vendredi 24 mai 2019

Pierre Bayard - Le plagiat par anticipation


pierre bayard le plagiat par anticipation minuit

Pierre Bayard 

Le plagiat par anticipation

Ed. Minuit


Deuxième opus du cycle thématique de Pierre Bayard sur l'anticipation dans la littérature, cet essai est la suite logique et le prolongement nécessaire de Demain est écrit. Après s'être interrogé sur les auteurs qui ont mis en scène leur propre futur dans les pages de leurs livres, il se demande maintenant dans quelle mesure on peut être le plagiaire de ses successeurs. Voltaire reprenant les méthodes de Conan Doyle ? Maupassant s'inspirant du style de Proust ? Pourquoi pas ? Cette idée, qui vient directement de l'Oulipo, n'est pas aussi étrange qu'elle en a l'air. Et elle ouvre surtout bien des horizons.

Pierre Bayard nous a habitué aux ouvrages conceptuels et à une profonde originalité. Mais c'est surtout sa capacité à proposer une réflexion différente qui tape juste, encore une fois. Ce livre, qui offre une vision insolite de l'histoire de la littérature, invite à repenser la chronologie, à redéfinir la notion d'influence et à remettre en perspective nos connaissances. Ludique, accessible, solidement argumenté et étayé de nombreux exemples, il est aussi crédible que son idée est curieuse.

Reste maintenant à savoir comment il conclut son cycle. Le titre du troisième volume laisse rêveur : Le Titanic fera naufrage.

dimanche 19 mai 2019

Tade Thompson - Les meurtres de Molly Southbourne

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Tade Thompson

Les meurtres de Molly Southbourne

Ed. Le Bélial'


Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bas-toi.
Ne saigne pas.
Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.
Si tu trouves un trou, va chercher tes parents.


Molly est une petite fille qui vit isolée dans une ferme et dont les parents répètent en boucle les quelques lignes ci-dessus. Et pour cause, elle est dotée d'une étrange capacité : chaque goute de sang versé génère un double maléfique d'elle-même. Le roman relate son histoire, telle qu'elle est racontée à une femme enchaînée dans une cave par sa ravisseuse, Molly Southbourne.

En une petite centaine de pages, on découvre sa vie, son quotidien si singulier et les raisons qui conduiront à la situation du prologue. Disons qu'on finit par en découvrir les raisons si on ne les a pas devinées au bout de dix pages. En effet, c'est la grosse lacune du livre, l'intrigue est cousue de fil blanc et on en voit venir la chute d'entrée de jeu. Mais bon, c'est moins sur un suspens fou que sur un très bon concept que le livre fonctionne. L'idée est bonne, l'histoire est simple mais je me demande d'ailleurs, à voir la rapidité avec laquelle elle est bouclée, si le format est parfaitement adapté à une novella qui abuse des raccourcis scénaristiques et aurait bien mérité d'être étoffée. D'autant plus que le personnage est intéressant et que son cas ouvre de nombreuses pistes de réflexions et soulève des questions psychologiques qui sont, malheureusement, toutes plus ou moins laissées en plan, à la libre disposition du lecteur.

Malgré tous ces défauts, il est difficile de ne pas lire Les meurtres de Molly Southbourne d'une traite. Le style est d'une redoutable fluidité, l'idée franchement originale et le sort du personnage fascinant. De plus, même si on est plus proche du roman horrifique que de la SF pure, Tade Thompson mêle habilement les registres. D'ailleurs, en parlant de registre et pour revenir à ses défaut, le livre est abusivement - voire gratuitement - sanguinolent. Âmes sensibles...

Pour aller plus loin, voici les avis favorables de Célindanaé, de Gromovar, d'Apophis et de Artemus Dada et du Chien Critique.

jeudi 16 mai 2019

Walter Campos de Carvalho - La lune vient d'Asie

walter campos de carvalho la lune vient d'asie l'arbre vengeur

Walter Campos De Carvalho

La lune vient d'Asie

Ed. L'Arbre Vengeur


"À seize ans je tuai mon professeur de logique."

Dès les premières lignes, ce roman fleure l'étrangeté et la folie, un ton qui ne sera pas démenti au fil des pages. Étrange et complètement fou. C'est même à se demander si on peut vraiment être sain d'esprit quand on écrit un tel livre.

