lundi 20 septembre 2021

Guillaume Pitron - L'Enfer numérique

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Guillaume Pitron 

L'Enfer numérique 

Ed. Les Liens qui Libèrent 


Vous qui lisez ces lignes, je ne vous félicite pas !
 
Avez-vous seulement conscience de la quantité de CO2 émis et de l'électricité consommée pour consulter cette simple page ? Et tout ça pour quoi ? Pour lire l'avis d'un lecteur concernant un essai sur l'impact environnemental du numérique. Je ne vous félicite pas ! Mais je ne vaux pas mieux que vous, j'en ai bien conscience : non seulement j'ai fait tourner mon ordinateur deux bonnes heures pour rédiger ces quelques paragraphes, j'ai cherché des informations en ligne et sollicité Google à plusieurs reprises, mais en plus j'ai glissé un lien vers cet articles sur les réseaux sociaux. D'ailleurs, le simple fait que vous ayez la possibilité de liker un tweet qui pointe vers cette page - mais vous ne le ferez pas, n'est-ce pas ? - est une hérésie totale. Oui mais une hérésie finalement assez représentative d'un comportement paradoxal, le mien et le vôtre.

Je ne vaux pas mieux que vous et pourtant je suis loin d'être de la pire espèce : mon smartphone est d'un autre temps et je ne l'utilise pour ainsi dire jamais, je ne me colle que rarement devant un écran si ce n'est pour alimenter ce blog et je parviens à peine à justifier ma présence sur le seul réseau social que je pratique.
 
Ce n'est pas la lecture du livre de Guillaume Pitron qui me donnera envie de consommer plus de numérique. Au contraire. Son enquête est édifiante et met le lecteur face à une évidence : rien n'est dématérialisé dans le virtuel. Les objets de notre quotidien, qui sont constitués de dizaines de matières premières et qui mobilisent une part énorme de la production mondiale des métaux, comportent de plus en plus de lignes de code et envoient toujours plus de données vers des datacenters à l'autre bout de la planète, gigantesques et gros consommateurs d'énergie, à travers les câbles sous-marins déployés par des navires et qui tapissent les fonds des océans. Likez cet article et vous ferez voyager des informations à travers sept couches du fonctionnement d'internet - des applications au réseau, au transport ou à la liaison - et vous ferez appel à une infrastructure qui dépasse l'entendement et impacte directement l'environnement.
 
Dans son essai, l'auteur de La guerre des métaux rares s'interroge sur la tendance actuelle à la généralisation du numérique, mais également sur notre comportement et sur les enjeux écologiques. Ni alarmiste, ni réactionnaire, il propose une réflexion nécessaire et travaille à une prise de conscience ainsi qu'à une responsabilisation d'ordre politique et citoyenne. Son essai est passionnant, instructif, et le temps consacré à sa lecture sera d'autant mieux investi qu'il génèrera une empreinte carbone nettement inférieure à un temps équivalent consacré à surfer sur internet.

vendredi 17 septembre 2021

Nicolas Ragonneau - Proustonomics

Nicolas Ragonneau Proustonomics Le temps qu'il fait
Nicolas Ragonneau 

Proustonomics - Cent ans avec Marcel Proust

Ed. Le temps qu'il fait 

 
Après une délicate période de sevrage et une longue abstinence, je croyais en avoir terminé avec mon addiction à Marcel Proust et à son œuvre. Mais j'ai commis l'erreur classique, j'ai baissé ma vigilance. Or, la grande difficulté dans la dépendance, c'est de ne pas replonger. Il y a quelques temps, la lecture du Hors-sujet de Pierre Bayard avait déjà fragilisé l'édifice de ma reconstruction, puis le volume de Christian Péchenard rassemblant ses trois essais sur l'auteur de la Recherche et intitulé Proust et les autres avait amorcé la bascule. Je scelle ma rechute avec le livre de Nicolas Ragonneau...

