lundi 15 juillet 2019

Yves Ravey - La fille de mon meilleur ami

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Yves Ravey 

La fille de mon meilleur ami 

Ed. Minuit 


Sur son lit de mort, le meilleur ami du narrateur lui avoue l'existence de sa fille et lui demande de veiller sur elle. Mathilde, c'est son nom, est une femme... disons... fantasque. Maintenant qu'elle dispose de l'aide d'un nouvel ange gardien, elle compte bien revoir son fils qui lui a été retiré. Mais le narrateur, petit truand désargenté au portefeuille garni de fausses cartes de visite, n'a pas tellement l'intention de tenir parole sans faire d'une pierre deux coups. Pourquoi ne pas en profiter pour soulager le père de l'enfant de sa mallette remplie des fonds collectés pour le soutien du mouvement de grève qui paralyse la ville ?

Yves Ravey s'est spécialisé dans le roman noir minimaliste et il n'a encore une fois pas dérogé à la règle. Avec ses 140 pages en caractère Oui-Oui et interligne double, il a dépouillé son douzième livre à l'excès, ne lui laissant qu'un goût de trop-peu. Non pas que je ne trouve mon compte que dans les pavés - d'ailleurs aller à l'essentiel peut avoir du bon - mais là on est plus proche de l'épuration que de l'affinage. Il a bien, ici ou là, ponctué son texte d'un détail qui fait mouche, d'un petite phrase qui frappe juste ou d'un élément visuel mais c'est un peu court. Peu développée, l'intrigue m'a laissé insensible, je n'ai ressenti aucune empathie pour le personnage et les traits d'humour grinçant propres à l'auteur de Trois jours chez ma tante m'ont vaguement fait sourire.

La fille de mon meilleur ami est un livre qui ne se positionne pas suffisamment, aussi bien dans le fonds que dans la forme. Lu dans la soirée, comme on regarderait un téléfilm, ce n'est pas désagréable, plutôt efficace mais loin d'être mémorable. Je pense d'ailleurs que j'en aurai tout oublié dans un peu moins de pas longtemps.

mercredi 10 juillet 2019

Jo Walton - Mes vrais enfants

jo walton mes vrais enfants denoel folio
Jo Walton 

Mes vrais enfants 

Ed. Denoël 


Patricia Cowan est confuse. Elle est âgée et ne peut plus vraiment faire confiance à sa mémoire. D'ailleurs, quand elle se retourne sur son passé, elle n'est plus certaine de savoir quelle trajectoire a pris sa vie le jour où Mark l'a demandée en mariage.

L'histoire de Patricia commence en 1926. Aucun doute là-dessus. Et à un moment donné elle rencontre Mark qui lui fait sa demande. Mais que lui répond Patricia ? Accepte-t-elle ? Refuse-t-elle ? Dans le doute, après le récit de ses années d'enfance, d'adolescence puis de jeune adulte, Jo Walton nous raconte les deux variantes par alternance. Appliquant la théorie de l'effet papillon et imaginant les impacts que peuvent avoir les actions de chacun, son choix n'aura donc logiquement pas que des implications sur sa vie personnelle. Et donc, si une décision semble d'abord meilleure que l'autre, le temps qui passe et les divergences de la grande Histoire nivellent les différences. Jo Walton évite ainsi l'écueil du roman manichéen et propose, en même temps que le portrait touchant d'une femme confrontée à ses choix, une uchronie subtile et captivante.

Le destin de Patricia - ou plutôt ses destins - est donc l'occasion d'imaginer les différentes tournures des évènements, l'émulation du progrès ou le désastre de la guerre. Clairement anti-militariste et résolument pacifiste, le roman peut paraître un brin naïf à ce sujet mais a le mérite d'ouvrir des pistes de réflexion et d'assumer son point de vue. Toutefois, le vrai sujet du livre est ailleurs : c'est la condition des femmes qui est au cœur du récit, leurs droits, leurs libertés ou encore leur sexualité. Mes vrais enfants est donc bien plus qu'une simple fiction sur les conséquences de nos choix. C'est un roman intelligent, habile dans sa construction et particulièrement fin, un livre sensible et émouvant. Un grand livre.