En entreprenant le récit de sa vie, le narrateur de ce roman brésilien nous entraîne dans une fresque singulière aux apparences trompeuses. Ainsi, persuadé d'être pensionnaire d'un hôtel alors qu'il est clairement enfermé dans un asile, Astrogildo - comme il se plait à s'appeler quand il s'appelle - confond volontiers l'infirmière avec la femme de chambre, le docteur avec le réceptionniste. Il perçois le monde à travers le prisme déformant de ses lubies, voit ce qu'il lui plait de voir et clame haut et fort les idées qui se bousculent dans sa tête selon un ordre difficile à saisir. Les chapitres du livre sont d'ailleurs organisés suivant une logique qui perturbera les plus maniaques d'entre nous.

Mais si à l'asile il raconte la folie de l'intérieur, c’est seulement en prenant la poudre d’escampette qu’il pourra mettre en perspective les éléments de son quotidien. Pour autant, sera-t-il moins dérangé hors les murs ?

Concentré de prose poétique acerbe et corrosive, La lune vient d'Asie est un roman absurde, profondément insolite et aussi fou que son personnage. Il n'y a probablement rien à comprendre dans ce livre sans queue ni tête, peut-être  faut-il juste se laisser porter par cette saine démence et l'envisager comme une parenthèse baroque dans un monde parfois bêtement normal.

samedi 11 mai 2019

Alain Damasio - Les Furtifs

Alain Damasio Les Furtifs La Volte

Alain Damasio 

Les Furtifs 

Ed. La Volte 


Laborieusement arrivé à un peu plus de la moitié de ce livre tant attendu, je cale. J'ai vaguement parcouru les quelques centaines de pages supplémentaires par acquis de conscience mais sans aucun plaisir. Le nouveau roman d'Alain Damasio commence pourtant sur les chapeaux de roue. Dès les premières pages, il plonge le lecteur dans une scène d'examen final captivante et particulièrement prometteuse. Lorca Varèse achève sa formation alors qu'il ambitionne de devenir chasseur de furtifs, des créatures pour le moins intrigantes, invisibles pour le commun des mortels et dont on sait alors assez peu de choses. Les éléments seront lâchés avec parcimonie. Peut-être même un peu trop de parcimonie. Là où j'arrête, quatre cents pages plus loin, on n'en sait pas beaucoup plus, même si on se doute que les furtifs dissimulent une allégorie et qu'on peut y voir la frange de la population non connectée, qui vit sans smartphone, ne fréquente pas les réseaux sociaux et n'a en tout et pour tout qu'une vie IRL.

L'action se déroule dans un futur proche. Les citoyens sont hyper-connectés, il ne vient à l'idée de personne de sortir sans son IA personnelle, la publicité, qui est omniprésente, pousse à une consommation excessive et les villes sont les propriétés de grands groupes (LVMH, Orange...). Cette société, qui est une vision peu originale et à peine extrapolée de ce vers quoi nous nous dirigeons, dénonce clairement les dérives du libéralisme, de la dépendance générale à internet et aux nouvelles technologies. Le discours politique, qui est évident, surtout venant d'un auteur très engagé et se revendiquant lui-même comme déconnecté, prend le pas sur une intrigue qui manque de tonus et qui m'a perdu à plusieurs reprises.

Au fil des pages, on en apprend un peu plus sur Lorca Varèse, un personnage qui se révèle plutôt intéressant et qui est, à mon sens, la vraie réussite du livre. Père endeuillé depuis la disparition de sa fille unique et convaincu qu'elle a été enlevée par les furtifs, il intègre l'équipe des chasseurs dans le but de la retrouver. On lui doit quelques passages, beaux et sobres, sur le rapport filial, le manque et l'espoir. Il pose des mots justes sur ces sentiments. En revanche, quand ce n'est pas lui qui s'exprime, on ne peut plus vraiment parler de sobriété. Les furtifs est un livre polyphonique dans lequel l'auteur de La horde du contrevent recycle un procédé narratif qui avait certes fait ses preuves dans son précédent roman mais qui ne fonctionne plus aussi bien. Les différents personnages utilisent un langage parsemé d'une ponctuation propre à chacun, bariolé, bourré de barbarismes et de langues mixées. D'abord exigeante, la lecture devient à la longue vraiment difficile. Sur sept cents pages c'est même indigeste.

Bref, j'ai abandonné.

