aucun lecteur sensé ne peut croire en la solution invraisemblable proposée à la fin du célèbre roman Dix petits nègres. En donnant la parole au véritable assassin, ce livre explique ce qui s'est réellement passé et pourquoi Agatha Christie s'est trompée". Bien entendu, dès sa parution (en janvier prochain), je compte bien me lancer dans ce livre. Mais d'abord, relire ce classique de "la Reine du crime" déjà lu il y a quelques années. Je me souvenais vaguement de quelques détails et en partie de la chute. Et c'est presque plus intéressant de lire ce livre en connaissant la solution. On peut alors réinterpréter les éléments, les mettre en perspective et savourer l'ambiance pesante et résolument horrifique de ce huis-clos machiavélique. Car, contrairement à l'image un brin aseptisée que j'en avais gardé, Dix petits nègres est une intrigue tordue et une ambiance presque malsaine. Surtout, bien malin (ou particulièrement dément) qui pourrait démasquer le/la meurtrier/e avant que l'épilogue ne révèle son identité. Agatha Christie offre là une idée inédite, totalement invraisemblable et son roman, d'une redoutable efficacité, révolutionne le whodunit.

À la perspective du livre de Pierre Bayard, j'ai cherché la faille. Et, concentré sur d'éventuelles incohérences, focalisé sur la ou les erreurs, j'ai trouvé... bah, rien du tout... Je me demande bien ce que l’essayiste et psychanalyste aura débusqué. J'attends maintenant avec impatience de savoir quelle solution alternative il propose.

lundi 29 octobre 2018

Tim O'Brien - Les choses qu'ils emportaient

Tim O'Brien  Les choses qu'ils emportaient Gallmeister

Tim O'Brien 

Les choses qu'ils emportaient 

Ed. Gallmeister 


La guerre du Vietnam a son lot de films, de photos, de témoignages, de livres, de documentaires. Tout le monde en a des images en tête et, me concernant, si je ne me lasse pas d'en lire des récits, je continue à être stupéfait par mes lectures. J'avais été particulièrement remué il y a quelques années par le livre de Ron Kovic Né un 4 juillet et je le suis au moins autant avec celui de Tim O'Brien.

Les choses qu'ils emportaient est le récit d'un vétéran. Récit ? Pas exactement. Dans l'oeuvre de Tim O'Brien, la frontière est floue entre réalité et fiction. L'auteur raconte son expérience personnelle mais part du principe qu'entre fantasme, traumatisme, erreurs d'appréciation et temps passé, les souvenirs peuvent évoluer et s'interpréter de bien des manières. Il tient un discours vraiment intéressant et tout à fait inhabituel sur le travail de mémoire. Ainsi, totalement fiable ou partiellement erroné, le récit de Tim O'Brien nous ramène vingt ans plus tôt (le livre date de 1990), revient sur son parcours et présente ses compagnons d'infortune. Comme l'indique le titre de l'ouvrage, il débute avec l'étude des objets que chacun transporte dans son paquetage et qui caractérise un état d'esprit ou résume en partie une vie d'avant. Il abandonne rapidement cette idée pour jeter en vrac des anecdotes et se lancer dans une réflexion sur l'impact du conflit sur les soldats. Il n'est pas question de parti pris sur les raisons de la guerre, pas de politique non plus. Il s'intéresse aux hommes.

C'est une oeuvre puissante et certains passages prennent au tripes. Les épisodes poignants se suivent dans une chronologie déstructurée. On navigue dans le temps, jusqu'à des souvenirs d'enfance, le retour au pays et les étapes d'écriture du livre. Au final, on ignore ce que le soldat O'Brien avait dans son paquetage mais une chose est certaine : il en est revenu avec un matériau précieux, des histoires captivantes et des sentiments forts, qu'il a su exploiter intelligemment.

vendredi 26 octobre 2018

Paul Greveillac - Maîtres et esclaves

Paul Greveillac Maîtres et esclaves  Gallimard

Paul Greveillac 

Maîtres et esclaves 

Ed. Gallimard 


Avec ce nouveau roman, Paul Greveillac s'est attaqué à un beau projet, celui de retracer quarante ans d'histoire de la Chine à travers le parcours de Kewei, un jeune provincial passionné de dessin. Le livre s'ouvre en 1950, année de naissance du personnage, et nous mène jusqu'en 1989, la chute du communisme.