Pour lire d'autres avis au sujet de ce livre, le mieux est encore de cliquer ici.

samedi 6 juillet 2019

Jean de La Ville de Mirmont - Les dimanches de Jean Dézert

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Jean de La Ville de Mirmont 

Les dimanches de Jean Dézert

Ed. La Petite Vermillon 


Je fonctionne beaucoup par association d'idées et, jusqu'à présent, quand je pensais à la journée du dimanche, il me venait volontiers en tête le générique de "Vivement lundi" avec the very famous Bernard Ménez.

Mais ça c'était avant. Avant de lire le petit opus de Jean de La Ville de Mirmont.

Ce livre, ou tout au moins le court roman ouvertement autobiographique qui en compose la première partie et donne son titre au recueil, nous fait vivre le quotidien d'un homme passe-partout et relativement morne qui a su élever la routine au rang des beaux arts. Bien entendu, quand une femme entre dans la vie ordonnée de ce simple employé de bureau, son train-train méthodique en prend un coup.

Les dimanches de Jean Dézert est un exemple assez classique de ce que cette littérature du début du vingtième siècle a pu produire de meilleur : une littérature désabusée et un brin mélancolique dans laquelle il ne se passe rien et dont l'intérêt réside moins dans une intrigue captivante que dans le portrait rêveur de son personnage et dans une prose résolument poétique.

Les vers qui suivent les non-aventures de Jean Dézert lui donnent une nouvelle perspective. Ils invitent à reconsidérer l'opinion qu'on avait pu se faire de cet auteur à travers son autoportrait à peine dissimulé dans les pages du roman. Il semblait contemplatif et passif, il se révèle débordant d'imagination, emporté par des envies de voyages et motivé par une énergie communicative. L'horizon chimérique est un poème fabuleusement esthétique, une oeuvre sensible aux fortes odeurs d'embruns. Les contes qui clôturent ce volume enfoncent le clou et démontrent l'étendue du talent de cet auteur tristement méconnu et malheureusement fauché dans ses jeunes années par la Première Guerre Mondiale. 

Et maintenant, quand je pense à la journée du dimanche, c'est Jean Dézert qui me vient en tête. Et Bernard Ménez alors ? Bah...

mercredi 26 juin 2019

Stuart Turton - Les sept morts d’Evelyn Hardcastle

stuart turton les sept morts d'evelyn hardcastle sonatineStuart Turton 

Les sept morts d’Evelyn Hardcastle 

Ed. Sonatine 


Le premier livre de Stuart Turton, un roman policier teinté d'une touche de fantastique, nous propose de revivre huit fois la journée au terme de laquelle meurt Evelyn Hardcastle. Durant huit journées, vous déambulerez dans cette vaste demeure bourgeoise et côtoierez des spécimens un brin dégénérés de l'aristocratie anglaise du début du vingtième siècle ainsi que le personnel de maison. Vous apprendrez à connaître chacun d'entre eux et en soupçonnerez la majorité. Quelques personnages énigmatiques traverseront le paysage et vous exposeront les règles démoniaques et impeccablement rigoureuses qui régissent cet univers clos et cyclique. Le but du jeu, pour le narrateur comme pour le lecteur, est simplement de démasquer le/la meurtrier/ère.

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle commence comme un whodunit assez standard jusqu'à ce que, au début de la deuxième journée, vous poussiez un petit cri aigu (oui, aigu) en réalisant que le classicisme annoncé dissimulait une originalité insoupçonnée. Vous venez alors de pénétrer de plein pied dans un roman assez génial, bluffant, à la construction complexe et implacable, dans le livre parfaitement maîtrisé et totalement fou d'un auteur qui doit l'être au moins autant.

Parfois, le moins on en dit, le mieux c'est. J'ai bien conscience du caractère vague et peu argumenté de ce billet mais plus serait trop, je m'arrête là. Pour le reste, il faudra me faire confiance...