Le problème vient-il de l'auteur, de l'éditeur ou du lecteur ? Ou des trois ? Ou de tout à fait autre chose ? À mon humble avis, il aurait fallu sérieusement défricher tout ça. En couper un bon tiers. On y aurait vu plus clair. Et j'aurais peut-être terminé le livre.

mardi 7 mai 2019

Emmanuel Chastellière - Célestopol

Emmanuel Chastellière Célestopol Phébus Libretto Instant

Emmanuel Chastellière

Célestopol

Ed. Libretto


D'après la légende, on pourrait distinguer la Grande Muraille de Chine à l’œil nu depuis la Lune. Vrai ou faux, là n'est pas la question. D'ailleurs on s'en fout, c'était juste une manière rhétorique d'entamer ce billet et d'introduire ce qui suit : Célestopol est une cité lunaire que le habitants de la Terre contemplent certainement - à l’œil nu ou non - avec envie. En ce début de vingtième siècle, cette annexe sélénite de l'empire de Russie, qui abrite sous son dôme une magnifique existence de démesure, de fleuron architectural et de progrès scientifique, représente une certaine image du futur, de la liberté et du bien-être. Mais la réalité est plus nuancée. D'un quartier à l'autre, des canaux de Sélénium aux tripots gérés par la communauté chinoise en passant par le palais du puissant duc Nikolaï, la vie n'est pas si différente que sur la planète bleue...

En posant ce cadre cohérent et particulièrement visuel, Emmanuel Chastellière fait de Célestopol son personnage principal. Dans ses artères circulent des mercenaires, des ouvriers, des employés du casino, des automates et toutes sortes de mines patibulaires ou de figures interlopes. Mais surtout, à l'intérieur de cette cité palpite un cœur, celui du duc, un homme craint, qui brille par sa puissance et par sa complexité. Certains de ces personnages ne font que passer et d'autres reviennent régulièrement d'une histoire à l'autre. C'est vrai, j'oubliais de vous dire, le livre d'Emmanuel Chastellière est un recueil de nouvelles et non pas un roman. Et c'est justement là que ça coince partiellement. Car si elles respectent l'unité de temps et de lieu, si dans l'ensemble elles fonctionnent, les différentes intrigues peinent à créer le fil rouge que, de toute évidence, l'auteur a tenté d'instaurer en égrainant régulièrement des rappels aux histoires précédentes. J'imagine qu'il aurait gagné à faire un choix plus tranché dans sa forme : roman ou recueil de nouvelles.

Mais ce n'est pas ce que j'en retiendrai. Fortement influencé par le steampunk et multipliant les références à la littérature russe ainsi qu'à la culture slave, Célestopol reste un livre globalement efficace et peuplé de très bons personnages - notamment Wojtek, un ancien soldat dont le cerveau a été transplanté dans le corps d'un ours - confrontés à des questionnements intéressants. C'est également un livre servi par une belle langue, très élégante, et dont l'atmosphère, palpable et réaliste, vous enverra assurément dans la Lune.

Pour lire d’autres avis, il suffit de cliquer ici.

lundi 6 mai 2019

Jean-Marc Agrati - L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati L'apocalypse des homards Dystopia Workshop

Jean-Marc Agrati 

L'apocalypse des homards 

Ed. Dystopia Workshop 


Non, contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, L'apocalypse des homards n'est pas un essai d'écologie sur la disparition annoncée des crustacés. On en est même assez loin. L'un des seuls homards dont il est question dans ce livre se fait dessouder à coups de fusil à pompe. C'est dire.

Le livre de Jean-Marc Agrati est un recueil de très courtes nouvelles - ou plutôt de "nouvelles & shots", comme l'indique la couverture - disparates, indépendantes et résolument déjantées. Il arrive qu'un personnage revienne d'une histoire à l'autre - par exemple Zol, impossible à cerner et difficile à décrire - mais ce n'est que pour mieux sauter du coq à l'âne. Le lecteur va ainsi vivre, en vrac, une scène délirante de courses au supermarché, une discussion à bâtons rompus entre Achille et Hector dans un troquet parisien, la pendaison d'un orange par des bleus, une nuit dans un hôtel crasseux, divers tableaux de violence, de sexe et de tout ce qui peut passer pour politiquement incorrect.

Irrévérencieux au possible, débridé et drôle d'un humour qui en laissera certainement plus d'un de marbre, Jean-Marc Agrati nous offre avec L'apocalypse des homards une variation sur le thème des Microfictions, toute personnelle et moins ancrée dans le réel. Écrit dans une langue viscérale et organique, ce livre-objet - comme Dystopia sait si bien le faire - est un bijou d'impertinence et surtout un livre jouissif qui vous décomplexera quant aux idées perverses qui encombrent votre cerveau de grand malade.

mardi 30 avril 2019

Cookie Mueller - Comme une version arty de la réunion de couture


cookie mueller comme une version arty de la reunion de couture finitude

Cookie Mueller 

Comme une version arty de la réunion de couture 

Ed. Finitude 


Fauchée dans les années sida après une vie d'excès et de performances en tous genres, Cookie Mueller est une actrice, auteure, critique mais surtout une icône de la culture underground américaine. Sa vie aurait pu être un roman, elle sera finalement un recueil de nouvelles. Ou plutôt deux recueils car Comme une version arty de la réunion de couture est le second volume de ses textes autobiographiques après Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noire, paru deux ans plus tôt chez le même éditeur.

