jeudi 16 juin 2022

Les Mille et Une Nuits

mille et une nuits audiolib
Les Mille et Une Nuits 

Ed. Audiolib 

 
Tout le monde connaît le principe : pour gagner du temps avant que sa tête ne finisse sur le billot, Shéhérazade entame un long récit enchâssé et, chaque tiroir renfermant un autre tiroir, elle le fait durer quarante-trois heures et huit minutes. Dans la version audio. Sinon, on parle plutôt d'une durée de mille et une nuits. Autant de nuits qui voient défiler des contes et au terme desquelles le mari de la narratrice, le sultan Shahryar, qui épousait jusqu'alors une nouvelle femme tous les matins et la faisait exécuter le lendemain, décide de lui laisser la vie sauve.
 
La version audio reprend le texte tel qu'il est publié en quatre volumes par les éditions Libretto, c'est à dire dans la traduction que René R. Khawam établit d'après les manuscrits originaux. Ce qui signifie donc que, si les contes dont il est question ici sont amputés de ceux ajoutés par Antoine Galland tels que les fameux récits de Sinbad, d'Ali Baba ou d'Aladin, ils retrouvent en revanche la dimension érotique que Galland avait passée sous silence, conformément aux mœurs de la cour du Roi-Soleil. Le traducteur de la présente édition s'en explique longuement dans une passionnante introduction. Il revient ainsi sur l'histoire du texte et sur ses diverses interprétations, sur quarante années de son travail, sur l'impossibilité de mettre un point final à ce type de projet ainsi que sur les critiques concernant sa démarche de revenir au plus près d'un texte pourtant auréolé de tant d'incertitudes. Malgré la polémique, sa traduction fait aujourd'hui référence et c'est celle dont j'ai écouté, durant plus de quarante-trois heures, la lecture par Maia Baran, Patrick Donnay et Steve Driesen.

Est-il vraiment utile d'entrer dans le détail des Mille et une nuits ? Je n'en suis pas sûr - d'ailleurs je n'ai ni le temps ni la patience de m'aventurer dans un laborieux et interminable résumé, sachant que certains s'y sont déjà attelés, sans doute avec plus de talent. Disons juste que, dans tous ces contes, les hommes sont souvent puissants et cruels, les femmes lascives et provocantes, qu'on y rencontre beaucoup de goules et d'éfrits, et que chaque histoire en appelle inlassablement une autre. Inlassablement ? Hmm... Alors disons également que, même si les interprètes qui offrent leur voix incarnent parfaitement le récit et parviennent à le rendre vivant, j'ai fini par m'en lasser. Conte après conte, les intrigues se répètent, le procédé se systématise, les djinns se confondent. Mille et une nuits ou quarante-trois heures, ça peut être long. À la place du sultan Shahryar, j'aurais pressé Shéhérazade de se renouveler. Ou pire, tout comme je n'ai pas eu la patience de résumer les différentes intrigues, j'aurais probablement fini par envoyer le bourreau faire son office.

lundi 13 juin 2022

Guillaume Guéraud - La brigade de l'oeil

Guillaume Guéraud La brigade de l'oeil Rouergue folio

Guillaume Guéraud

La brigade de l’œil

Ed. Rouergue 


2037. La Brigade de l’Œil te surveille. Ses agents sont là pour faire respecter la loi Bradbury qui interdit les images. Ils détruisent celles qui circulent et sanctionnent les contrevenants. Ils t'ont à l’œil. Attention ! Avoir des photos dans tes poches peut littéralement te coûter les yeux de la tête.
 
Tu trouves que l'expression "avoir un regard de braise" n'est pas suffisamment imagée ? Elle prend ici tout son sens. Si tu n'as pas froid aux yeux, ouvre-les grand, tu vas en prendre plein les mirettes - évite juste de tourner de l’œil :
"Le criminel écrasa ses paupières l'une contre l'autre mais la fine mèche du pyroculis en transperça la membrane et lui fendit la cornée et lui éclata le cristallin et lui brûla la pupille et lui fit fondre la rétine et lui pulvérisa le corps vitré et lui carbonisa tout le fond de l’œil.
Un œil.
Et puis l'autre - la routine."
Je suis allé les yeux fermés vers cette dystopie dont la couverture, le sujet et les références évidentes me faisaient de l’œil depuis un moment. Le rythme syncopé de la scène d'ouverture ainsi que ses promesses d'une narration imagée m'ont d'abord donné l'impression que je n'allais pas en croire mes yeux mais j'ai fini par détourner mon regard de ce roman moyennement convaincant qui perd rapidement de vue son objectif et qui jette plus de poudre aux yeux qu'il ne tient ses engagements. L'auteur, certainement myope, ne voit pas plus loin que le bout de son nez, reste en surface et, les yeux sans doute plus gros que le ventre, ne creuse pas très loin ce bon filon.
 
