mardi 17 septembre 2019

Stephen King - 22/11/63

Stephen King 22/11/63 Albin Michel audiolib

Stephen King 

22/11/63 

Ed. Albin Michel 


Fin du collège, début du lycée, j'ai lu beaucoup, beaucoup de Stephen King. Je pense que j'ai lu la majorité de ses romans parus avant, disons, 1995. En gros jusqu'à Bazaar - que j'avais adoré - voire un peu au-delà. Mais depuis, à part une relecture de Shining il y a quelques années, je n'y suis jamais revenu. Dans mon souvenir, Stephen King ce n'est pas un grand styliste mais c'est indéniablement un excellent raconteur d'histoires, un type qui sait vous tenir en haleine et vous empêcher de dormir. En revanche, j'étais peut-être trop jeune pour m'en rendre compte, à moins qu'il n'en ait pas été question jusqu'alors, mais je ne me souvenais pas que ses romans traitaient de politique. C'est le cas, là.

Et pour cause. Pour une raison ou pour une autre, il existe, au fond du restaurant d’Al, un passage qui mène directement en 1958. Le vieil homme veut le mettre à profit pour modifier le cours du temps en empêchant l'assassinat de Kennedy. D'après lui, cet évènement est la cause plus ou moins directe de la guerre du Vietnam, des tensions raciales, de la fracture sociale et de la crise morale qui rongent les États-Unis. Al étant trop malade, c'est son ami Jake, un professeur du Maine, qui part dans le passé. Il doit alors respecter quelques contraintes : chaque fois qu'il passe de l'autre côté, il se retrouve toujours au même instant en 1958. Ainsi, chaque voyage compte pour le premier et annule tout ce qui aurait été modifié précédemment. Quand il revient, quel que soit le temps qu'il a consacré au passé, il ne s'est écoulé que deux minutes dans le présent. Et il faut bien entendu veiller à éviter les paradoxes et garder en tête que tout acte commis dans le passé entraîne son lot de répercussions.

L'assassinat ayant lieu en 1963 et la faille le menant en 1958, il a cinq ans devant lui pour étudier la situation, observer les protagonistes, préparer son plan ainsi que, comme on peut l'imaginer, s'interroger sur la pertinence de sa présence, ses chances de succès, les éventuelles conséquences et... pour rencontrer une femme et en tomber amoureux. Je ne me suis pas vraiment passionné pour la relation entre Jake et Sadie, la bibliothécaire, même si je reconnais avoir été touché par la tournure qu'elle prend sur la fin. Heureusement, si la romance tient une part non négligeable dans l'intrigue, la majeure partie du roman concerne l'assassinat de Kennedy, l'aspect politique, le portrait du tueur, quelques réflexions sur les théories du complot ou encore des extrapolations sur la suite des événements dans le cas où Oswald n’abattrait pas le président.

Il y a, entre autres, deux choses que j'ai trouvé particulièrement intéressantes dans ce pavé d'un bon millier de pages à la narration d'une redoutable efficacité. La première, c'est la façon qu'a Stephen King de traiter le voyage temporel et à donner de la substance à la courbe du temps, alors que le passé est tenace et cherche constamment à s'harmoniser. La deuxième c'est sa reconstitution de l'époque. Le contexte historique et politique est très bien rendu, la peinture de la société, baignée dans une ambiance de nostalgie générale, voire de mélancolie, est frappante de réalisme. L'auteur s’est fait plaisir en faisant circuler de vieilles voitures, en multipliant les références à la musique, aux vêtements, aux coiffures ou encore au langage de l'époque. Ce dernier aspect est d’ailleurs très bien rendu dans la version audio interprétée par François Montagut.