Yogo n'en pense pas moins et n'en dit pas trop.

dimanche 23 juin 2019

Theodore Sturgeon - Les plus qu'humains

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Theodore Sturgeon

Les plus qu'humains

Ed. J'ai Lu


Du même Sturgeon, j’ai lu Cristal qui songe quand j'étais ado et j'en garde vaguement le souvenir d'un roman poussiéreux, caricatural et à la langue assez maladroite. J’imagine que c’est à mettre sur le compte d’une traduction datée et de l’immaturité du lecteur d’alors. La parution des œuvres de l'auteur dans une nouvelle mouture était l’occasion d'y revenir mais en ouvrant plutôt Les plus qu’humains.

Le roman s'ouvre sur une scène très forte. On découvre "l'idiot" dès les premières pages, un personnage solitaire et inadapté dont le portrait frappant est saisissant d’humanité. Rapidement confronté à une fille étrange, il est brutalisé par le père extrêmement violent de celle-ci avant d'être recueilli par un couple, les Prodd, avec lequel il va découvrir la sécurité et l'affection. Après l'intensité de la première scène, le livre offre des moments de pure grâce dans la relation très singulière et touchante qui se crée entre "l'idiot" et ce couple sans enfant. Mais cette cohabitation ne dure qu'un temps. En effet, ce n'est pas le sujet du livre.

Les personnages secondaires finissent donc par entrer en scène et les fils narratifs par se multiplier. On pénètre alors dans le vif du sujet : Les plus qu'humains s'intéresse à la vie communautaire d'une poignée d'enfants "différents", doués de talents et de capacités surhumaines. Il décrit leur accession au gestalt, une forme de vie grégaire dans laquelle chacun apporte au groupe et comble les lacunes communes avec ses lacunes personnelles.

Les personnages font des va et vient, la narration et les points de vue changent régulièrement, l'intrigue devient décousue, l'auteur saute du coq à l'âne et il perturbe le lecteur en décuplant les focales ainsi qu'avec un découpage en trois parties dont l'apparente indépendance est pour le moins déroutante. J'ai eu beaucoup de mal à trouver une cohérence dans ce roman à tiroirs et à raccrocher les différentes trames. Et j'ai fini par me perdre dans cet ensemble confus. Ajoutez à cela le fait que je n'aie pas adhéré au caractère philosophique du livre et sois resté assez sceptique face à cette approche thérapeutique, que les personnages m'aient laissé insensible, à l'exception de "l'idiot" lors de cette scène d'une grande sensibilité de cohabitation avec les Prodd, vous comprendrez que mon enthousiasme ait pu retomber comme un soufflé après l'excellente amorce du roman.

De la confiture aux cochons, vous direz-vous. Et vous aurez probablement raison. Tout le monde s'accorde à qualifier ce roman de classique, de chef d'oeuvre du genre, de fable morale incontournable. Peut-être Sturgeon n'a-t-il juste rien à dire au cochon que je suis.

jeudi 20 juin 2019

San-Antonio - Tango chinetoque

san antonio tango chinetoque fleuve noir

San-Antonio 

Tango chinetoque 

Ed. Fleuve Noir 


Quelle ouverture de roman ! Les premières pages nous font vivre la veillée funéraire de Bérurier. Non pas qu'il soit mort mais comme il vient bien malgré lui de signer pour une mission suicide, il prend de l'avance, entouré de sa cour des miracles personnelle : Berthe, Alfred, Pinaud et toute la clique. Un hommage haut en couleur pour l'inénarrable Alexandre-Benoît.

Et cette mission alors ? Se rendre en Chine incognito et découvrir une mystérieuse base de lancement d'engins spatiaux. Accompagné de San-A, qui refuse de l'envoyer seul au casse-pipe, "Sa Plantureuse Idiotie" s'envole pour le pays de Mao. Les deux hommes vont y vivre une aventure particulièrement riche en actions : saut en parachute, meutes de loups, courses poursuites, explosions, traversée d'un champ de mines, emprisonnement et même une mise en orbite, le tout sans transition aucune, à croire que l'auteur a plus cherché à divertir qu'à construire une intrigue cohérente. Divertir, oui, mais avec ce style inimitable qui mêle humour, désinvolture et langage fleuri.