Mais j'ai pris mon parti de fermer les yeux sur les nombreux défauts de ce livre et de ne plus avoir d'yeux que pour l'intention louable de son discours. Toi qui n'as pas les yeux dans la poche, garde à l’œil qu'une piste de réflexion sur la culture et la liberté est toujours bonne à emprunter, surtout quand elle multiplie les clins d’œil au cinéma classique.

jeudi 9 juin 2022

Michael McDowell - Blackwater (I & II)

michael mcdowell blackwater crue monsieur toussaint louverture

Michael McDowell 

Blackwater 

Ed. Monsieur Toussaint Louverture 

 
Certaines couvertures attirent à ce point l’œil et la lumière qu'il est difficile de ne pas les voir sur les tables des librairies. Celles du cycle de Michael McDowell en sont. Il faut dire que l'éditeur a fait les choses en grand pour les six volumes qui le composent : papier gaufré, doré, embossé, j'en passe. Voilà qui en dit long sur ses soucis de fabrication exceptionnelle ! Les livres sont beaux, c'est une chose. Soit. Les épisodes fleurissent deux fois par mois, d'avril à juin 2022, près de quarante ans après la parution originale outre-Atlantique. 250 nouvelles pages tous les quinze jours. Voilà qui fait beaucoup de pages. Et que renferment-elles ?

michael mcdowell blackwater digue monsieur toussaint louverture
Nous sommes à Perdido, Alabama. La rivière est sortie de son lit, ses flots sombres ne se sont pas contenté de tout ravager ou de laisser une épaisse couche de boue à perte de vue, ils ont également déposé une femme, Elinor. Nous sommes à l'aube du dimanche de Pâques 1919 et la vie ne sera plus jamais la même. Il y aura un avant et un après la crue, un avant et un après l'arrivée de la nouvelle venue...

Blackwater est une fresque familiale. Cinquante ans de la vie d'une riche famille de propriétaires du sud des États-Unis. Les deux premiers volumes introduisent les personnages, présentent le contexte, les lieux, et annoncent une vaste intrigue épique qui repose sur de la manigance, de la jalousie, des complots et également, voire surtout, sur du mystère et de l'étrangeté. Semble-t-il. Car pour ma part, j'ai principalement le sentiment d'avoir lu une très, très longue, lente et assez interminable introduction mettant en scène des personnages crédules au comportements illogiques et aux raisonnements irrationnels. Je crains que ce qui est vendu comme du mystère ne se révèle être qu'un manque flagrant de cohérence de la part de protagonistes peu consistants. Et si la suite de cet inoffensif divertissement est fidèle à son premier tiers, sa plus grande part de mystère risque bien, pour votre serviteur, d'être sa suite. Je me passe volontiers du millier de pages de remplissage supplémentaire et je laisse aux plus courageux le soin d'aller vérifier si l'amour triomphera de la montée des eaux.

D'autres avis ? Hop !

lundi 6 juin 2022

Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer - La science fait son cinéma

Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer La science fait son cinéma Le Bélial' parallaxe
Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer 

La science fait son cinéma 

Ed. Le Bélial'

 
Il y a un commencement à tout : en 2018 paraissait le premier volume de ce qui s'est rapidement imposé comme un espace éditorial incontournable, dans lequel des scientifiques rigoureux et passionnés font dialoguer science et science-fiction, j'ai nommé la collection Parallaxe des éditions Le Bélial'. C'est Roland Lehoucq himself, astrophysicien et directeur de la collection, qui en signait le premier essai, La science fait son cinéma, en collaboration avec Jean-Sébastien Steyer, paléontologue. Depuis, il a fait plancher son vivier de chercheurs geeks sur des sujets aussi variés que la linguistique, l'urbanisme, le cyberpunk, la robotique ou encore Dune.