Éditeur, journaliste, écrivain et traducteur français, Nicolas Ragonneau s'est surtout imposé depuis 2019, date de création de son site littéraire, comme un spécialiste de Marcel Proust. Pour preuve, son livre est préfacé - que dis-je ? adoubé ! - par Jean-Yves Tadié, l'un des papes de l'univers proustien. Jouant la carte de l'originalité, il ne se contente pas de proposer une énième approche classique mais a opté pour une étude de la Recherche sous un angle économique. Composées de chiffres, graphiques, anecdotes, ces miscellanées auscultent l’œuvre de Marcel Proust sous tous ses aspects les plus improbables, des différentes éditions du texte à leurs ventes, de ses traductions à ses pastiches, de sa composition à son temps de lecture, de l'influence des prénoms proustiens à celui du port de la moustache, de la madeleine au braille, en passant par l'étude passionnante de son histoire éditoriale.
"L'histoire éditoriale du roman proustien concentre en effet tant de problématiques et de cas d'école qu'elle servirait aisément à traiter de sujets aussi divers que l'édition à compte d'auteur, le service de presse, la publicité, le marketing, le prix du livre, la correction des épreuves et le suivi de fabrication, le passage d'un éditeur à un autre, le contrat d'auteur, l'édition de luxe, le parasitisme, la contrefaçon, le choix du titre, les prix littéraires, la tradition, la censure, le droit moral, l'établissement et l'édition de textes posthumes, l'appareil critique, l'entrée dans le domaine public, la bibliophilie."
Proustonomics est un ouvrage ludique et décalé. Mais, comme souvent avec les essais sur la Recherche, s'il peut s'adresser aux simples curieux, il trouvera surtout son public chez les amateurs. Et chez les drogués, comme moi, ce qui est confirmé dans la préface par Jean-Yves Tadié, à qui je laisse volontiers le mot de la fin.
"Sur Proust, on en veut toujours plus, comme de la drogue."

jeudi 16 septembre 2021

Franz Bartelt - Of course

franz bartelt of course arbre vengeur
Franz Bartelt 

Of course 

L’Arbre Vengeur 

 
"Le temps c’est de l'argent, sauf à un moment donné." 
 
Le temps. 

* Regarde l'heure - 21h04 *
 
Le temps, parlons-en. On le dit absolu, on le pense relatif et j’essaie de gérer le mien de manière pragmatique. Comment vous expliquer ça... tiens, quand je cuisine, par exemple : je mange vite, sans enthousiasme, par nécessité, et j’ai souvent l’impression de perdre mon temps quand je fais ma tambouille. Donc je tache de ne pas consacrer plus de temps à préparer mon repas que je n’en mets pour l’avaler. Pour ce blog, c’est un peu la même chose, si ce n’est que toutes les étapes me procurent du plaisir. Disons que si je lis vite et écris vite, j’évite de passer des plombes sur un article si je n’ai même pas mis une heure pour lire le livre dont il est question. En l’occurrence, ce court roman de Franz Bartelt. 

Lu en un aller-retour en métro entre ici et là-bas, je me donne une demi-heure pour pondre ce billet. Un peu comme un exercice d'écriture à contrainte. Et comme en plus ce roman brille par son économie de moyens et une impression générale de facilité ou de nonchalance, j'ai le sentiment de respecter une certaine forme de cohérence. Une impression de nonchalance, disais-je. Oui mais une nonchalance non dénuée de technique. En effet, le narrateur, apprenti enquêteur et auteur débutant, qui découvre les règles d'or du roman de genre et les applique à la lettre, reconnaît rapidement qu'écrire est plus compliqué et plus technique que prévu. Il suit donc scrupuleusement le manuel du parfait biographe, lui qui confesse avoir découvert le mot "biographie" en se lançant dans celle du commissaire Moncheval. Ce texte nous présente donc le policier - indolent mais bien nommé - et nous fait suivre l'enquête qui lui fit mettre la main sur le tueur en série qui assassinait des femmes à coups de fer à cheval.

Ce faux roman policier est donc autant une parodie de Série Noire qu'un pastiche des techniques d'écriture. Se moquant gentiment du genre et étalant avec dérision sa connaissance des ficelles narratives et des procédés du récit, l'auteur du Fémur de Rimbaud se fait plaisir et offre une véritable démonstration de style, de sens de la formule et d'humour, parfois absurde, souvent grivois. Mais si l'auteur est talentueux, il est aussi un peu faignant. Sa nonchalance saute aux yeux et cantonne Of course à ce qu'il est : un divertissement innocent, sympathique mais peu consistant.

