mercredi 12 décembre 2018

Pierre Bayard - Et si les oeuvres changeaient d'auteur ?

Pierre Bayard Et si les oeuvres changeaient d'auteur Minuit

Pierre Bayard 

Et si les oeuvres changeaient d'auteur ? 

Ed. Minuit 


Dix ans après Comment améliorer les oeuvres ratées ? Pierre Bayard se lance dans une nouvelle critique d'amélioration. Cet opus, qui s'inscrit dans le prolongement naturel du précédent, y apporte un complément nécessaire. Comme l’indique son titre, il propose, en leur attribuant de nouveaux auteurs, de modifier le regard que nous portons sur certains textes. Et en effet, la réputation des premiers impactant fortement l’image que l’on se fait des  seconds, se prêter à cet exercice offre une multitude de possibilités et apporte un regard neuf sur la littérature comparée.

Ainsi, il revient sur les révélations Gary/Ajar et Vian/Sullivan, s’amuse à confondre D.H et T.E Lawrence ou encore intervertit Molière et Corneille. Mais son exemple le plus frappant concerne L’Étranger : Signée Kafka, l'oeuvre demeurerait identique mais prendrait une perspective singulière. Il faut alors resituer Meurseault immergé dans l'univers paranoïaque et cauchemardesque du romancier tchèque et son cas jugé à la lumière de l’absurdité administrative. La démonstration développée dans cet ouvrage est particulièrement convaincante, en plus d'être originale, ludique et pleine d'humour.

Puis, après avoir revisité quelques classiques, soulevé certains mensonges biographiques et procédé à plusieurs interversions, Pierre Bayard invite le lecteur à ne pas s'arrêter sur les filiations définitives et à étendre ce principe à tous les domaines. Peinture, cinéma, musique, toutes les oeuvres peuvent changer d'auteur. Ce sont alors autant de nouvelles voies ouvertes qui dynamisent les oeuvres, en rénovent la lecture et permettent de les découvrir sous un angle inédit.

lundi 10 décembre 2018

Yumeno Kyûsaku - Dogra Magra

Yumeno Kyûsaku Dogra Magra picquier
Yumeno Kyûsaku 

Dogra Magra 

Ed. Picquier 


J’ai lu les cent premières pages de Dogra Magra avec le sourire du bienheureux.

D'entrée de jeu, ce classique de la littérature japonaise, daté de 1935, s’annonce comme un grand moment de lecture dérangeante, un morceau de solide folie, une intrigue déroutante, aussi stimulante que complexe. Le roman s'ouvre sur le réveil du personnage, brumeux, ignorant qui il est, où il se trouve et encore plus pourquoi il est enfermé dans cette pièce close. Il est rapidement confronté à un docteur qui lui apprend qu'il est entre les murs d'un hôpital psychiatrique, impliqué dans une histoire d'homicides. Mais qu'il se rassure, tout est mis en oeuvre pour que lui revienne la mémoire. Il est d'ailleurs le sujet d'une expérience psychiatrique hors du commun, un protocole peu orthodoxe mais révolutionnaire.

Les deux cent pages suivantes font froncer les sourcils. Le docteur part en spéculations médicales et se perd dans une spirale d'obscures théories cliniques. Le lecteur voit s'enchaîner les tentatives d'explications abracadabrantes et le livre perd toute teneur romanesque. Là, il faut s'accrocher.

Encore deux cent pages au forceps, perdu dans les méandres d’une imagination extravagante, égaré dans l'inconscient d'un personnage dérangé. La lecture devient vraiment laborieuse. Il est difficile de faire la part des choses. Beaucoup de questions, peu de réponses. Qui est fou ? Qui est la victime ? Quelles sont les raisons de tout cela ?

Les trois cent dernières pages conserveront leur mystère. J’ai finalement abandonné à la page cinq cent. À trop vouloir perdre le lecteur, l’auteur de ce roman labyrinthique a atteint son objectif, il m’a perdu.

lundi 3 décembre 2018

Alasdair Gray - Lanark

Alasdair Gray  Lanark Métailié

Alasdair Gray 

Lanark 

Ed. Métailié 


Avec son premier roman, fruit de trente ans de travail, Alasdair Gray frappe fort. Très fort. Trop fort ? C'est un livre compliqué, aussi difficile à cerner qu'il est impossible à résumer. Je ne vais donc pas m'y risquer. Disons juste qu'il est composé d'un prologue, de quatre livres et d’un épilogue - pas nécessairement dans cet ordre - et qu'il nous invite à suivre la (les ?) vie(s) de Lanark, peintre à Glasgow, thérapeute de dragons à ses heures perdues, amnésique et suicidaire. Je crois.