Enfin, avant de saluer Jack Finney qui, d’après Stephen King, aurait écrit « LE grand récit de voyage dans le temps » (c'est ici), la postface qui conclut le livre apporte des éléments précieux sur le travail de recherche indispensable à la rédaction d'un tel ouvrage ainsi que sur les différentes tendances complotistes et la place du 22/11/63 dans la mythologie américaine. Et voilà qui apporte une note finale instructive.

dimanche 8 septembre 2019

Mircea Cărtărescu - Pourquoi nous aimons les femmes

Mircea Cărtărescu Pourquoi nous aimons les femmes denoel

Mircea Cărtărescu 

Pourquoi nous aimons les femmes 

Ed. Denoël 


En vingt nouvelles et autant de portraits, Mircea Cărtărescu nous présente certaines des femmes qui ont marqué sa vie. Formellement et stylistiquement très différent du reste de son oeuvre, moins ambitieux et moins fantasque mais plus ancré dans le réel, volontiers humoristique et basé sur des situations du quotidien, ce recueil n'est clairement pas la porte d'entrée idéale dans l'univers si singulier de l'écrivain roumain. En revanche, ces courtes histoires autobiographiques, qui lui donnent l'occasion de revenir sur sa conception du travail, son rapport à l'écriture et à la littérature, offrent quelques précieuses clés de lecture ainsi qu'un bon moyen d'approfondir, de cerner et de mieux comprendre l'oeuvre exigeante, géniale mais difficilement pénétrable de l'auteur d'Orbitor.

Il y a donc fort à parier que cet ouvrage, s'il semblera certainement anecdotique aux primo-lecteurs de Cărtărescu, ravira les initiés. En ce qui me concerne, je suis ravi.

vendredi 6 septembre 2019

Robert Merle - Malevil

robert merle malevil folio gallimard

Robert Merle 

Malevil 

Ed. Gallimard 


Elle a fini par exploser, la bombe. Du moins, entre toutes les hypothèses probables, c'est celle sur laquelle s'arrêtent les personnages de Malevil. En même temps, une bombe ou n'importe quoi d'autre, quelle importance ? Le résultat est là : il ne reste sur cette terre brûlée qu'une poignée d'heureux élus. Heureux ?

Dans cette version rustique du roman post-apocalyptique, le survivalisme a tout de la comédie humaine, une comédie rapportée par Emmanuel, le simili notable de campagne, bienveillant mais opportuniste. Le récit est ensuite régulièrement annoté par Thomas, le parisien du terroir et compagnon d'infortune, qui corrige des détails, apporte des précisions, revient sur des subtilités et remet volontiers en perspective des évènements parfois plus interprétés que rapportés. De même, ce second point de vue creuse les personnages, le lecteur découvrant que la personnalité de chacun d'entre eux dépasse de loin les contours grossiers qu'on pourrait facilement s'en faire. Car tous, de la maîtresse de maison rigide à son grand idiot de fils en passant par le communiste de service ou l'ouvrier de base, chacun a du relief et autant d'importance dans la communauté que dans la réussite du roman.

Au passage, un pied dans l'oeuvre de genre et l'autre dans le terroir, ce livre abode des sujets de société tels que la place (peu reluisante) occupée par la femme ou la confrontation urbaine et rurale. Il ne mâche pas non plus son patois pour dézinguer la religion et en particulier ses représentants qui abusent de la foi de leurs brebis, confondent croyance et asservissement ou encore guerre de clochers et désirs de grandeur. Le tout sur fond de robinsonnade, romanesque, maligne et somptueusement écrite, au décor visuel de créneaux, mâchicoulis et pont levis.

Avec Malevil, Robert Merle signe un livre incontournable et ce n'est pas Le chien critique qui me contredira.

mercredi 4 septembre 2019

Sue Burke - Semiosis

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Sue Burke 

Sémiosis 

Ed. Albin Michel 


Dans la catégorie pétard mouillé, nous avons un vainqueur ! 

Tout commençait bien. Le premier roman de Sue Burke nous présente un groupe d'utopistes parti dans l'espace pour implanter une communauté de paix. Fi de tout ce qui pollue de près ou de loin la société, on repart sur des bases neuves. Mais après une erreur d'aiguillage, le crash du vaisseau, les pannes avec le matériel, les accidents mortels et, inévitablement, les compétences qui manquent, rien ne va plus. D'autant plus que la nature est hostile. Ce qui s'annonçait alors comme un "récit de premier contact" prend rapidement des airs de survival. Et dérape dès la page 38. Tenez-vous bien :

"On a arrêté Napoléon, on a arrêté Hitler, on peut venir à bout d'une plante d'appartement meurtrière."