Il y a quatre ans, donc, Lehoucq et Steyer entendaient analyser la dimension scientifique de quelques exemples du cinéma de genre. Le but de la manœuvre n'était clairement pas de pointer du doigt les incohérences des films qui n'avaient pas les moyens d'étaler leur science - même si les auteurs, armés d'un humour certain, ne se privent pas de se moquer gentiment de tel film qui multiplie les maladresses ou de tel autre qui ne s’embarrasse pas de vraisemblance - mais bel et bien d'inviter le lecteur à mieux comprendre les sujets abordés. Ainsi, en quatre grandes parties, des trous noirs d'Interstellar aux aliens de Premier contact en passant par la vie sur Mars ou l'anatomie des Kaijūs, ils joignent expertise scientifique et septième art pour analyser des contenus, s'interroger sur des concepts ou approfondir des théories.
 
Ce coup d'essai annonçait le sérieux de l'entreprise Parallaxe et en donnait le ton - dans des volumes illustrés et à l'élégante identité visuelle, les auteurs nous apprennent des choses, nous font réviser nos classiques et nous amusent, autant de promesses tenues par les titres suivants. Reste à souhaiter une longue vie à cette collection, ce qui devrait être possible si elle se donne les moyens de s'attaquer à tous les sujets scientifiques traités dans les arts de genre - des titres supplémentaires sont d'ailleurs annoncés à l'heure où j'écris ces lignes et c'est tant mieux !

jeudi 2 juin 2022

Herman Melville - L'intégrale des nouvelles

Herman Melville L'intégrale des nouvelles Finitude
Herman Melville 

L'intégrale des nouvelles 

Ed. Finitude 


Vous qui êtes les lecteurs assidus des articles de ce blog, vous n'êtes pas sans savoir que Moby Dick compte certainement comme la première grande révélation de ma vie de lecteur - je vous l'ai déjà répété deux ou trois fois. Même une trentaine d'années après sa lecture, je continue à être habité par les aventures d'Ismaël. Depuis, j'ai dévoré à peu près toutes les œuvres d'Herman Melville, ses romans, ses poèmes, ses nouvelles. Ces dernières, lues pour la plupart il y a bien longtemps, m'ont laissé de fortes impressions. Mais le temps a fait son office et, n'en gardant que certaines images assez vagues, j'ai souvent éprouvé l'envie d'y revenir. Comment ne pas céder à la tentation devant ce somptueux volume concocté par les éditions Finitude ?
 
Christian Garcin et Thierry Gillybœuf se sont lancés dans un ambitieux projet : rassembler l'intégralité des nouvelles de l'auteur américain, en proposer une nouvelle traduction, les annoter généreusement, les accompagner d'une préface et s'assurer que l'objet serait à la hauteur de l'entreprise. Il l'est, relié et élégant. Ses 800 (et quelques) pages contiennent tout, les nouvelles classiques comme les méconnues ou les inédites. En m'y plongeant, j'ai eu la confirmation que j'en avais effectivement lu la majorité, oublié certaines, d'autres non. Je n'ai d'ailleurs pas compris comment j'avais pu tout oublier de Benito Cereno. En revanche, je me suis souvenu à la relecture de Moi et ma cheminée pourquoi je l'avais déjà tant aimé à l'époque et pourquoi elle était encore si présente dans ma mémoire. Je me suis redemandé en terminant Bartleby, exactement comme il y a des années, pourquoi cette nouvelle, qui est certes fabuleuse, en avait éclipsé autant qui sont au moins aussi bonnes, drôles, ironiques ou spirituelles, et qui mériteraient la même notoriété.
 
Si j'ai découvert à cette occasion des textes de jeunesse, des articles humoristiques, les manuscrits du Burgundy Club ou encore cette version courte et inattendue du dernier roman de Melville et intitulée Baby Bud, j'avais surtout envie de relire les textes que je connaissais. Et je n'ai pas été déçu. Quel plaisir d'y revenir ! Plus que ça, même :  j'ai littéralement été propulsé dans le temps et l'espace, comme d'autres trempant une madeleine dans leur tisane. Ce recueil a réactivé chez moi des souvenirs profondément enfouis. Je me suis revu lisant ces nouvelles à des instants et en des lieux précis. Je crois que je pourrais presque qualifier ces réminiscences d'expérience ésotérique ou de voyage mystique. J'ai vécu un moment magique.

lundi 23 mai 2022

L’Autoroute de Sable - Numéro 3 - Gros bisous

L’autoroute de Sable Numéro 3 Gros bisous
L’Autoroute de Sable 

Numéro 3 - Gros bisous

 
Sans doute pour se faire pardonner des pollens qu'ils charrient abondamment et qui ne manquent de me faire éternuer, les beaux jours du printemps 2022 nous apportent un nouveau numéro de L'Autoroute de Sable. Tout arrive à point à qui sait attendre - et surtout à qui n'est pas trop à cheval sur la périodicité... En effet, après un premier numéro en juin 2021, un second en décembre de la même année, puis un troisième en avril dernier, je vous laisse faire le calcul et vous constaterez par vous-même que ce recueil n'a de trimestriel que le nom. Est-ce vraiment important ? Pour un recueil qui sait ce faire désirer, je crois que ce n'est pas capital.
 