À la croisée des genres, roman fantastique, intrigue amoureuse, réflexion sur la folie, quête identitaire et récit d'apprentissage, ce livre totalement abscons et résolument expérimental est avant tout un parfait exemple de littérature du désespoir. C’est un livre qui dresse le portrait d'une vie totalement fucked-up, comme diraient les concitoyens de l'auteur. Il ne se contente pas de vous plomber ou de vous filer le bourdon mais, radical dans son ton, il véhicule une détestation copieuse de l’humanité. Autant dire que par cet aspect il a su me parler. Mais pour le reste, je dois bien avouer ne pas avoir tout compris. Y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? Je n'en jurerais pas. L'histoire est décousue, les personnages sont troubles et le résultat général est très dispersé. Alasdair Gray a sans doute voulu mettre trop de choses dans un même livre et me donne l'impression d'avoir été dépassé par son ambition.

Certes, les illustrations de l'auteur sont très élégantes et l'épilogue, qui en toute logique arrive quatre chapitres avant la fin, d'une grande richesse, est tout simplement génial. Durant quelques pages, il révèle les subtilisations littéraires, avoue les plagiats (en bloc, enchâssé ou diffus) et multiplie les références. Puis le temps d'un dialogue avec Lanark, le démiurge entre dans les pages de sa création et négocie son destin. Alors le roman se termine sur une apothéose. Pour autant, je le referme assez dérouté, perplexe.

dimanche 2 décembre 2018

Will Wiles - Way Inn

Will Wiles Way Inn La Volte

Will Wiles 

Way Inn 

Ed. La Volte 


Il me semble difficile de ne pas commencer ici en nommant le personnage principal : Neil Double. Cet homme au patronyme prédestiné est exactement ce que son nom laisse entendre, un double. Son métier consiste à prendre votre place dans les congrès professionnels si vous avez mieux à faire de votre temps. Il arpente les salons, écoute les discours, picore des amuse-gueules, dort dans des chaînes hôtelières et vous transmet un rapport circonstancié.

Et ça tombe bien, le confort aseptisé, les relations sans lendemain, l'aspect corporate, l'appartenance à une catégorie socio-professionnelle élevée, l'anonymat total, Neil Double adore ça. Mais un beau jour, il est démasqué. Et rien ne va plus. Ni pour lui, ni pour le livre…

Le roman est composé de trois parties. Dans la première, Will Wiles dresse le portrait acerbe des bullshit jobs, ces emplois vides de sens et dont l'une des caractéristiques principales est de ne rien produire. Les lobbies également en prennent pour leur grade et le roman a des airs de manifeste anthropologiques sur l'inutilité et la superficialité du travail en col blanc. Ce n'est pas toujours très subtil mais c'est juste et assez engagé. Cette première partie prend son temps mais est à mon sens la meilleure. On change de registre dans les deux parties suivantes. D'abord, l'auteur plonge son personnage dans le broyeur administratif, puis il l'envoie dans un cauchemar délirant. Alors le rythme s'élève et la narration gagne en fluidité là où malheureusement le roman perd en cohérence. 

Très enthousiaste au début, je referme ce livre peu convaincu. Le personnage routinier et insipide est bien pensé, les scènes d'absurdité bureaucratique sont percutantes, les descriptions de l'hôtel sont visuelles - on s'y croirait - et l'idée du bâtiment plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur est bien exploitée. Mais je déclare forfait sur le côté horrifique. L'ensemble est plutôt efficace et plaira sans aucun doute aux amateurs de romans d'épouvante. Mais je n'ai pas adhéré à ce registre.

Pierre Bayard - Le hors-sujet

Pierre Bayard hors-sujet proust digression Minuit

Pierre Bayard 

Le hors-sujet - Proust et la digression

Ed. Minuit 


À la recherche du temps perdu a radicalement changé ma perception de la littérature et compte parmi mes expériences de lectures les plus marquantes. Une fois ce monument terminé, j'ai lu tout ce qui me passait sous la main concernant Marcel Proust et son oeuvre, de sa biographie par Jean-Yves Tadié à son portrait par Céleste Albaret en passant par ses correspondances, des analyses du texte, des études et toutes sortes d'appareils critiques. Je suis allé visiter la maison de Tante Léonie à Combray, me promener sur le remblais à Balbec et c'est à ce moment-là que j'ai réalisé que j'étais une groupie.