Bim ! Un point Godwin ! Le point de non-retour est atteint. On chute alors de mal en pis. Perclus de défauts, le roman s'embourbe dans les lourdeurs et les maladresses, le scénario manque cruellement de crédibilité et multiplie les incohérences, les différentes parties présentent des personnages auxquels on n'a pas le temps de s'attacher et j'ai fini par craquer, lassé et agacé, à moins de cent pages de la fin. Pourtant, l'auteur a de bonnes idées, des intentions louables, et il lui arrive ici ou là de vaguement se raccrocher aux branches, d'abord en dépeignant un monde foisonnant et visuel, ensuite en lançant quelques pistes de réflexion sur la confrontation entre les beaux principes et la dure réalité, enfin en développant l'idée de cette intelligence végétale et de l'influence qu'elle a sur la vie animale et... humaine.

Semiosis est le parfait exemple du bon filon mal exploité. Dommage...

Ceci dit, tout le monde n'est pas aussi sévère. Certain(e)s, par ici, parviennent même à sauver une partie des meubles. Si, si...

samedi 31 août 2019

Benoît Berthelot - Le monde selon amazon

Benoît Berthelot  Le monde selon amazon cherche midi

Benoît Berthelot

Le monde selon amazon

Ed. Le Cherche-Midi


La couverture noire et grimaçante donne le ton et annonce le contenu, le livre de Benoît Berthelot ne propose pas que de pénétrer dans l'univers de Jeff Bezos mais a clairement pour objectif d'en présenter le tableau le plus noir possible. Trois ans d'enquête et des entretiens avec quelques cent cinquante employés plus tard, le journaliste et spécialiste des nouvelles technologies arrive aux conclusions attendues et brosse un portrait sans surprise ni nuance.

Politique managériale, optimisation fiscale, mégalomanie du fondateur, le procès est à charge et n'apporte pas beaucoup d'eau au moulin, j'en ai peur. Il a comme un air de déjà-vu. De plus - et il prêche pourtant un converti - le résultat est presque trop négatif pour être vraiment convaincant et l'auteur trop ouvertement hostile pour être honnête. D'ailleurs, remercier ses parents en conclusion parce qu'ils ne commandent plus sur amazon peut paraître anecdotique mais suffit à mon avis à décrédibiliser l'édifice.

Maintenant, je serais curieux de savoir combien il s'en vendra sur amazon...

vendredi 30 août 2019

Jean-Paul Engélibert - Fabuler la fin du monde

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Jean-Paul Engélibert 

Fabuler la fin du monde 

Ed. La Découverte 


Il sommeille en moi un misanthrope cynique qui se délecte des fictions d'apocalypse. J'en ai lu beaucoup, je continue à creuser le filon et à apprécier de voir exterminés mes concitoyens dans les œuvres littéraires. Et comme je suis toujours à la recherche de bons conseils et que j'aime réfléchir à mes lectures, je ne pouvais décemment pas faire l'impasse sur l'essai de Jean-Paul Engélibert qui s'annonçait, d'une pierre deux coups, comme un précieux carnet d'inspiration doublé d'un intéressant travail analytique.

Cet essai sur "la puissance critique des fictions d'apocalypse" tente dans un premier temps de trouver une origine au registre. Après être remonté à la Révolution industrielle puis avoir cherché dans les conséquences de la Révolution française, l'auteur développe une théorie selon laquelle les écrits de fin du monde tendraient plus vers une tendance utopiste que nihiliste. Mouais. Je n'ai été que moyennement convaincu par cette idée. Mais pourquoi pas, d'autant plus que l'argumentation est solidement étayée d'exemples très parlants et majoritairement empruntés à la littérature. J'en ai profité pour noter de nombreuses références avant de réaliser, agacé, que le majorité était épuisée depuis belle lurette. Au passage, Malevil vient de remonter en bonne position sur ma PAL. Les exemples concernent également deux autres médias : le cinéma et la télévision. Le premier m'intéressant peu et le second me laissant totalement indifférent, je n'ai pas vraiment été client des parties qui leur sont consacrées.