Comme les précédents, ce troisième numéro propose une sélection de nouvelles composées pour l'occasion sur un thème donné. Cette fois-ci, le thème est Gros bisous. Quatorze auteurs s'y sont collés. Quand certains noms commencent à être familiers pour les fidèles de l'entreprise, tels que Luc Dagognet, l'un de ses cofondateurs, Guillaume Contré, qui y signe encore des traductions, Chloé Kobuta ou Grégory Le Floch, qui contribuent, eux, pour la seconde fois, d'autres noms sont moins évocateurs. Pour ma part, c'est le patronyme d'un inconnu - qui a pourtant déjà publié et a même, semble-t-il, obtenu une certaine visibilité - que je retiendrai de ce numéro : Thomas Louis. Sa nouvelle, dans laquelle le narrateur se fait aborder par un inconnu qui, le prenant pour un autre, entreprend de lui raconter comment il a remporté les enchères sur un tableau intitulé Gros Bisous, est drôle et bien construite. La chute est bonne et j'ai aimé la manière dont il s'est emparé de la contrainte. C'est d'ailleurs un élément qui me rend particulièrement curieux en abordant chaque nouvelle : voir comment les auteur(e)s s'approprient le thème imposé, le contournent pour certains, s'y conforment pour d'autres.

Ces nouvelles forment encore une fois un recueil cohérent que j'ai eu plaisir à lire, même si j'ai soupçonné Chloé Kobuta de ne pas s'être donné beaucoup de peine et même si j'ai buté sur le texte de Camille Ruiz - son absence de majuscules m'a déstabilisé, ce qui a bizarrement fini par perturber ma lecture. C'est donc un numéro plutôt plaisant, qui confirme certaines tendances dont les précédents numéros avaient entamé de tracer les contours, et qui se clôture sur l'habituelle annonce du prochain thème : Minuit moins cinq. Quels seront les auteurs qui s'y frotteront et comment s'y prendront-ils ? Patience... La réponse dans le quatrième numéro qui, en bon trimestriel qui se respecte, paraîtra entre juin et décembre et trouvera donc, au choix, sa place dans un sac de plage ou au pied du sapin...

jeudi 12 mai 2022

Régis Jauffret - Microfictions 2022

Régis Jauffret Microfictions 2022 Gallimard
Régis Jauffret 

Microfictions 2022 

Ed. Gallimard 


Croyez-le ou non mais nous sommes déjà quatre ans après 2018. Oui. Quatre ans. Quatre ans de crises, de conflits, d'inflation, de pandémie, de confinements. Quatre ans d'une vie que les générations futures auront du mal à croire. Quatre ans qui nécessitaient bien mille pages supplémentaires et cinq cents nouveaux coups de boutoir de la part de celui qui se fait notre mauvaise conscience et qui prend en charge ce que notre morale ne nous permet pas d'assumer. Quatre ans à ausculter nos contemporains et à les passer en vrac à la moulinette. Femmes, blancs, parents, jeunes, riches, orphelins, veuves, français, célibataires, athées. Vivants ou morts. Tous. 
 
 - Ils n'ont que ce qu'ils méritent.
 
Avec son humour noir, son pessimisme crasse et son sens inégalé de la formule, Régis Jauffret continue à dresser le portrait d'une population excessivement violente, sexuée, connectée et malade. Et quand on voit à quel point cette société moribonde l'inspire, on ne peut que souhaiter qu'elle continue sur sa lancée. Mieux encore, qu'elle tende à empirer !

lundi 2 mai 2022

Pierre Bayard - Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Pierre Bayard Aurais-je été résistant ou bourreau ? Minuit
Pierre Bayard 

Aurais-je été résistant ou bourreau ? 

Ed. Minuit 


Plus encore que les générations suivantes, j'imagine que tous ceux qui ont vu le jour au lendemain de la seconde guerre mondiale se sont à un moment donné posé cette question : Aurais-je été résistant ou bourreau ? Pierre Bayard, bien que né en 1954 et donc baby-boomer tardif, ne fait pas exception à la règle. Mais il est allé plus loin et s'est transposé en esprit dans le passé. Potentiellement né en 1922, comme son père, il imagine alors quel aurait été son destin tout en respectant certaines règles scientifiques, comportementales, circonstancielles ou familiales.