Dans son livre, la jeune femme revient sur différents moments de sa vie, de ses rencontres avec des personnalités influentes à ses voyages en Europe en passant par des épisodes plus anecdotiques mais non moins marquants, comme son incroyable expérience de créancier dans une société de crédit à l'âge de dix-huit ans. Elle se montre toujours passionnée, très expressive, et toutes ces nouvelles, qu'il s'agisse de choses simples ou d'évènements majeurs, contribuent à dresser le portrait d'une époque mythique et de ses figures incontournables. Elles dépeignent avec finesse une profonde marginalité et un esprit de constante provocation.

Pour autant, alors que les histoires sont assez saisissantes et parfois émouvantes, le livre n'a pas su me toucher outre mesure. J'y ai passé un bon moment, j'en ai apprécié les personnages et la langue empreinte de liberté mais je crains que, rapidement, il ne m'en reste pas grand chose.

mardi 23 avril 2019

Jean Giono - Pour saluer Melville

Jean Giono pour saluer melville gallimard

Jean Giono 

Pour saluer Melville 

Ed. Gallimard 


Moby Dick, que j’ai lu il y a plus de vingt ans dans la traduction de Jean Giono, a probablement été la première grande révélation de ma vie de lecteur. Dans la foulée, j'ai presque tout lu (et presque tout aimé, surtout La vareuse blanche) de Melville. Ce n'est que bien plus tard que j'ai lu les œuvres de son traducteur. Et quand j'ai découvert il y a peu, par un pur hasard, que l'auteur du Hussard sur le toit avait écrit sur celui de Moby Dick, je n'ai pas résisté une minute à la tentation.

Ce livre, qui ne devait faire office que de préface, n'est ni réellement une biographie ni un essai sur le travail du traducteur. C'est un long poème en prose, en forme de sensible hommage, qui dresse un portrait d'autant plus subjectif de Melville qu'il s'affranchit des contraintes biographiques et laisse libre cours à un fol enthousiasme. On apprend donc assez peu de choses sur l'homme, à peu près rien sur l'auteur, encore moins sur la traduction. C’est à la fois tout autre chose et en même temps bien plus que cela.

La lecture de ce texte en partie abstrait pourrait bien être indispensable à tous les amateurs de Melville et de Giono.

vendredi 19 avril 2019

Tom Sweterlitsch - Terminus


Tom Sweterlitsch Terminus Albin Michel imaginaire

Tom Sweterlitsch 

Terminus 

Ed. Albin Michel 


Après un court prologue futuriste et apocalyptique, le premier roman de Tom Sweterlitsch nous emmène en 1997, sur une scène de meurtre particulièrement graphic, comme on dit outre-Manche. Trois membres d'une famille trucidés, une mère et deux de ses enfants, du sang partout et des ongles arrachés. Un truc vraiment dégueu. Peut-être même un peu trop. Le père et l'ainée de la fratrie manquent à l'appel.

C’est Shannon Moss qui se colle à cette enquête. Pourquoi elle, alors qu'elle n'est pas simple flic mais agent spécial du NCIS ? Car, avant d'être le principal suspect, le père de famille a participé, comme elle, à un programme top-secret de voyage dans le temps. Et là, dans le futur, il a assisté au Terminus, la fin de toutes choses sur la planète. En effet, notre monde court à sa perte et seuls quelques rares personnes bien placées sont au courant. Mais pour l'instant, l'agent Moss enquête dans le présent. Même si elle aura l'occasion de faire quelques allers-retours en 2015-2016 pour piocher des réponses aux questions en suspens en 1997. Elle aura surtout l'occasion d'y vivre des aventures inouïes et de payer de sa personne.

Il y a deux ou trois choses sur le voyage dans le temps qu'il faut avoir en tête. Dans ce roman, le passé est immuable et le présent est ce qu'il est. Soit. Quant au futur, il ne s'emploie qu'au pluriel. Les futurs. Ou, plus précisément, les futurs probables. Chacune de nos actions impactant le cours des évènements et donnant potentiellement à la courbe du temps une direction inédite, il existe une infinité de futurs probables. Même si chacune de ces trajectoires mène finalement au Terminus. Il faut également avoir en tête qu'un tel voyage peut s'avérer dangereux. Les habitants du futur probable que vous visitez, s'ils découvrent que vous venez du présent, pourraient avoir intérêt à ne pas vous laisser repartir. Oui, songez que le retour du voyageur dans le présent fait disparaître cette projection et eux avec.