* Regarde l'heure - 21h18 *
 
Quatorze minutes. Pas mal. Pas moins nonchalant, pas plus consistant, cohérent. Pas mal pour quatorze minutes.

vendredi 10 septembre 2021

Stephen Hawking - Une brève histoire du temps

Stephen Hawking Une brève histoire du temps Lizzie
Stephen Hawking 

Une brève histoire du temps 

Ed. Lizzie 

 
Il faut consacrer près de sept heures pour audiolire dans son intégralité le classique de Stephen Hawking. Cela peut sembler long mais c'est finalement assez court, surtout ramené à l'échelle de l'univers, dont on estime l'âge à environ 14 milliards d'années. 14 milliards d'années ? Oui, bienvenue dans le monde merveilleux de la cosmologie, des valeurs qui dépassent l'entendement et des théories astrophysiques imprégnées de théologie.

Dans Une brève histoire de temps, Stephen Hawking propose à ses lecteurs - en l'occurrence à ses auditeurs - de découvrir les grands concepts d'espace et de temps, certains phénomènes cosmiques, les lois qui régissent l'univers et les penseurs qui sont à l'origine des découvertes majeures dans ce domaine. Cet ouvrage de vulgarisation scientifique est présenté comme un livre "simple" s'adressant à un public "profane". J'imagine que c'est le cas si on en juge à ses ventes qui se comptent en millions d'exemplaires depuis une trentaine d'années et à ses traductions dans des dizaines de langues. Tout le monde a acheté ce livre. Mais tout ceux qui l'ont acheté l'ont-ils lu ? Je m'interroge. Et ceux qui l'ont lu l'ont-ils compris ? C'est une autre question. Pour ma part, je dois avouer ne pas avoir tout saisi. J'y suis pourtant allé de bon cœur et j'ai écouté avec attention, souvent le front plissé. Mais il est arrivé à plusieurs reprise que l'auteur me perde, que ce soit avec des chiffres qui ne représentent rien pour le commun des mortels - du moins pour moi - ou avec certaines théories complexes que j'ai eu le sentiment de ne pas être suffisamment outillé pour pleinement appréhender.

Il n'est pas exclu que le problème vienne de moi mais il n'est pas exclu non plus qu'il vienne en partie du support. Je crois que non seulement certains passages mériteraient d'être surlignés, relus ou qu'au moins on s'y attarde, ce qui n'est pas aisé avec la version audio, mais en plus les schémas qui illustrent plusieurs concepts dans la version papier et semblent nécessaire à la compréhension brillent ici par leur absence. Heureusement, ils sont souvent expliqués très clairement et le comédien qui interprète le texte, Franck Dacquin, en fait une lecture limpide.

Entre les quarks, les trous noirs, la flèche du temps, la théorie des cordes, la physique quantique, l'effet Doppler ou encore le principe d'incertitude, l'auteur livre volontiers des anecdotes personnelles et, s'éloignant parfois des sentiers scientifiques, il partage ses interrogations ontologiques sur l'existence de Dieu - ce qui explique sans doute le terme "profane" qui a une connotation bien plus théologique qu'astrophysique. Une telle somme d'informations et de réflexions donne à cet ouvrage une perspective vertigineuse. C'est pour toutes ces raisons que je reste persuadé qu'il est plus à mettre entre les mains - ou les oreilles - de personnes réellement motivées que simplement curieuses. Je me situais plutôt, au moment d'entamer cet ouvrage, dans la seconde catégorie.

lundi 6 septembre 2021

F. Richard-Bessière - Cycle John Forbischer

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F. Richard-Bessière 

1 - Terre degré "0"

Ed. Fleuve Noir

 
Les communistes, ces monstres infâmes, n’ont pas gagné que la guerre, ils ont également remporté la course aux étoiles et Mars est dorénavant une extension du territoire de l’URSS. C'est là, prisonnier sur la planète rouge, que John Forbischer, le narrateur, a vécu le conflit international. Quelle horreur ne découvre-t-il pas quand il rentre sur Terre : la population est affamée, les rues sont délabrées et envahies de pestiférés...
"Une ville usée, puant la mort et la pourriture. Une ville qui n’en portait plus que le nom, abritant des êtres paralysés par la terreur." 
Heureusement, son ami Harry travaille secrètement sur un moyen de renverser la tendance ! Il a découvert un procédé qui décuple l'intelligence et devrait permettre aux États-Unis de reprendre la domination internationale et à ses citoyens de rivaliser avec les puissants cerveaux électroniques russes. En parallèle à cela, il concocte un sérum contre la "peste verte" qui décime la population. Mais bientôt, alors que se présente un autre problème plus urgent - depuis qu'une bombe envoyée par les russes a explosé au-dessus de l'Amérique du Nord, le ciel s’obscurcit, la température baisse et une moisissure mortelle se développe - nos deux héros sont capturés par leurs ennemis. 
 