Comme toujours avec les essais de Pierre Bayard, ce livre ne se cantonne pas, si je puis dire, à revisiter l'histoire d'un individu mais va bien au-delà et propose même plusieurs niveaux de lecture. Dans un premier temps, on peut y voir un livre sur la résistance - durant la seconde Guerre Mondiale mais pas uniquement. Le psychanalyste s'interroge sur les modalités de l'engagement, sur la tendance à la soumission et la capacité de désobéissance. Logiquement, il revient longuement sur l'expérience de Milgam, durant laquelle un psychologue évaluait en 1963 le degré d'obéissance d'un sujet devant une autorité qu'il jugeait légitime. Où se situe le point de bascule qui permet aux uns de s'insurger quand les autres collaborent ? Pourquoi certains seulement passent-ils à l'acte ? Et pourquoi d'ailleurs certains seulement répondent-ils à l'appel de la désobéissance ? Cela aurait-il à voir avec une forme de foi ? Dieu a-t-il quelque chose à voir dans tout cela ? Vaste question. Dans cet essai, comme on peut le constater, l'auteur s'interroge autant sur l'aptitude des citoyens à se soumettre que sur l'existence de Dieu !

Mais n'oublions pas que Pierre Bayard est également professeur de littérature à Paris VIII. Il y a donc une autre manière d'envisager ce brillant et passionnant essai : on peut y voir une réflexion sur la lecture. En effet, les exemples de romans mettant en scène des personnages confrontés à des choix étant nombreux, l'auteur fait un détour par la fiction pour inviter le lecteur non pas à juger du comportement des protagonistes mais à se mettre à leur place. C'est sans doute cet exercice, avec lequel il est particulièrement à l'aise, qui lui inspirera quelques années plus tard son essai sur Geneviève Dixmer.

lundi 4 avril 2022

Robert McCammon - Zephyr, Alabama

Robert McCammon  Zephyr, Alabama Monsieur Toussaint Louverture
Robert McCammon 

Zephyr, Alabama 

Ed. Monsieur Toussaint Louverture 

 
C'est incroyable ce que peuvent renfermer 600 pages. Ici, en l’occurrence, pour citer l'éditeur, "une ville entière et des milliers de souvenirs". La ville, c'est celle du titre, Zephyr. Les souvenirs sont ceux de Cory, un enfant d'une douzaine d'années. Nous sommes en 1964. L'année est importante. En effet, avant d'être l'histoire d'une ville ou de l'un de ses habitants, ce roman est celui d'une époque. Une époque charnière.
 
Mais une chose après l'autre, commençons par le commencement.

Nous sommes donc en 1964, à Zephyr en Alabama, une petite ville calme et sans histoire, représentative du sud des États-Unis. Au début du roman, nous découvrons Cory, un garçon qui va sur ses douze ans et traverse l'existence avec légèreté. Un jour qu'il accompagne son père sur sa tournée de livreur de lait, il assiste à un accident : une voiture vient de finir sa course dans le lac. Pendant que Cory, impuissant, observe la scène depuis la rive, le père se jette à l'eau mais ne parvient pas à sortir le conducteur du véhicule. Cet évènement marque fortement les deux protagonistes et ouvre une intrigue qui fera office de fil rouge durant tout le roman. Mais avec les jours puis les semaines qui passent, d'autres épisodes viennent en partie éclipser l'accident et la trame prend doucement ses distances avec le mystère du lac. L'auteur y reviendra régulièrement mais on comprend vite que ce n'est pas réellement le sujet du livre.