Maintenant, quelques années plus tard, en partie sevré de cette addiction, je profite de l'approfondissement du travail de Pierre Bayard pour m'injecter une petite piqûre de rappel proustien. Le hors-sujet, qui propose de réfléchir à la notion de digression dans la littérature, s'appuie sur la Recherche comme référence. Comme souvent, son auteur ouvre les hostilités dès la première page avec une affirmation sans appel : "Proust est trop long." Bien sûr, cette assertion provocatrice est suivie d'une démonstration plus raisonnée. L'ouvrage cherche à définir le sujet du livre et à pointer du doigt les différentes digression possibles, s'interroge sur la longueur du texte et sur l'utilité de certains passages. À partir de tous ces éléments, tissant des liens entre littérature et psychanalyse, sachant que les deux domaines ne s'accordent pas forcément sur les définitions, il tâche de déterminer ce qui peut ou non être hors-sujet.

Autant l'auteur d'Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? sait être accessible, autant Le hors-sujet a tout du travail universitaire aride. C'est une lecture exigeante destinée à des amateurs éclairés, voire à un public très averti. À moins d'être particulièrement curieux ou de tenir à lire tout ce qui se fait sur la Recherche, je pense que, si sa problématique est intéressante, cette lecture n'est pas indispensable.

Quant au texte de Proust, il n'est pas trop long. Non. Certes, comme l'a fait Gérard Genette dans Figures III, on peut le réduire à "Marcel devient écrivain". Mais ce sont justement les digressions qui font la substance du livre, ce que reconnaît Pierre Bayard à qui je laisse la parole pour clore ce billet :
"Le sujet multiple que Proust met en scène se situe toujours ailleurs qu'à l'endroit où il paraît être, et […] la digression, au sens où nous l'entendons, est l'élément formel central de l'écriture de cet ailleurs."
"Le texte proustien est composé de telle manière qu'il n'y a que des digressions et qu'il est impossible de dire où, sans que la digression ne se résolve et que l'énoncé qui la désignait ne soit déjà devenu faux."

mercredi 28 novembre 2018

Ira Levin - Les femmes de Stepford

Ira Levin Les femmes de Stepford J’ai lu

Ira Levin

Les femmes de Stepford

Ed. J’ai lu


Ira Levin est-il un homme ou une femme ? Vers la moitié du livre, j'ai eu comme un doute. Après vérification - sa grosse barbe ne trompe pas - Ira Levin est un homme. Quelle importance le sexe de l'auteur peut-il avoir et pourquoi donc a-t-il fallu que j'aille m'en assurer ? Disons que mon interprétation de ce roman aurait probablement été bien différente en fonction de la réponse à la première question.

En effet, Les femmes de Stepford dresse un portrait pour le moins surprenant de la vie de couple en général, de la gent féminine en particulier. Nous sommes en 1972, le MLF bat son plein et pourtant, ici, toutes les épouses sont parfaitement dociles, dévouées à leur mari et semblent avoir pour unique passion de tenir un intérieur scrupuleux et immaculé. Et pendant qu'elles briquent la maison, les hommes passent leurs soirées au... "club des hommes". Joana, le personnage principal, qui emménage dans cette banlieue pavillonnaire avec son mari et ses enfants, en est assez étonnée. Le lecteur également.

Il faut reconnaître que c'est louche. Et ce qui n'est d'abord que mystérieux devient rapidement oppressant. Le roman instille comme un doute dans l'esprit du lecteur, le pressure et crée une ambiance paranoïaque et palpitante. C'est d'ailleurs la grande force de ce livre. Car si au final on ne sait pas exactement quel message Ira Levin souhaitait faire passer sur la condition des femmes et s'il n'y a pas vraiment besoin d'attendre la chute pour en saisir la teneur, les liens qui y mènent sont diablement efficaces et le roman est tout bonnement impossible à lâcher. La tension est gérée de main de maître et laisse abasourdi !

dimanche 25 novembre 2018

Christopher Priest - Conséquences d'une disparition

Christopher Priest  Conséquences d'une disparition Denoël lunes d'encre

Christopher Priest 

Conséquences d'une disparition 

Ed. Denoël 


Publié dans la collection "Lunes d'encres", clairement estampillée SF & F, ce nouveau roman de Christopher Priest, lui-même un auteur indissociable de ce registre, n'a finalement pas grand chose de science-fictionnel. Certes, l'intrigue se déroule quelques années plus tard, pour ainsi dire demain, mais je pense qu'avec cet ouvrage qui s'intéresse au 11 septembre 2001, on tient un roman de littérature blanche. Mais, blanche ou non, de la bonne littérature. Et c'est finalement le seul point qui importe vraiment.