Tango Chinetoque est un excellent épisode, drôle, un brin grotesque et peu crédible, rempli de scènes d'anthologie, à commencer par le récit des raisons qui envoient Béru en Chine ou encore la manière dont "Le Gros" se lie d'amitié avec un bélier nommé Cyprien.

Allez, et pour le plaisir, voici quelques positions tirées du Kâmasûtra personnel du commissaire : "la perruque tournante", "la mayonnaise ratée", "la canoë fantôme" "le sabre et le goupillon", "la calotte glaciaire", "le trou normand et la crêpe dentelle" "la chenille processionnaire", "le médius caverneux", "le contre-écrou inversé", "le plissement alpin", "le pointillé langoureux" ou bien "le grand hypoglosse surmené". Pour n'en citer que quelques unes, bien sûr.

lundi 17 juin 2019

David Mitchell - Slade House


David Mitchell  Slade House L'Olivier David Mitchell

Slade House

Ed. L'Olivier 


Slade House est une "vieille maison massive, austère, grise, à moitié étouffée par le lierre", sise dans une ruelle obscure, derrière une porte noire si petite que vous pourriez passer devant sans la voir. Priez d'ailleurs pour ne pas la voir... car si vous avez le malheur de pousser la porte et d'entrer dans la maison... vous n'en sortirez plus...

C'est ainsi que tous les neuf ans, l'immuable rituel des disparitions se reproduit. En 1979 déjà un garçon solitaire en faisait les frais. En 1988, c'était au tour d'un policier de s'évanouir dans la nature puis, en 1997, une jeune femme adepte des phénomènes paranormaux. Et tous les neuf ans, une nouvelle victime.

Même si chaque cas donne lieu à une histoire propre, ce livre est à lire comme un roman et non pas comme un recueil. Les intrigues s'enchaînent, chacune fait allusion à la précédente et le tout forme un récit complet. Cinq histoires, de 1979 à 2015, et autant de raisons de frissonner. En effet, avec Slade House, David Mitchell revisite le thème de la maison hantée et se montre particulièrement inspiré pour créer une ambiance inquiétante et oppressante. Cette atmosphère doit beaucoup à un décor léché, à un astucieux effet de montage et à une utilisation maîtrisée d'enchaînements troublants et de fondus très graphiques, voire cinématographiques - à croire, d'ailleurs, que l'auteur avait en tête une éventuelle adaptation à l'écran.

Ce n'en est pas une suite pour autant et il n'est pas indispensable de l'avoir lu mais Slade House fait plusieurs références à L'âme des horloges. Le roman est également parsemé de multiples allusions aux autres livres de son auteur. J'en ai loupé beaucoup, ayant fait l’impasse sur quelques titres et n'ayant pas forcément en tête ceux que j'ai lus. C'est un détail assez anecdotique et ce n'est jamais gênant. Je suis d'ailleurs un peu embêté de terminer là-dessus. Alors je vais encore ajouter, en guise de conclusion, que Slade House est un roman de genre assez effrayant, inventif dans sa construction ainsi que dans ses multiples niveaux de langue, très fluide et totalement immersif. C'est mieux de finir comme ça, non ?

mercredi 12 juin 2019

Thomas Ligotti - Chants du cauchemar et de la nuit

thomas ligotti chants du cauchemar et de la nuit dystopia workshopThomas Ligotti 

Chants du cauchemar et de la nuit

Ed. Dystopia Workshop 


Qui n'a pas déjà passé une soirée autour d'un feu à raconter des histoires qui font peur, le visage éclairé par une lampe de poche collée au menton ? À ce petit jeu, Thomas Ligotti doit être redoutable. Ses histoires filent une sacrée frousse et je vous mets au défi de ne pas régulièrement frissonner à la lecture de ce recueil.

La première nouvelle, "Petits jeux", donne le ton. Elle nous fait assister au dialogue entre une femme et son mari, psychologue dans une prison. Un verre à la main et le regard vague, l'homme raconte les doutes auxquels il est confronté et le trouble dans lequel le plonge un patient sans nom. Au fil de la conversation, les éléments sont révélés, le lecteur comprend les raisons de son tourment et la tension monte lentement, jusqu'à une chute très, très classique, assez attendue mais tellement bien amenée qu'elle fonctionne à coup sûr.

