Frédéric Dard
Les scélérats
Ed. Fleuve Noir
Tout comme Frédéric Dard ouvre son roman en rappelant la définition du mot qui lui donne son titre, il me semble pertinent d'entamer ce billet de la même manière : d'après le Larousse, un scélérat est simplement "coupable ou capable de crimes". Vous pouvez donc effacer de votre imagination cette image du type malfaisant à la mine patibulaire, il n'y aura aucun rictus machiavélique dans ces pages. Ici, au contraire, la scélératesse a tout de l'élégance feutrée et fascinante, elle porte des vêtements de prix, s’exprime avec une courtoisie exquise et exhale les vapeurs d'un alcoolisme désespéré. Et elle trouve son repaire dans une villa de banlieue.
Louise, une jeune femme égarée, pour ne pas dire une gamine naïve et romantique, vient proposer aux Rooland, des américains fortunés, de l'engager comme bonne. Littéralement éblouie par ce couple qui semble flotter au-dessus de la grisaille quotidienne, Louise ne cherche qu’à se rendre utile, à aimer et à être aimée. Elle sera le pivot de cette tragédie en vase clos, entre Thelma, qui noie sa neurasthénie de rentière dans le whisky, et Jess, qui regarde son épouse sombrer, impuissant.
Il faut bien l'avouer, l'intrigue n'évite pas toujours les écueils d'un certain formatage : la trame s'avère assez prévisible et les personnages frôlent parfois la caricature, entre la bourgeoise dépressive et la jeune oie blanche. Pourtant, la magie opère indéniablement. Malgré ces ressorts attendus, les qualités de plume et le sens du rythme de Frédéric Dard sont d'une efficacité redoutable. Le père de San-Antonio maîtrise son art à un tel point qu'il attrape son lecteur dès les premières lignes pour le plonger, presque de force, au cœur d'une trame hypnotique. Difficile alors de se détacher du spectacle offert par ces fauves enfermés, qui s'entre-dévorent avec une forme de passivité terrifiante et une politesse de salon. Jusqu'à une chute qui rappelle que le titre du livre porte un S final pour une bonne raison...