Comme l'indique le titre et le suggère sa somptueuse couverture, Conséquences d'une disparition nous fait vivre les états d'âme d'un homme dont la compagne est portée disparue durant les attentats. Cet homme, Ben Matson, est un journaliste qui vit une histoire vive avec une éditrice. Il est écossais, elle est américaine et ils passent leur temps dans les avions. Jusqu'au jour où le pire se produit. Vingt ans après, une association d'idées le replonge dans les souvenirs et le chagrin. C'est l'occasion pour l'auteur du Prestige de s'interroger sur la tournure des évènements.

Ce roman est une prouesse de fluidité. Je l'ai lu d'une traite ou presque, captivé par le caractère intrigant de la trame, par la complexité des personnages et la subtilité de leur interaction et, j'en suis le premier surpris, par l'étude approfondie des attentats. Comme toute personne en âge de se souvenir, j'ai vécu ce jour scotché au poste de télé, je m'en souviens comme si c'était hier mais ce n'est pas pour autant un sujet qui m'excite. Là, ça m'a passionné. Christopher Priest a effectué un gros travail de recherche, a épluché les documents officiels, s'est penché sur les théories complotistes et les scénarios alternatifs et, par bien des aspects, son livre a tout de l'essai d'investigation. Mais, aussi documenté et réaliste soit-il, ce livre reste une fiction, comme l'auteur le précise en note de fin d'ouvrage. Une fiction, certes, mais qui fait également le constat d'une certaine évolution de la société depuis 2001. Ainsi, il est question de l'apparition des nouvelles technologies et de leur influence sur le comportement des citoyens, de la politique américaine, de l'impact du Brexit, de la place de l'Écosse dans la Grande Bretagne et des relations de celle-ci avec l'Europe.

Avec Conséquences d'une disparition, Christopher Priest signe un roman saisissant, un roman qui, non content de proposer une réflexion sociétale intelligente et inattendue, fait flirter réalité et délire d'interprétation, joue avec les niveaux de lecture et offre une perspective inédite des évènements. À ce degré, donc, on se moque bien de savoir s'il s'agit de littérature blanche ou non.

jeudi 22 novembre 2018

Richard Brautigan - Un privé à Babylone

Richard Brautigan Un privé à Babylone Christian Bourgois

Richard Brautigan 

Un privé à Babylone 

Ed. Christian Bourgois 


Babylone n'est pas que la ville antique de Mésopotamie dans laquelle se situaient les mythiques jardins suspendus. C'est également le refuge de Crade, le lieu dans lequel ce détective privé désabusé se retire quand son quotidien devient trop concret. Dans ce havre, il mène la vie qu'il ne peut que rêver : il est riche et célèbre, son nom est peint sur la porte de son somptueux bureau et il est assisté d'une belle secrétaire. Alors qu'à San Francisco, en 1942, il n'a ni crédibilité ni argent, il en doit d'ailleurs à tous ceux qui l'entourent, il n'a pas de bureau, pas de secrétaire et ne peut pas même s'offrir de balles pour garnir son inutile revolver. Et c'est bien ce dernier point qui pose problème au début du roman. Car pour une fois qu'il dégote une affaire, il a besoin d'une arme chargée.

Uniquement composé de très courts chapitres (en une ou deux pages), Un privé à Babylone est un monument de la contre-culture, un livre qui s'affranchit des genres, parodie volontiers le roman noir et fleure l'improvisation. On se demande parfois si l'auteur sait où il nous emmène tant son intrigue est foutraque, décousue et fantasmée. Ses personnages sont totalement dingues, à commencer par Carde, un type indolent et poissard qui fuit son existence miteuse à Babylone. Malheureusement, si ses séjours l’oxygènent et l'aident à affronter le monde réel, ils sont la cause principale de sa situation déplorable. Car le temps qu’il consacre à Babylone en est autant qu’il n’investit pas dans la vraie vie. Mais on peut comprendre qu'il cherche une échappatoire : impliqué dans une sordide histoire de vol de cadavres, il enchaîne les rencontres improbables - une femme mystérieuse qui boit des bières sans jamais aller aux toilettes, quatre noirs armés de rasoirs, une mère rancunière, le pervers employé de la morgue, la prostituée avec un trou dans le dos ou encore le sergent sadique.

