dimanche 19 août 2018

Adriadna Castellarnau - Brûlées

Adriadna Castellarnau  Brûlées  Ed. L'Ogre

Adriadna Castellarnau 

Brûlées 

Ed. L'Ogre 


Souvent, dans le roman post-apocalyptique, il n'est pas si important de savoir ce qui a bien pu causer la fin du monde tel que nous le connaissons. Et ça, Adriadna Castellarnau l'a bien compris. Ne vous posez donc pas trop de question sur le où, le quand ou le pourquoi car dans sa version personnelle du lendemain de cataclysme, elle ne s'encombre ni d'explication, ni de théorie et ne se lance pas même dans un état des lieux. Elle fait dans le minimalisme. À la manière d'un faisceau lumineux, son livre met en évidence quelques survivantes et en dresse des portraits qui font travailler l'imagination, frappent l'esprit et affectent d'une vive exaltation. Ces tableaux sans légende composent les fragments d'un livre court, simple et poétique, que l'on peut presque considérer comme un carnet d'impressions plutôt que comme un roman de genre.

samedi 18 août 2018

Stéphane Przybylski - Le Marteau de Thor

Stéphane Przybylski  Le Marteau de Thor  Tétralogie des Origines Le Bélial' pocket

Stéphane Przybylski 

Le Marteau de Thor 

(Tétralogie des Origines - II)

Ed. Le Bélial' 


Ce deuxième volume de la tétralogie, qui reprend l'action là où on l'avait laissée à la fin du précédent, se déroule l’œil vissé sur le chrono. Les évènements se jouent parfois à la seconde près, la chronologie est encore plus déstructurée et il faut régulièrement revenir aux chapitres précédents pour vérifier la date et l'heure précise des actions parallèles. Je me suis même demandé si l'auteur ne chipotait pas un peu sur les flashbacks et les épisodes simultanés. Le montage est d'ailleurs si pointilleux qu'une frise récapitulative n'aurait pas été totalement inutile.

Pour le reste, cette forme continue à apporter du relief à des personnages toujours aussi nuancés et donne du rythme à une intrigue qui continue à pencher du côté du roman d'espionnage plutôt que de la science-fiction. Comme dans le premier volume, Le Marteau de Thor est d'ailleurs rigoureusement documenté, il dresse les portraits de figures emblématiques du conflit, fait de nombreux rappels sur le déroulé de la guerre et le rôle des services secrets anglais, il est illustré de cartes, de tableaux et propose une solide bibliographie.

Quant à l'intrigue, des scènes claustrophobiques en sous-marin aux courses poursuites dans les bois en passant par les exfiltrations nocturnes, elle est particulièrement captivante. Stéphane Przybylski ne laisse pas de répit à ses lecteurs. Il n'hésite pas à malmener ses personnages, les nuance à tel point qu'il est difficile de prendre parti pour les bons ou de savoir qui sont réellement les mauvais. La complexité des personnages est d'ailleurs l'autre grande force du roman avec cette narration hachée. Et même s'il lui arrive de pêcher par excès de zèle avec ce dernier aspect, Le Marteau de Thor est tout aussi convaincant que Le Château des millions d'années et me donne bien envie d'aller voir ce qu'il se passe dans la suite, Club Uranium.

vendredi 17 août 2018

Roger Nimier - D'Artagnan amoureux

Roger Nimier  D'Artagnan amoureux  Ed. Folio

Roger Nimier 

D'Artagnan amoureux 

Ed. Folio 


En 1962, Roger Nimier tirait sa révérence. Quelques mois plus tard paraissait son ultime roman, à la fois homage à l'oeuvre d'Alexandre Dumas et pastiche des aventures de d'Artagnan. Le livre nous fait retrouver le gascon quinze ans après Les trois mousquetaires, cinq ans avant sa suite, nous fait partager ses amours et vivre son désarroi.

Roger Nimier s'en sort à merveille avec cet exercice délicat. Il prend des libertés tout en respectant scrupuleusement l'esprit des aventures d'origines auxquelles D'artagnan amoureux n'a rien à envier. La langue a tout autant de charme, de fluidité et de recherche, les dialogues sont ciselés et les réparties tranchantes, pleines d'un humour léché. Surtout, on retrouve les personnages, d'Artagnan et Planchet en tête, accompagnés de quelques nouveaux venus, notamment un Bussy-Rabutin impérieux et un Pélisson de Pélissart d'anthologie. Quant aux mousquetaires, ils se font désirer jusque tard dans le livre. Tout ce petit monde est impliqué de près ou de loin dans une intrigue vaguement politique, alors que d'Artagnan est en mission secrète pour Richelieu, à la recherche d'un traité de paix un brin naïf. Mais, n'oublions pas le titre de l'ouvrage, cette mission est un prétexte pour introduire des femmes dans la vie de notre héros...