Si sa trame a tout du roman policier, s'il en respecte d'ailleurs les codes et s'il se dévore comme un polar d'une redoutable efficacité, le roman de Tom Sweterlitsch brille surtout par ses éléments science-fictionnels. L'intrigue est basée sur le voyage temporel, l'auteur en revisite le concept avec originalité et exploite brillamment les possibilités qui s'offrent à lui. Il est toujours très cohérent, rigoureux et ne laisse aucune part au hasard, qu'il s'agisse des conséquences du voyage, des empreintes du temps, de la dangerosité de l'opération ou encore des variantes entre les futurs probables. Tout est parfaitement maîtrisé. Quant aux coïncidences troublantes et aux situations déroutantes qui semblent n'être là que pour pousser l'agent Moss dans ses derniers retranchements, elles ne doivent rien au hasard...

Par bien des aspects le roman peut sembler complexe - et il l'est en partie - mais il n'est jamais compliqué. C'est l'une de ses grandes forces. Certes, il faut être à ce qu'on fait quand on le lit, mais la solidité de l'intrigue n'a d'égale que sa limpidité. Sachant que son personnage, charismatique et déterminé, nuancé et intelligent, pourrait à lui-seul valoir le détour.

Et si mon enthousiasme n'est pas suffisant pour vous convaincre de vous lancer dans ce roman, je ne peux que vous renvoyer vers les avis éclairés d'Apophis, du Lutin, de Célindanaé ou encore de Gromovar. Ils n'en pensent pas moins.

mardi 16 avril 2019

Robert E. Howard - Conan (Tome 2 - L'Heure du dragon)

Robert E. Howard Conan L'Heure du dragon Ed. Bragelonne

Robert E. Howard

Conan (Tome 2 - L'Heure du dragon)

Ed. Bragelonne


Si on en croit l'appareil critique de Patrice Louinet, l'année 1934 - tout au moins les six premiers mois - voit un Robert E. Howard au sommet de son art. Il s'essaie à la forme longue et produit L'Heure du dragon, un roman qui confirme son talent et prouve qu'il est aussi à l'aise avec la forme longue qu'avec la forme courte. Pour rappel, le premier volume de l'intégrale Conan n'était composé que de nouvelles. Celui-ci n'en comporte que deux, qui viennent encadrer le roman. Et quel roman !

L'Heure du dragon est une aventure passionnante dans laquelle notre héros, roi détrôné par une conspiration maléfique, part à la reconquête de son royaume. Conan est égal à lui-même, droit, viril, déterminé, et les personnages secondaires ont un relief qui jusqu’à présent leur manquait parfois dans les nouvelles. Si la construction est globalement maîtrisée, la trame semble ici ou là un peu confuse et donne l’impression que les transitions manquent à l’appel, ce que l’on comprend mieux à la lecture des synopsis en fin d’ouvrage, très détaillés mais parsemés de blancs. Pour autant, la lecture est rythmée et sans temps morts.

La langue est riche et les scènes guerrières sont impressionnantes et particulièrement prenantes. Certains épisodes sont d'anthologie et quelques descriptions de batailles mériteraient d'être intégralement reportées ici pour étayer mon propos. Je ne doute pas une seconde que vous saurez auxquelles je fais allusion quand vous les lirez. Mais pourtant, si je ne devais retenir qu'une seule scène de ce livre, ce n'en serait pas une du roman mais plutôt celle de la crucifixion de Conan dans la nouvelle qui clôt le recueil, Une sorcière viendra au monde. On y voit le Cimmérien "cloué comme un lièvre sur une croix de bois", en plein soleil, guetté par les vautours. C'est un passage bluffant, dont la force d’évocation n’a d’égale que sa rare violence et son extrême sauvagerie, un passage très bien rendu par l'illustration de Gary Gianni - même si dans l'ensemble j'ai préféré les illustrations du premier volume, signées Mark Schultz.

Encore une fois très documenté, même si la majorité des appendices s'adresse surtout aux amateurs, ce volume des aventures de Conan est un ouvrage solide. Il n’est pas parfait, loin de là, mais il est puissant et pourrait bien être indispensable. Et, par Crom, il appelle assurément le troisième et dernier tome de ces œuvres établies à partir des manuscrits originaux et proposées pour la première fois dans leur version authentique.