L'auteur a beau avoir déjà exploré un nombre non négligeable de pistes et s'être beaucoup dispersé, le lecteur n'est pas encore au bout de ses surprises pour autant. En effet, Harry et John mettent au point un projet d'évasion grâce à des téléporteurs... Là, c'est la dispersion de trop. Trop d'intrigue tue l'intrigue. Entre la guerre, la conquête spatiale, la peste, les formules secrètes, les cerveaux électroniques, la modification de l'atmosphère, la captivité et la téléportation, le lecteur se perd, ne sachant plus à quoi se raccrocher. D'autant plus que ce roman étant un premier volume, on peut s'attendre à ce que la suite réserve également son lot de surprises...
"L’Homme n’est pas bon, Harry, tu le sais, il y aura toujours des assassins, des voleurs ou des menteurs, des gens qui se complairont dans la souffrance des êtres ou qui profiteront de leurs avantages ou de leurs privilèges pour écraser les autres."

 

richard bessiere generations perdues anticipation fleuve noir
F. Richard-Bessière 

2 - Générations perdues

Ed. Fleuve Noir

 "Au dernier recensement, nous n’étions plus que sept cent millions d’êtres humains à vivre sur la Terre, sept cent millions de créatures terrifiées, transformées, aigries et révoltées." 
Depuis la fin du premier volume, la Terre est dépeuplée, ravagée par la guerre, et les rares survivants sont plus ou moins revenus à un état primitif. Je vous passe les quelques lignes d'une trame anecdotique, les portraits des personnages stéréotypés et j'en viens au principal : quelques heureux élus partent fonder une nouvelle société utopiste sur Vénus. L'auteur s'interroge alors vraisemblablement sur le discours à tenir et sur le filon à creuser. Dans le doute, il en tente deux : d'une part il tire le fil resucé de l'éternel recommencement alors que les rêveurs se retrouvent à reproduire les erreurs du passé et conduisent leur société dans le même mur que leurs aïeux, d'autre part il théorise maladroitement sur les politiques d'eugénisme. Ce dernier point est particulièrement douteux. Logiquement F. Richard-Bessière échoue sur les deux fronts.

Inutile de tourner autour du pot, ces deux romans sont totalement dispensables, en particulier le premier. Mais quitte à ne pas lire le premier, faut-il réellement se lancer dans le second ?

 
 
S4F3 
 
 
Et pour faire le point sur ces challenges, c'est ici.


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FNA n°153 & 157

dimanche 29 août 2021

Louis-Sébastien Mercier - L’An 2440

louis sebastien mercier an 2440 reve fut jamais decouverte
Louis-Sébastien Mercier 

L'An 2440, Rêve s'il en fût jamais 

Ed. La Découverte 


Avant d'écrire Quand le dormeur s'éveillera, H.G. Wells avait lu 100 ans après ou l'an 2000 d'Edward Bellamy. S'en inspirant librement et y faisant même plusieurs fois allusion, l'auteur britannique imaginait à son tour un personnage posant sa tête sur l'oreiller et n'ouvrant les yeux que deux siècles plus tard - contre cent ans "seulement" pour le protagoniste du romancier américain. En revanche, l'un ou l'autre avaient-il eu connaissance du livre de Louis-Sébastien Mercier ? Je l'ignore. Près de cent-cinquante ans avant eux, en plein siècle des Lumières, l'écrivain français mettait déjà en scène le réveil d'un homme resté dans les bras de Morphée un temps improbable : 669 ans.

Voyageur temporel ou rêveur éveillé, le narrateur pose sur l'époque qu'il visite, "l'auguste et respectable année" 2440, un regard ébahi. En effet, constatant l'évolution des mœurs et de la morale, les améliorations politiques, intellectuelles et économiques, il ne peut que se féliciter de la bonne impulsion que les Lumières ont donné à la société et l'idéale direction qu'elle leur a fait prendre. Ainsi, ce conte philosophique, plutôt que de réellement proposer une fiction d'anticipation, offre une vision partisane du mouvement dans lequel il s'inscrit : promotion des connaissances, esprit critique, importance du rôle des écrivains, remise en question de la monarchie... L'auteur ignore alors que moins de vingt ans après la publication de son livre, la Révolution en marquera le déclin.