Quelques délicieux anachronismes, des aspirations philanthropiques, de la romance et un soupçon de testostérone, D'Artagnan amoureux pourrait bien n'avoir finalement qu'un défaut, celui d'être trop court.

samedi 21 juillet 2018

Stéphane Przybylski - Le Château des millions d'années

Stéphane Przybylski  Le Château des millions d'années (Tétralogie des Origines - I) Ed. Le Bélial' pocket

Stéphane Przybylski 

Le Château des millions d'années 

(Tétralogie des Origines - I)

Ed. Le Bélial' 


Stéphane Przybylski n'est pas homme à tourner autour du pot.

Dès la première page - que dis-je ! - dès la première phrase, il annonce la couleur : il y aura des nazis et des ovnis. Si la présence des uns et des autres dans le même ouvrage vous rebute, passez votre chemin. Si, en revanche, vous acceptez ce postulat, vous pouvez vous lancer tête baissée dans les aventures de Friedrich Saxhäuser, un personnage si charismatique et passionnant qu'on en oublierait presque ses convictions politiques et ses discutables fréquentations. Car, ne l'oublions pas, ce jeune homme est un agent des renseignements du IIIème Reich et un proche d'Hitler. 

En expédition archéologique en Irak pour le Parti, il se retrouve vite embarqué dans une mission dont l'enjeu pourrait largement dépasser l'objet de son voyage. C'est alors parti pour un récit palpitant, rythmé par de nombreux flashbacks qui, s'il semblent déstructurer la chronologie, apportent finalement l'un des intérêts principaux du roman. En effet, le montage très astucieux de cette narration non linéaire créé de la profondeur dans l'intrigue, nuance considérablement les personnages et permet à l'auteur de contextualiser son roman et ses protagonistes. Car, en bon historien, Stéphane Przybylski revient sur la montée du nazisme et l'accession du Reichsführer au pouvoir. Très documenté et agrémenté de cartes, graphiques et rappels de dates, ce livre a presque plus des airs de roman historique que de SF pure. On y rencontre d'ailleurs bien plus de nazis que d'ovnis.

Quoi qu'il en soit, je referme ce premier volume avec une envie, une seule, en lire la suite. D'autant plus qu'il abandonne le lecteur sur une accroche à deux doigts du sadisme...

mardi 17 juillet 2018

Élisa Shua Dusapin - Hiver à Sokcho

Élisa Shua Dusapin Hiver à Sokcho Zoé folio

Élisa Shua Dusapin 

Hiver à Sokcho 

Ed. Zoé 


Hiver à Sokcho est un premier roman très sobre, sans fioriture, lu dans la soirée. Le temps d'une soirée, donc, vous êtes en Corée du Sud, en hiver. Dans une pension décrépie, une jeune femme seule lutte contre l'ennui et cuisine pour les visiteurs de passage. Quand arrive un français, dessinateur et taciturne, elle voit là une occasion de sortir de sa torpeur. La jeune femme, narratrice de ce roman, raconte ce qu'elle espère de son quotidien.

Même s'il aborde l'air de rien quelques notions abstraites et s'interroge sur le choc des cultures, l'affranchissement parental, le sentiment amoureux, l'isolement ou les arts graphiques et culinaires, ce livre délicat brille par son caractère contemplatif. Il ne se passe rien, et pourtant il se passe quelque chose. Élisa Shua Dusapin a une manière très habile de nuancer silences et absences, de décrire la relation distante et de suggérer ce que l'on ne saurait voir. Des phrases courtes, des descriptions pondérées et une atmosphère éthérée font de ce livre un joli morceau de littérature sensible.

lundi 9 juillet 2018

Richard Russo - À malin, malin et demi

Richard Russo  À malin, malin et demi  Ed. Quai Voltaire

Richard Russo 

À malin, malin et demi 

Ed. Quai Voltaire 


North Bath est une bourgade comme les États-Unis en comptent tant, avec son cimetière, son troquet, sa police locale, ses rumeurs et ses secrets de polichinelle.  Nul n'y a de perspective. Et pour cause, n'y vivent que les laissés-pour-compte du rêve américain et les oubliés de la providence.