Dans une langue très classique et un dosage subtil entre petite et grande histoire, le livre mélange le récit de cet homme - de sa jeunesse campagnarde au poste de peintre officiel du parti en passant par sa découverte de Pékin, son apprentissage aux beaux-arts et son ascension au sein du régime - à un portrait documenté du pays et une étude rigoureuse de sa politique. Mais voilà, à se focaliser sur le contexte et à étudier trop en profondeur son sujet, Paul Greveillac a sans doute négligé le côté romanesque de son livre. Ainsi, si le fond est passionnant - le grand bond en avant, la révolution culturelle, la rééducation forcée, la famine de masse, la mort de millions de personnes puis l'ouverture de la Chine, le rapprochement de l'occident et la mort du régime - il est presque trop travaillé. La narration manque de naturel, l'auteur va excessivement dans le détail, cite à outrance le Petit Livre Rouge et c'est au détriment des émotions du roman. Par conséquent, il est difficile de s'attacher à Kewei ou aux personnages secondaires et la mort de certains d'entre eux laisse assez insensible. Pourtant, ce jeune peintre a tout pour être captivant. Plus royaliste que le roi, il s'implique dans la vie du parti et son parcours soulève des questionnements pertinents sur la conception de la peinture, la légitimité de l'artiste et le rôle de l'art dans la propagande. De la même manière, le livre s'intéresse au culte de la personnalité, à l'absurdité administrative, aux responsables butés et, plus généralement, à l'image du Grand Timonier et de ses acolytes.

Là où quelques défauts brident le roman, avec un matériau de cette qualité et un tel travail, Paul Greveillac aurait probablement produit un bien meilleur document historique. Cela dit, j'ai lu ce livre avec plaisir et sans contrainte. Je pense d'ailleurs qu'il est dans l'ensemble plutôt bon. Mais, à mon sens, il est passé à deux doigts d'être particulièrement réussi. Dommage.

jeudi 25 octobre 2018

Pierre Alferi - Hors sol

Pierre Alferi Hors sol P.O.L

Pierre Alferi

Hors sol

Ed. P.O.L


Intrigué par sa forme et séduit par son illustration de couverture, je me suis lancé dans ce livre sans trop savoir de quoi il retourne. Et pour cause, sa quatrième est mystérieuse et j'ignore tout de son auteur. Romancier, essayiste, poète, traducteur, Pierre Alferi est un artiste qui multiplie les casquettes. Il a beaucoup publié et je le découvre là avec un ouvrage totalement inclassable. Non pas que je veuille absolument ranger les livres dans des cases mais je dois reconnaître que celui-ci a le mérite d’être hors norme. Et, perplexe, je ne sais pas du tout quoi en penser.

Pierre Alferi imagine qu'en 2063 une poignée de représentants de la race humaine triés sur le volet embarquent dans des nacelles et s'envolent dans la stratosphère, laissant derrière eux une planète invivable et des terriens abandonnés à leur funeste sort. Le livre regroupe divers documents faisant état de la vie en orbite géostationnaire. Ainsi, des témoignages, des conversations, des extraits de journaux, des rapports, des articles de blogs ou des archives composent cet étrange objet littéraire. Mais ce qui pourrait sembler être une intrigue futuriste a bien moins des airs de roman de genre que d'exercice d'écriture ou d'essai formel et stylistique. En effet, on réalise rapidement que le caractère romanesque est assez limité et l'expérience montre rapidement ses limites. L'auteur se disperse et les bonnes idées du livre tombent à l'eau alors que l'aridité du texte en rend à la longue la lecture difficile. Pourtant, des bonnes idées il y en a, notamment le processus de sélection des élus parmi les humains, le fait que les chapitres sont censés être traduits des langues qui ont survécu à l'évènement et la manière d'ailleurs dont celles-ci sont appelées ou non à y survivre, la gestion des loisirs ou encore la composition des nacelles. Sans oublier une plume inventive et par moments poétique.

C'est un livre curieux, pas inintéressant et occasionnellement très surprenant mais finalement trop inégal. Je crains que l'auteur ne se soit égaré ou éparpillé, sans jamais vraiment avoir trouvé le bon filon à exploiter. Encore une fois, je suis perplexe, je ne suis pas sûr de savoir quoi en penser.