L'An 2440 est l’œuvre d'un rêveur. Mais d'un rêveur parfois limité par certains travers tenaces de son époque - il n'y a qu'à voir ce qu'il prédit de la condition des femmes :
"Tout homme nourrit la femme qu'il féconde et celle-ci, tenant tout de la main de son mari, est plus disposée à la fidélité et à l'obéissance : la loi étant universelle, aucune n'en sent le poids. Les femmes n'ont d'autres distinction que celle que leur époux fait rejaillir sur elles : toutes sont soumises aux devoirs que leur sexe leur impose, leur honneur est de suivre ses lois austères, mais qui seules assurent leur bonheur."
Pour le reste, même si sa lucidité est souvent entravée par son trop grand optimisme, L'An 2440 est incontestablement l’œuvre d'un utopiste et le précieux témoignage d'un lettré de son temps. Louis-Sébastien Mercier, convaincu que mener une profonde réflexion peut permettre de dépasser la menace obscurantiste, dénonce les abus, les dysfonctionnements, et prône des modifications de fond, dans un souci de bienveillance et de prospérité.

vendredi 20 août 2021

L'Autoroute de Sable - Numéro 1 - La photocopieuse

L'Autoroute de Sable Numéro 1 La photocopieuse
L'Autoroute de Sable 

Numéro 1 - La photocopieuse

 
Inconscients, joueurs, optimistes, ambitieux ou visionnaires, les trois fondateurs de la folle association dont il est question ici n'ont pas eu froid aux yeux. En effet, lancer en juin 2021 une revue littéraire "dédiée aux nouvelles mystérieuses ou absurdes" était un pari audacieux. La première de couverture de ce volume le présente comme un numéro 1 et annonce la thématique : "La photocopieuse". On apprendra, plus loin dans l'ouvrage, la thématique prochaine : "Trois grenouilles". En revanche, pour quand celle-ci est-elle prévue ? Mystère. Rien pour l'instant n'indique la périodicité de ce qui se présente plus comme un livre que comme un article de presse.

L'Autoroute de Sable est une revue composée de onze nouvelles - deux d'entre elles accompagnées de leur version originale, en espagnol pour la première, en allemand pour la seconde - à la longueur variable - courte comme une page ou longue comme une quarantaine. Comme souvent dans les recueils, qui plus est dans les anthologies d'auteurs, le résultat est assez inégal et certains contributeurs semblent s'être plus confrontés à la thématiques ou au registre que d'autres. Je n'en retiendrai sans doute pas toutes les nouvelles, même si aucune d'entre elles n'a à rougir de figurer dans ce premier numéro.

Philippe Annocque, écrivain protéiforme, imprévisible au possible et qui avait notamment signé l'excellent Pas Liev, nous offre un texte original, dont la trouvaille formelle peut déstabiliser de prime abord mais qui nous prouve une fois de plus son aisance dans le domaine de l'absurde. Pierre Barrault, un jeune écrivain que je suis depuis ses débuts et dont le simple nom au sommaire de cette revue a suffi à me faire sauter le pas, est fidèle à lui-même. L'auteur de L'aide à l'emploi ou encore de Catastrophes nous livre une variation fragmentaire et foutraque sur le thème du roman noir et pousse le non-sens dans ses derniers retranchements. Quant à Chloé Kobuta, il lui aura suffi d'une unique page pour donner le ton et frapper fort. Inutile de rentrer dans le détail de chaque autre nouvelle : encore une fois, elles sont toutes intéressantes pour une raison ou pour une autre. Certaines explorent avec incongruité le registre, d'autres interprètent singulièrement la thématique, toutes révèlent un indéniable plaisir à se frotter à la forme.