Richard Russo nous fait pénétrer ce décor terne et blafard pour nous plonger dans une comédie de mœurs grinçante. Durant quarante-huit heures, du policier frustré au fossoyeur bègue en passant par le piler de comptoir malade ou encore le promoteur douteux, les personnages s'enchaînent pour dresser le portrait d'une petite ville provinciale typique et faire le constat d’une société américaine peu glorieuse. Cette chronique sociale douce-amère reprend les personnages d'Un homme presque parfait - que je n'ai pas lu. Le livre m'a été vendu comme pouvant se lire indépendamment et c'est probablement le cas. Mais, hasard ou coïncidence, j'ai bizarrement mis beaucoup de temps à situer les habitants de cette ville. J'ai le sentiment d'avoir passé un long moment en pleine confusion, un brin perdu au milieu d'une foule difficile à cerner.

Roman choral en huis-clos péri-urbain, À malin, malin et demi est une comédie assez habile qui joue sur les relations humaines houleuses et sur les contradictions qui les caractérisent. La trame de fond est passionnelle - mais qui donc est l'amant de ma femme ? - et elle est agrémentée d'histoires parallèles imbriquées toutes plus cocasses les unes que les autres. Si le roman met un peu de temps à se mettre en place, c'est ensuite un plaisir de suivre les protagonistes dans leurs démêlés du quotidien, dans ces petites histoires qui font les grosses embrouilles. Richard Russo s'en sort à merveille avec ce sac de nœuds et propose là une piste de réflexion assez maligne sur le vivre-ensemble dans une société morose et sans débouché apparent.

vendredi 15 juin 2018

Jean-Marc Aubert - Aménagements & Argumentation

Jean-Marc Aubert  Aménagements successifs d'un jardin, à C., en Bourgogne Argumentation de Linès-Fellow arbre vengeur Arbuste Véhément

Jean-Marc Aubert 

Aménagements successifs d'un jardin, à C., en Bourgogne

suivi de Argumentation de Linès-Fellow 

Ed. L'Arbre Vengeur  


L'Arbre Vengeur avait toutes les raisons de rééditer Aménagements & Argumentation dans le même volume, à commencer par la plus pragmatique d'entre elles : les textes sont courts, très courts. De plus, bien que leurs sujets semblent différents de prime abord, ils exploitent des thématiques communes, fonctionnent sur des schémas similaires et partagent une langue sobre et légèrement surannée que l'on croirait exhumée d'une époque depuis longtemps révolue.

Je suis donc tenté d'englober ces textes brefs dans un avis commun sans aller dans le cas par cas. Et pourtant, ces deux bijoux d'humour grinçant et de mauvais esprit épuré brillent par des particularités et des intérêts qui leurs sont propres. Mais soit.

Chacune de ces histoires ne met en scène que deux personnages : un protagoniste principal démesurément passionné et le narrateur qui, relatant les (més)aventures du premier, en présente les ardeurs à travers le filtre de la perplexité. Que ce soit dans la recherche compulsive du jardin idéal ou dans le dépassement de soi lors d'un improbable marathon, Jean-Marc Aubert confronte ses personnages à des emportements irraisonnés, les pousse dans l'excès et les fait sombrer dans l'absurdité.

Aménagements Argumentation sont deux fables délicieuses et railleuses. Finalement, faut-il en rire ou en pleurer ? C'est la question qu'on est en droit de se poser à la lecture de ces déconcertantes démonstrations de persévérance et d’opiniâtreté.

lundi 11 juin 2018

Robert Silverberg - Chroniques de Majipoor

Robert Silverberg  Chroniques de Majipoor  Ed. Robert Laffont

Robert Silverberg 

Chroniques de Majipoor 

Ed. Robert Laffont 


Quelques années après les évènements relatés dans Le château de Lord Valentin, nous retrouvons Hissune, le jeune guide du labyrinthe devenu entre-temps commis de bureau à la Chambre des Archives. Là, pour tromper son ennui, il consulte les Registres des Âmes et s'imprègne des souvenirs enregistrés par les habitants de Majipoor. Il va ainsi revivre des épisodes de la vie d'un peintre d'âmes, d'un capitaine au long cours, d'une voleuse des marchés et même d'un certain Valentin.

Plus un recueil de nouvelles que véritablement un roman, ce deuxième livre du cycle ne reprend pas l'intrigue là où on l'avait laissée mais nous fait voyager dans le temps et l'espace de cette planète géante. Liés par de courtes interventions d'Hissune, les destins qu'il parcourt nous font découvrir plus en profondeur les mœurs, us et coutumes de ce monde. Et le jeune homme découvrant par procuration la vie et expérimentant d'autres réalités, le livre prend des tournures de roman d'apprentissage.

