Vargo Statten
L'Héritage de la Lune
Ed. Fleuve Noir
Que l'on ne s'y trompe pas : je voue une véritable passion pour ces vieux romans d'anticipation. J'adore cette littérature, ses couvertures criardes, ses fusées en forme de cigare et ses intrigues écrites à la va-vite sous caféine. Mais, dès les premières pages de cette invraisemblable histoire d'un jeune savant auquel on vole l'invention léthale, j’ai été pris d'une intention ferme : fustiger la misogynie crasse des années cinquante... jusqu’à ce qu’un accident industriel de la narration ne vienne détourner mon attention.
Le dossier à charge était pourtant parfait, j'avais déjà consigné mes pièces à conviction, de savoureux morceaux de condescendance masculine à peine croyables aujourd'hui. Tenez, admirez plutôt ce premier spécimen où notre fier héros trouve un réconfort bien singulier :
"Que quelqu'un crût en lui, même si ce quelqu'un était Lucie, qui était incapable de distinguer un atome d'un fragment de charbon, cela suffisait à lui relever le moral."
La pauvre Lucie, réduite au rang d'épouse servile, et dont l'adoration aveugle suffit à requinquer l'ego de son grand homme.
Mais le festival continuait un peu plus loin, au rayon complotisme de comptoir :
"Personne n'est au courant de ce que vous avez fait, bien entendu ?- Non, non. Je ne suis pas si fou ! Ma femme le sait, mais c'est...- Votre femme ? Vous n'avez donc pas le bon sens de comprendre que le secret absolu est essentiel ? Les femmes bavardent ! Est-ce que vous l'ignorez ?"
Évidemment ! L'incontinence verbale du sexe faible est la source de tous les maux, c’est bien connu.
Et pour couronner le tout, l'auteur nous gratifie d'une tentative d'auto-analyse de son héros qui frôle le génie de l'hypocrisie :
"Ce n'était pas, se disait-il, qu'il désirât rabaisser Lucie ni essayer de montrer sa supériorité masculine."
Non, bien sûr que non. À quoi bon se fatiguer à abaisser sa femme quand celle-ci se prosterne déjà si bien toute seule ?
J'en étais là, j'aiguisais mes métaphores, je préparais mon réquisitoire contre le patriarcat triomphant de l'après-guerre. Et puis... le drame est survenu, la cohérence narrative a volé en éclats ! Au détour d'un paragraphe, sans crier gare, Vargo Statten décide de dynamiter les lois de la dramaturgie, du bon sens et de la psychologie humaine dans un dialogue d'une brutalité poétique sans pareille :
"- Je vous aimais tellement que je ne vous ai rien dit quand nous nous sommes mariés. Peut-être aurais-je dû le faire. C'était très égoïste de ma part, mais...- De quoi parlez-vous, demanda Cliff.- Je... Je n'ai plus que deux ans à vivre, Cliff ! »
Devant cette tragédie d'opérette, mon indignation féministe a vacillé. Mais le coup de grâce restait à venir. L'apparition d'un personnage improbable est venue enfoncer un ultime clou dans le cercueil de ma rigueur critique :
"Je suis, mes amis, le dernier de la race lunaire, le seul véritable Sélénite existant. J'appartiens à une race qui a précédé celle de la Terre, puisque le peuple de la Lune était dans sa plénitude alors que l'humanité n'avait même pas encore paru sur cette planète..."
Là, je pose les armes. Devant un Sélénite millénaire surgi du chapeau de l'auteur pour côtoyer une épouse qui annonce sa mort imminente entre la poire et le fromage, le sexisme de l'œuvre s'efface derrière un rideau de non-sens absolu. On ne peut plus en vouloir à l'auteur d'être misogyne : l'homme opère manifestement dans une autre dimension spatio-temporelle. Face à un tel chef-d'œuvre d'absurdité cosmique, on ne critique plus, on contemple, on savoure, avec le sourire béat et l'infinie tendresse réservés à l'amateur apathique.