Finalement, pourquoi "la photocopieuse", cet invisible objet de la vie de bureau, cet appareil de la reproduction à faible coût, ce symbole du morne quotidien ? Pourquoi ? Ou plutôt, pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas ?

jeudi 19 août 2021

Nicolas Chemla - Murnau des ténèbres

Nicolas Chemla Murnau des ténèbres Cherche-Midi
Nicolas Chemla 

Murnau des ténèbres 

Ed. Cherche-Midi 

 
Le 11 mars 1931, F. W. Murnau, réalisateur allemand et grand maître du cinéma expressionniste, se tue dans un accident de la route. Sa mort, survenue quelques jours avant la première de son ultime film, confirme ce que d'aucuns craignaient déjà : son dernier long métrage, "Tabou", est maudit !
 
Ce film, d'esprit symboliste, met en scène l'histoire d'amour interdite entre Matahi, un pêcheur de perles polynésien, et Reri, une jeune femme désignée pour devenir prêtresse sacrée. Les amants, qui décident de vivre leur passion contre la tradition qui veut que Reri reste vierge, fuient, poursuivis par Hitu, le sorcier qui a choisi le destin de la jeune femme et l'a donc désignée tabou, intouchable.
 
Le tournage du film est auréolé de légendes. On raconte qu'il s'est déroulé dans des conditions dantesques et qu'il fut ponctué d'accidents, de drames et de catastrophes. La raison ? Hitu, le sorcier du film mais réel chaman de l'île, lui aurait jeté un sort après les sacrilèges et la violation de lieux sacrés commis par le réalisateur et l'équipe technique. Plusieurs personnes auraient été blessés, certains y auraient même laissé la vie, jusqu'à Murnau, sur la route qui le mène à la projection de la première.
 
Le second roman de Nicolas Chemla nous invite à revivre cette histoire, de l'arrivée du cinéaste à Bora-Bora jusqu'à sa mort à New-York. Il raconte le mythe et partage sa fascination pour Murnau et pour son chef-d’œuvre. Mais surtout, et c'est à mon sens le vrai sujet du livre - c'est du moins ce que j'ai choisi d'en retenir, il revient sur l'influence des îles du Pacifique et des mers du sud sur les artistes : Murnau, forcément puisqu'il a traversé la planète pour venir y réaliser son film, mais également Gauguin, l'un des grands ambassadeurs du postimpressionnisme qui termina sa vie aux îles Marquises, Melville ou Loti, dont les récits sont fortement inspirés de leurs expériences personnelles de marins sous ces latitudes...

Le livre fait la part belle à l'artisanat polynésien, élève la confection des pirogues au rang des beaux arts ou encore développe la philosophie du tatouage traditionnel. Finalement, Nicolas Chemla semble ne pas être moins impressionné par cette culture et ces pratiques ancestrales que les artistes auxquels il rend hommage. Une fois de plus, mais dans un registre diamétralement opposé, il se montre aussi enthousiaste et communicatif pour ce mythe qu'il l'avait été pour le culturisme dans son roman précédent, Monsieur Amérique. Je me demande maintenant, après les sportifs sous stéroïde et après le cinéma muet maudit, vers quel sujet improbable il nous entraînera dans son prochain roman.
 

mercredi 18 août 2021

Philippe Jaenada - Au printemps des monstres

Philippe Jaenada Au printemps des monstres Mialet & Barrault
Philippe Jaenada 

Au printemps des monstres 

Ed. Mialet & Barrault 


En l'espace de trois livres, Philippe Jaenada ne s'est pas positionné que comme le défenseur des opprimés, il s'est imposé comme un sérieux théoricien de la justice : déjà en éclairant d'une nouvelle lumière la mort de Bruno Sulak, ensuite en s'interrogeant sur les réels motifs du procès de Pauline Dubuisson, enfin en reconstituant la scène du meurtre dont était accusé Georgres Arnaud.

Quatre ans après l'étude de son dernier fait divers, il en rouvre un qui défraya la chronique en 1964. Au printemps, cette année-là, le corps d'un jeune garçon est retrouvé mort, assassiné, dans une forêt de la banlieue parisienne. Des dizaines de lettres anonymes sordides et provocatrices signées "L’Étrangleur" sont envoyées à la police, aux médias et aux parents de la victime. Quand le coupable est finalement arrêté, on réalise qu'il s'agit d'un type "normal", un infirmier sans histoire. Il avoue tout et passera plus de quarante ans en prison. Affaire classée.