Le reste du livre est du même acabit. Le registre reste dans le domaine de l'épouvante mais la langue varie d'une histoire à l'autre alors que l'auteur, formellement inventif, joue avec les procédés narratifs. Vampire, poupée ou encore criminel, Thomas Ligotti n'hésite pas à s'emparer de tout ce qui peut faire dresser les cheveux sur la tête. Ciselant avec raffinement et une grande précision des ambiances terrifiantes, il crée des atmosphères lourdes et effrayantes. Et ça fonctionne. Certes, je n'ai pas forcément retrouvé dans les nouvelles suivantes l'extrême tension de la première histoire mais le livre reste dans l'ensemble très efficace.

Il est aussi noir que la magnifique couverture signée Stéphane Perger.

lundi 10 juin 2019

San-Antonio - Passez-moi la Joconde


san antonio passez moi la joconde fleuve noirSan-Antonio 

Passez-moi la Joconde 

Ed. Fleuve Noir


Quand San-Antonio part en vacances, il n’attend pas la deuxième page pour mettre la truffe dans un truc louche. Un truc louche doté d'une truffe : un chien. De fil en aiguille, le voilà embarqué dans une histoire de planche à faux billets. De repos dans les Alpes, le commissaire reprend du service sur son temps libre.

Nous sommes en 1954 et, à cette époque, les enquêtes de San-A sont des intrigues qui tiennent la route, des scénarios bien ficelés mais encore assez classiques. À part "le vieux", son supérieur, les personnages secondaires sont pour ainsi dire absents, Bérurier n'est que vaguement évoqué et les autres ne figurent pas encore à l'appel. Quant à la langue, elle est déjà très inventive bien que relativement sage. Pour autant, l'auteur de Berceuse pour Bérurier nous offre déjà un joli florilège des positions de son kamasutra maison et dont les noms sont évocateurs. Jugez plutôt : "le coup du serrurier", "la fleur tropicale", "le triporteur hindou", "l’amour à la cul-de-jatte", "le soleil de minuit", "la tablette de chocolat" ou encore "papa-maman chez les Turcs".

« Elle, son vice, c’etait la brouette chinoise. C’est moi qui faisait le jardinier, bien entendu. »

Le roman est bouclé en 188 pages réglementaires, la taille calibrée de la collection "spécial police" chez Fleuve Noir. 188 pages de franche rigolade, de vocabulaire croustillant, de testostérone, d'expressions imagées et de références à la France des années cinquante. Un moment bien agréable.

dimanche 2 juin 2019

Yves Letort - Le fort

yves letort le fort l'arbre vengeur

Yves Letort 

Le fort

Ed. L’Arbre Vengeur 



La littérature a son lot de variations sur le thème du Désert des Tartares. Des bonnes, des moins bonnes. Avec cette histoire d'officier envoyé inspecter un fort en terrain depuis longtemps pris à l'ennemi, le roman d'Yves Letort revisite en règle le chef d'œuvre de Buzzati et rentre indéniablement dans la première catégorie. Ainsi, tout comme Giovanni Drogo, Quernand, son personnage, expérimente l'ennui, le temps qui passe et l'absurdité d'un conflit invisible dont on a même oublié les causes.

Le fort, clairement inspiré de littérature de genre et de romantisme noir, est un hommage assumé au surréalisme et une pièce qui, semble-t-il, occupe la place centrale dans le vaste univers romanesque de son auteur. Très stylisé et riche d’une plume raffinée, il parvient à créer du mystère autour de personnages secondaires somme toute assez anodins et à rendre énigmatique un simple décor humide presque vide. C’est d’ailleurs ce vide, à commencer par l’absence du prédécesseur de Quernand, disparu sans laisser de trace, qui contribue à forger l’atmosphère d’étrangeté qui règne sur le livre.

Roman d’ambiance aussi singulier que poétique, ce court livre transporte le lecteur hors du temps et, s’il donne bien envie de relire le classique italien auquel il fait allusion, il invite également à aller plus avant dans l’univers d’Yves Letort. Ce dont j’ai bien l’intention.