Ce roman de Richard Brautigan, poète de l'absurde, pionnier de la Beat Generation et icône du mouvement hippie, est diablement inventif et faussement léger. Ses réparties sont grinçantes, le ton est cynique et pourtant c'est drôle. C'est un livre qui frappe juste et se lit cul sec, moins pour la rigueur de son intrigue que pour son caractère résolument désopilant.

Louis Codet - César Capérian ou la Tradition

Louis Codet  César Capérian ou la tradition Petite Vermillon table ronde

Louis Codet 

César Capérian ou la Tradition 

Ed. La petite vermillon 


Parce que c’est là que tout se fait, César Capérian quitte sa Gascogne natale pour monter à Paris. Si cette amorce vous rappelle celle des Trois Mousquetaires, dites-vous bien que la suite en est aussi éloignée que possible : le quotidien de ce jeune homme n’a rien des aventures romanesques de d’Artagnan. Pourtant, ce court roman n’en est pas moins passionnant.

César Capérian est un jeune homme ambitieux, promis à un brillant avenir. Mais encore faudrait-il qu’une bonne opportunité vienne frapper à sa porte. Car, caractérisé par une solide inertie, il attend que se produisent les événements. Et pendant ce temps-là, il ne fait rien. Rien d’autre que consacrer du temps à son ami le narrateur, qui, curieux, observe ce phénomène et l'écoute nommer les auteurs classiques, se référer à la Tradition, fumer la pipe et patienter.

Écrite par un auteur fauché dans la fleur de l’âge par la Première Guerre Mondiale, cette histoire d'un rêveur romantique qui ne jure que par les notions relatives au passé revisite à sa manière la querelle des anciens et des modernes. Avec cette fable douce-amère servie par une plume sobre et distinguée, Louis Codet nous fait partager un délicieux moment de poésie et dresse le portrait d'un homme original et attachant. Il nous rappelle au passage que, si l'espoir fait vivre, un homme pressé est déjà mort...

dimanche 18 novembre 2018

Pierre Bayard - Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?

Pierre Bayard Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer Minuit

Pierre Bayard 

Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? 

Ed. Minuit 


Adolescent, Pierre Bayard tombe amoureux de Geneviève Dixmer dans l'adaptation télévisuelle du Chevalier de Maison-Rouge, le roman d'Alexandre Dumas. Il suit avec passion le destin de la jeune femme et découvre son funeste sort à la fin du quatrième et dernier épisode. Des années plus tard, il continue à se demander si elle aurait pu couper (!) d'une manière ou d'une autre à l'échafaud. Il décide alors de réécrire le livre et d'entrer dans ses pages en endossant le rôle de Maurice Lindey. Transporté par la magie de sa plume au XVIIIème siècle, il revit les aventures du jeune révolutionnaire. Ainsi, exposé à son tour aux choix auxquels est confronté le personnage principal, il s'interroge sur les conséquences des décisions qu'il prend et sur la tournure des évènements.

Comme souvent chez Pierre Bayard, l'étude de ce roman est un prétexte pour soulever des problématiques et les étayer par des démonstrations philosophiques, sociologiques et psychanalytiques. Ici, pour étudier la notion de dilemme, il est surtout question de deux grands courants de la philosophie morale, l'éthique des principes (les obligations et les interdits) et l'étique des conséquences (l'indissociation des actions et des résultats). Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? est une fiction théorique (pour reprendre le terme de l'auteur) qui multiplie les références. Son principe est inventif, son sujet passionnant, son étude ludique et sa démonstration limpide et particulièrement accessible.

Mais surtout, là où l'universitaire fait fort, c'est qu'il a réussi en cent cinquante pages à me réconcilier avec un roman qui m'avait laissé de marbre. J'avais trouvé Le Chevalier de Maison-Rouge fichtrement mièvre et je ne me posais pas tellement la question de savoir si cette godiche de Geneviève Dixmer devait ou non y laisser sa tête. Cette nouvelle version, débarrassée des sentiments dégoulinants (malgré un sérieux bémol pour la description douteuse et presque embarrassante de sa nuit avec l'héroïne) et concentrée sur les questionnements psychologiques, est d'autant plus captivante qu'elle est rédigée à l'économie, non dénuée d'une certaine forme de suspense et parsemée de touches d'humour.