Je referme donc cet essai sur un sentiment mitigé. Le sujet est intéressant, Jean-Paul Engélibert le maîtrise parfaitement et parvient, grâce à un bel esprit de synthèse, à résumer en peu de mots les intrigues des oeuvres auxquelles il fait allusion et à mettre le doigt sur les points importants. Pour autant, sa démonstration n'est pas très fluide, souvent répétitive et tourne parfois à l'obsession, à l'image du mot "anthropocène", répété à toutes les pages (jusqu'à plusieurs fois par page) dans le texte. À se demander si l'auteur n'est pas rémunéré à sa récurrence.

jeudi 29 août 2019

Akira Mizubayashi - Âme brisée

akira mizubayashi am brisee gallimard

Akira Mizubayashi

Âme brisée

Ed. Gallimard


J'ai toujours été très intéressé par la littérature prolétarienne, par les témoignages des conditions d'existence de cette classe sociale et par l'illustration des masses laborieuses dans la fiction. Eugène Dabit, Jean Meckert, Léon Bonneff, pour ne citer que quelques-uns de ses représentants. Mais c'est probablement Kobayashi Takiji avec son  Bateau-usine à avoir le premier éveillé en moi cette curiosité. Son livre, subversif, frappant et sans concession, met en scène une rebellion d'ouvriers pêcheurs de crabes en mer d'Okhotsk. L'auteur mourra entre les mains de la police en raison de ses opinions politiques peu de temps après la publication de ce roman pamphlétaire, en 1933. Il avait 29 ans.

Âme brisée d'Akira Mizubayashi n'entre pas dans cette catégorie de littérature prolétarienne. J'y reviendrai.

Le roman nous entraîne à Tokyo en 1938, en pleine guerre sino-japonaise. Quatre musiciens, soupçonnés de dissimuler un complot derrière leurs répétitions, sont vigoureusement embarqués par l'armée. Le violon de l'un d'entre eux est écrasé à coups de pied. Mais un gradé présent lors de la descente, visiblement touché par la musique et réprouvant le comportement des soldats, récupère l'instrument et le confit discrètement au fils du violoniste qu'il est le seul à avoir aperçu, caché dans une armoire. Un demi-siècle plus tard, l'enfant est devenu adulte. Il s'est reconstruit, il est maintenant luthier, reconnu et passionné. Naturalisé français, il vit à l'autre bout de la planète et son passé est loin derrière lui. Jusqu'au jour où le hasard le fait resurgir...

Je ne vous en ai pas trop dit de l'intrigue. On pourrait de toute manière la résumer dans son intégralité, le livre ne perdrait pas de sa saveur pour autant. Le livre d'Akira Mizubayashi, qui traite des sujets chers à l'auteur, est de ces romans qu'on lit moins pour son histoire que pour les sentiment qu'il provoque et les thèmes qu'il aborde. Et, bien sûr, pour ses passages très inspirés sur la musique. Ainsi, ce roman sur la résilience, l'arrachement à ses origines et l'art sous ses diverses formes est une œuvre sensible, forte, pertinente, et finalement assez abstraite malgré son fil romanesque.

Et la littérature prolétarienne dans tout ça ? Akira Mizubayashi multiplie les références au livre de Kobayashi Takiji et suggère que le père du luthier pourrait avoir vécu le même sort que l'auteur du Bateau-usine. Il attribue ainsi un caractère potentiellement subversif à la musique et dresse un parallèle entre l'écrivain et le musicien. Entre la plume et l'archet. L'un et l'autre peuvent devenir les instrument de la dénonciation ou les outils de la révolution sociale. Ça ne fait pas d'Âme brisée un roman prolétarien mais cette subtile allusion en fait un bel hommage, appuyé et intelligent.

vendredi 23 août 2019

Mircea Cărtărescu - Solénoïde


mircea cartarescu solenoide noir sur blancMircea Cărtărescu

Solénoïde

Ed. Noir sur blanc


Il arrive qu'un livre me laisse sans voix, il est plus rare qu'il me laisse sans mot, ce qui a bien failli être le cas avec celui de Mircea Cărtărescu. Ça n’aurait pas été si surprenant et on aurait même pu y voir une certaine forme de cohérence. En effet, cet imposant volume a pour principal sujet l'impossibilité d'écrire. Plus de 800 pages pour expliquer qu'on ne peut pas écrire ? Oui. Mais pas uniquement.