Robert Silverberg change donc son fusil d’épaule et, le temps d’un volume, abandonne la longue fresque aventureuse et garnie de personnages pour se focaliser sur une poignée d’entre eux. Il dresse quelques portraits psychologiques, se penche sur des traits de caractère et s'interroge sur les enseignements que chacun peut tirer de ses expériences. Un deuxième volume bien différent du premier et tout aussi convaincant. Reste à voir ce qu'il envisage pour le dernier volet de la Trilogie de Valentin, Valentin de Majipoor.

jeudi 7 juin 2018

Antoine Bello - Scherbius (et moi)

Antoine Bello  Scherbius (et moi)  Ed. Gallimard Antoine Bello 

Scherbius (et moi) 

Ed. Gallimard 


Depuis 2014, Antoine Bello reverse l'intégralité de ses droits d'auteur à Wikipédia et s'était même engagé pendant un temps à doubler les dons de ses lecteurs pour l'encyclopédie en ligne. À la lecture de ses livres, sa passion pour cet outil n'a plus rien de surprenant. Il y a d'ailleurs fort à parier qu'il consacre des heures à en parcourir les articles les plus improbables et à piocher de la matière dans ses pages les plus insolites. Scherbius (et moi) en est une démonstration supplémentaire.

Le narrateur de ce roman, Maxime Le Verrier, psychanalyste de son état, relate le cas d'un patient aux personnalités multiples et au patronyme mystérieux, Scherbius. Ce dernier, personnage rocambolesque totalement impossible à cerner, va faire bien plus que raconter sa vie, il va y entraîner le médecin. Et le lecteur avec lui. C'est donc parti pour une existence invraisemblable, dans laquelle s'enchaînent les professions, les passions, les aventures. Car Scherbius a tout vécu, connaît un nombre impressionnant de choses sur tout et n'importe quoi et aime à disserter sur les sujets les plus singuliers. D'où Wikipédia.

Ce nouveau livre de l'auteur des Falsificateurs est un engrenage digne des romans-feuilletons les plus addictifs. Il trimbale le lecteur de surprises en rebondissements et, à la manière de Scherbius qui, fou ou imposteur, mène son analyste par le bout du nez, Antoine Bello nous embarque là où on ne l'attend jamais. La construction est ingénieuse, les coups de théâtre astucieux (même si certains ressorts sont occasionnellement un peu gros) et, surtout, la relation entre les deux hommes est d'une fascinante complexité. Ils ont un rapport d'exclusivité, se complètent et ne peuvent finalement exister l'un sans l'autre. Certes, l'analyste est parfois un peu mollasson en comparaison d'un patient exalté mais leur numéro de duettiste est parfait.

Le résultat est brillant, moqueur, critique, inspiré et déconcertant de fluidité et de facilité. J'ai adoré.

lundi 4 juin 2018

René Fallet - La soupe aux choux

René Fallet  La soupe aux choux  Ed. Folio

René Fallet 

La soupe aux choux 

Ed. Folio 


Je réalise à la lecture de La soupe aux choux à quel point ce classique incontournable de la culture populaire est bien plus que l'innocente gaudriole à laquelle on l'associe de prime abord. Certes, cette variation totalement fantaisiste sur le thème de l'arrivée des extraterrestres chez les campagnards est bien une histoire leste et loufoque, aussi grotesque qu'invraisemblable, mais elle est également bien plus que cela.

Le livre s'ouvre sur le portrait d'une campagne rongée par l'exode rurale. Dans ce village du Bourbonnais, tout a fermé. Même le bistrot. Là végètent le Bombé et le Glaude, deux vieux paysans rustiques et avinés depuis longtemps oubliés par une société en marche. Liés par une amitié solide et ancestrale, ils contemplent le temps qui passe en descendant des litrons de rouge. Leur tranquillité sera bientôt perturbée par l'arrivée d'un voyageur de l'espace, rebaptisé la Denrée. Cette improbable rencontre va bousculer la vie tranquille des deux hommes, ainsi que celles des habitants de la planète Oxo.

De sa langue gouailleuse et inventive, La soupe aux choux mélange curieusement les genres, déride la science-fiction, dépoussière le roman du terroir et vulgarise quelques notions basiques de philosophie. Ainsi, le livre aborde le concept d'hédonisme et s'interroge sur le sens d'une vie sans plaisir. Mais, à travers cette belle et tendre histoire d'amitié entre Le Bombé et le Glaude, cette comédie décalée fait surtout le constat d'une campagne menacée par une évolution sociétale coriace, le progrès et l'expansion économique. Ses personnages attachants, simples et entiers, en représentent la population en voie de disparition. C'est probablement ça le vrai sujet du livre qui, s'il mêle humour et pittoresque en premier niveau de lecture, invite derrière ça à une réflexion bien plus fine.

Tout ça m'a donné soif. Je vais ponctuer cet article d'un petit canon.