Philippe Jaenada trouve cette version trop simple, il est convaincu que la vérité est ailleurs. Il se rend alors sur place. Il arpente les rues empruntées par l'enfant, dort entre les murs des bâtiments que les protagonistes ont fréquenté, reconstitue les différents scènes. On le découvre d'ailleurs au début du livre assis au pied d'un l'arbre, de nuit, à l'endroit précis où le corps a été découvert des années plus tôt. Ça peut paraître un peu tordu ; j’ai choisi d’y voir du perfectionnisme. L'auteur passe également beaucoup de temps à fouiller les archives, à éplucher des dossiers, à compulser des documents et à consulter la presse de l'époque, n'écartant jamais aucun détail. Mais il consacre plus d'énergie encore dans les notices biographiques. Le livre retrace par le menu les grandes lignes de la vie de chaque protagoniste, qu'ils aient un lien direct ou éloigné avec l'affaire.

Il ne lui faut pas moins de 750 pages bien tassées (et environ un million de parenthèses (l'auteur ne perd pas ses bonnes habitudes (et c'est (presque) devenu sa marque de fabrique))), pour réaliser un projet assez présomptueux : "l’absurde tentative d’explication de l’affaire Luc Taron". Mais, justement, c'est là que le bât blesse, la tentative ne débouche sur aucune conclusion réellement satisfaisante. Aussi acharné soit-il, l'apprenti détective spécialiste du cold case s'y casse les dents. Tout ça pour ça ? En effet, cela peut sembler assez vain. Heureusement, Philippe Jaenada a pour lui une plume vraiment intéressante, un indéniable sens de la formule et une tendance assumée à l'autodérision alimentée par un impressionnant stock d'anecdotes personnelles croustillantes qu'il enchaîne avec un art subtil de la transition. Il a également une capacité à passionner son lectorat. Pour autant, Au printemps des monstres marque sans doute la limite de l'exercice auquel son auteur s'était prêté avec succès jusqu'à présent. Peut-être est-il temps de se renouveler, de délaisser un peu la criminologie pour revenir à la littérature ?
Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

mercredi 4 août 2021

Ray Bradbury - Chroniques martiennes

Ray Bradbury Chroniques martiennes Thélème
Ray Bradbury 

Chroniques martiennes 

Ed. Thélème 

 
Quatre-z-ans après sa première publication aux États-Unis...
 
(Pardon ? J'ai fait une liaison malheureuse ? Désolé... c'est sans doute une déformation après avoir écouté la version audio du livre de Bradbury. Hugo Becker, le comédien qui en fait la lecture pour le compte des éditions Thélème, aime assez placer des liaisons qui n'existent pas, notamment entre quatre et hommes. Quatre-z-hommes. Oui, je sais, c'est surprenant. Ça m'a fait bizarre, un peu heurté l'oreille. J'ai même eu du mal à y croire au début. Heureusement, ça ne lui arrive pas si souvent. Bon... désolé... je reprends au début - promis je vais surveiller mes liaisons.)
 
...quatre ans, disais-je, après sa première publication aux États-Unis, Chroniques martiennes de Ray Bradbury inaugurait en 1954 la mythique collection "Présence du futur" des éditions Denoël. Depuis, la réputation de classique d'entre les classiques lui colle à la peau. Et pour cause, rarement un livre aura autant mérité cette étiquette. Ce qui fait que depuis tout a déjà été dit, que ce soit sur sa forme et sa composition, que ce soit sur la multiplicité des tons qu'il adopte, que ce soit sur sa critique de l'esprit colonial, des religions ou du prosélytisme, que ce soit sur son observation de la société, du capitalisme ou du racisme, que ce soit sur son analyse de l'impact de l'Homme sur son environnement, que ce soit sur son intelligence et sa légèreté, que ce soit sur son humour, son sens de l'absurde, son sérieux, son inventivité ou ses références...
 
Que reste-t-il à dire ? Rien, je crois, si ce n'est ajouter que j'ai adoré ce livre. Je l'avais lu adolescent puis étudié à la fac et j'ai eu plaisir à monter une fois de plus dans la fusée pour Mars. Je me suis rappelé au fil de ma lecture toutes les raisons qui font de ce recueil un chef-d’œuvre et pour lesquelles il avait su me conquérir. J'en avais heureusement oublié suffisamment de détails pour que cette troisième expérience soit comme une première. Va savoir, peut-être que je le relirai dans quatre-z-ans...

(Pardon...)

 
 
Et pour faire le point sur ces challenges, c'est ici.