Solénoïde se présente comme le journal que tient le narrateur, professeur de langue en Roumanie. Personnage médiocre, pour ne pas dire raté, confronté à une réalité qu'il accepte mal, il mène à la place une existence fantasmée dans un décor surréaliste et noircit des pages et des pages. Entre le récit de son quotidien, l'interprétation de ses rêves, la revisitation de ses lointains souvenirs, les déambulations oniriques et la mise en perspective de sa jeunesse avec celle de ses élèves, le journal prend peu à peu la forme du roman d'apprentissage que le narrateur n'écrira jamais. 

Écrivain et poète roumain, l'auteur d'Orbitor est un romancier hors norme dont le portrait serait vaguement dissimulé en filigrane dans les pages de ce livre. Brillant et original, il n'a pourtant, a priori, rien à voir avec le professeur gris et étriqué de son roman. En même temps, Solénoïde étant le livre des paradoxes, il ne faut s'étonner de rien. Donc, aussi différents ou semblables soient-ils, l'auteur et son personnage partagent cette capacité à créer un univers à l'architecture riche, hallucinée, et l'un et l'autre vous entraînent dans un monde étrange aux fortes impressions, ni tout à fait réel, ni tout à fait imaginaire, un monde poétique et mélancolique qui se joue des règles de la narration. Les allers-retours dans l'existence du personnage sont incessants et les occasions ne manquent pas de revivre ses traumatismes du passé - la meilleure raison pour s'interroger sur le travail d'écriture, le rapport fébrile à la littérature et le besoin irrépressible de produire malgré la difficulté.

À la manière du Manuscrit Voynich auquel il multiplie les références (ce livre illustré anonyme rédigé dans une écriture à ce jour non déchiffrée et dans une langue non identifiée), chacun est libre d'y voir ce qu'il souhaite. D'entre toutes les interprétations possibles, j'y ai vu un roman de formation, un vibrant hommage au courant existentialiste, une œuvre totale, colossale, folle et totalement délirante, qui vous transporte dans le monde merveilleux du rêve et de l'évasion. J'y suis encore.

jeudi 22 août 2019

Chris Kraus - La fabrique des salauds

Chris Kraus la fabrique des salauds belfond

Chris Kraus 

La fabrique des salauds 

Ed. Belfond 


L'objet peut paraître impressionnant, j'en conviens. Mais, contre toute attente, ce gros livre (très gros livre, 900 pages) à la couverture noire austère et ayant pour personnages principaux des nazis est finalement un roman plus "léger" qu'il n'en a l'air. Notez les guillemets, hein.

La fabrique des salauds est le long récit de Koja Solm. Hospitalisé avec une balle dans la tête, le vieil homme entreprend de raconter sa vie par le menu à son camarade de chambrée, un hippie trépané, comme lui en attente de l'opération qui pourrait lui sauver la peau. Durant tout le livre, le narrateur s'adresse donc à son voisin qui, en même temps que le lecteur, découvre un passé pour le moins stupéfiant.

Né en 1905, Koja Solm grandit entre son frère Hub et sa sœur adoptive, Ev, une orpheline juive. Passionné par l'art mais emporté par les grands évènements qui auront marqué le vingtième siècle, Koja traverse la vie entre trahisons, erreurs, mauvaises décisions, choix regrettables, opportunisme et retournements de vestes, autant d'ingrédients qui font une existence mouvementée et apportent son lot de rebondissements à une intrigue romanesque. Koja est un bon personnage, complexe, et il est entouré d'excellents seconds rôles, à commencer par sa sœur et son frère. Il aime la première d'un amour indéfectible, souvent troublant, et n'est finalement pas beaucoup moins passionné dans la relation compétitive, violente et destructive qu'il entretient avec le second. Et sans oublier Swami, le hippie trépané. Le lien qui se crée entre les deux hommes est vraiment intéressant. Puis en 900 pages, il aura l'occasion de croiser de nombreux autres personnages et de faire preuve d'un talent d'adaptation d'autant plus grand qu'il n'est entravé par aucun scrupule.