Si le roman nous fait partager le quotidien de Cory, il offre également une reconstitution nostalgique et plus vraie que nature des années soixante aux États-Unis. Les années d'enfance, les sorties au cinéma, les virées avec les potes, les bastons contre la mauvaise graine. Et les rêves d'écriture ! Pourquoi d'ailleurs Cory n'écrirait-il sa propre version des évènements ? Et pendant que les gosses y usent les roues de leurs vélos, Zephyr pose un regard fantasmé sur la grande époque du farwest et sur les légendes qui l'ont marquée. Est-ce une manière d'oublier que la ville repose sur les cendres encore tièdes de la grande dépression et de la seconde guerre mondiale ? Qu'elle est encore très marquée par la ségrégation ? Ou alors est-ce pour ne pas voir que cette époque charnière en laissera inévitablement quelques-uns derrière elle ? Déjà, la société de consommation arrive à grands pas. La simple rentabilité laisse la place au profit à tous prix. C'est la fin des commerces de proximité, d'une certaine forme de relations sociales. Le père de Cory en paie d'ailleurs le prix fort, alors que les clients vont maintenant chercher leur lait dans des bouteilles en plastique au supermarché. Lui qui était déjà en pleine remise en question et qui portait le poids de la culpabilité et de l'incompréhension. C'est vrai, ça : qui était dans cette voiture ? Et comment celle-ci a-t-elle terminé sa route dans le lac ?
 
Le mystère du lac - on finit toujours pas y revenir - est un prétexte pour mettre en lumière le contexte dans lequel il s'est déroulé ainsi que pour confronter le père et le fils à leur destin. La relation qui les unit est forte et touchante. Et c'est une des grandes réussites du livre. Si l'auteur donne une dimension sociale et sociétale à son roman, il parvient à la situer à hauteur d'homme, à partager des sentiments humains, de l'amour, de l'amitié, de la haine, de la tristesse, toutes les étapes par lesquelles Cory devra passer pour devenir un homme puis, enfin, se retourner longtemps après sur les années soixante à Zephyr. Car, ne l'oublions pas, ce récit nous est porté avec le recul par un adulte, depuis devenu écrivain. C'est en tant que tel qu'il pose ce regard sur la ville de ses jeunes années, le théâtre de tous ces évènements, d'une atmosphère ancrée dans le réel mais ponctuée de touches fantastiques et d'un soupçon de magie.

Oui, on peut mettre tout ça dans 600 pages. Et bien plus encore.

lundi 14 mars 2022

John Green - Bienvenue dans l'anthropocène

John Green Bienvenue dans l'anthropocène Gallimard
John Green 

Bienvenue dans l'anthropocène 

Ed. Gallimard 


Avec son nouveau livre, John Green, auteur habituellement de livres pour jeunes adultes, vous souhaite la bienvenue dans l'anthropocène. L'anthropocène... Ah... l'anthropocène... l'ère de l'humain, l'époque géologique à la fois très conceptuelle et totalement indéniable qui a commencé avec l'influence significative de l'Homme sur l'écosystème. L'anthropocène... L'écrivain américain ne vous y souhaite pas que la bienvenue, il vous propose d'en faire le tour. C'est du moins ce qu'il vous annonce. Mais ne vous y trompez pas, c'est moins dans l'anthropocène que vous pénétrez en ouvrant cet essai que dans la vie de John Green himself.

Ce recueil est composé d'une quarantaine de chroniques issues d'une série de postcasts. S'y investissant personnellement en adoptant le point de vue de sa propre expérience, l'auteur s'interroge sur la manière dont son existence se heurte parfois aux forces supérieures de l'anthropocène. De nombreux sujets y passent, du Diet Dr Pepper à la climatisation, d'internet au Monopoly, de CNN aux ours en peluche, autant de raisons de souligner les contradictions de la vie humaine. Mais, sous prétexte de se prêter à une observation de la marche du monde et de l'impact de ses concitoyens sur la planète, et conscient sans doute d'avoir finalement un comportement assez représentatif de celui de ses contemporains, l'auteur de Nos étoiles contraires se livre sans fard. Cette tentative d’identification des paradoxes humains conduit ainsi le romancier à s'interroger sur ses propres contradictions. Il revient sur certains souvenirs d'enfance, sur des traumatismes de jeunesse, sur ses espoirs, ses sentiments, ses impressions, ses interrogations, et alors le livre propose autant une vision plutôt juste de notre société qu'elle prend la tournures d'une psychanalyse touchante.

Puis, comme depuis l'avènement d'internet le monde entier s'est improvisé critique ou chroniqueur (mais qui suis-je pour en juger ?) et évalue le contenu de tout ou n'importe quoi selon un notation basique de 1 à 5 étoiles, John Green, impertinent et beau joueur, se prête au jeu. Il évalue ses propres sujets selon le système généralement admis, ce qui non seulement clôture d'une note presque narquoise des billets plaisants à lire, souvent fins et non dénués d'auto-dérision, mais par lequel en plus il assume le caractère anthropocénique de sa démarche.

Ma note pour Bienvenue dans l'anthropocène est de 3,5 étoiles.