Bien entendu, comme dans toute fresque historique qui se respecte, le portrait du narrateur dresse les contours d'une époque, en particulier celle de l'Allemagne nazie ainsi que celle des années de guerre froide. Koja, plongé dans les tensions et les confrontations idéologiques et politiques, change de camp dès que le vent tourne et le roman, très documenté, s'intéresse à l'échiquier des grandes puissances et aux délicates règles d'espionnages et de contre-espionnages qui le régissent. Autant les enjeux sont assez limpides durant la guerre, autant les engrenages et les réseaux se complexifient pendant la guerre froide et il m'est arrivé d'être un peu perdu à cette étape du roman. Pour autant, la narration reste toujours très fluide et, bel exploit pour un livre aussi conséquent, je ne lui ai trouvé aucune longueur. J'ai d'ailleurs été de plus en plus enthousiaste à la lecture de ce gros volume, captivant et jamais plombant, malgré quelques passages sordides, seconde guerre mondiale oblige, qui plus est racontée par un SS.

Logiquement comparé aux Bienveillantes qui avait lui-même été comparé à La mort est mon métier, La fabrique des salauds a autant de ressemblances et de dissemblances avec les précédents qu'il y en avait déjà entre les deux premiers. Je ne compte pas me lancer dans la liste qui a certainement déjà déjà été établie et j'invite ceux que ce sujet intéresse à aller voir par eux-même. Bref, s'il ne renouvelle pas réellement le genre, le livre de Chris Kraus est une œuvre ample, ambitieuse et très romanesque qui n'a pas à rougir de marcher dans les traces de Littell et de Merle.


mardi 6 août 2019

Pierre Bayard - Le Titanic fera naufrage

pierre bayard titanic fera naufrage minuit

Pierre Bayard 

Le Titanic fera naufrage 

Ed. Minuit 



Après Demain est écrit & Le plagiat par anticipation, le premier examinant "les prédictions individuelles faites par certains écrivains quant à leur destinée" et le second "consacré aux textes qui s'inspirent d'oeuvres à venir", Le Titanic fera naufrage apporte un point final à cette brillante trilogie thématique consacrée à l'anticipation littéraire.

Cet essai s'appuie dans un premier temps sur le roman de Morgan Robertson, Futility, dans lequel l'auteur américain met en scène le naufrage d'un navire baptisé Le Titan, coulé suite à sa collision avec un iceberg dans les eaux glacées de l'Atlantique Nord. Le paquebot est une copie conforme du Titanic, les circonstances et les conséquences du drame sont similaires. Mais le roman est daté de 1898, quatorze ans avant la plus grande catastrophe maritime de l'époque. Pierre Bayard multiplie ensuite les références littéraires, cite quelques évolutions politiques et scientifiques ainsi que certaines catastrophes humaines et naturelles. Puis, après avoir distingué les anticipations justes ou partiellement justes des anticipations fausses ou dormantes puis les avoir classées par degrés de précision, de très faibles à très élevés, il balaye d'un revers de la main toute notion de coïncidence. Pour lui, croire au hasard, c'est "s'enfermer dans un dilemme réducteur qui interdit en réalité de réfléchir sur ce qui s'est réellement passé". Il est alors libre de développer sa pensée. 

Encore une fois très adroit et incroyablement sûr dans sa démonstration, Pierre Bayard met ses bonnes idées et son impertinence au service de l'Histoire de la littérature. Ainsi, s'il s'interroge sur la "conception linéaire de la temporalité" et s'amuse à perturber l'ordre des choses à base de "causes postérieures" et de "conséquences antérieures", il offre surtout au lecteur un cours magistral, au sens propre comme au sens figuré, et l'invite à remettre en question sa lecture des oeuvres.

Loin d'être un simple volume supplémentaire dans un cycle répétitif ou systématique, Le Titanic fera naufrage renouvelle la thématique et apporte des pistes inédites de réflexion. Cette trilogie est un tour de force, très impressionnant et pour le moins exaltant, pas moins. Même si je crois avoir préféré, dans un autre registre, son diptyque sur la critique d'amélioration (ici pour le premier volume,  pour le second).