jeudi 20 janvier 2022

Walter Moers - La Cité des Livres qui Rêvent

Walter Moers  La Cité des Livres qui Rêvent  panama grandes personnes Folio Junior
Walter Moers 

La Cité des Livres qui Rêvent 

Ed. Folio Junior 

 
J'ai dix ans. Je sais que c'est pas vrai mais j'ai dix ans. Précisément, j'ai onze ans. C'est du moins l'âge que j'ai adopté pour entamer le roman de Walter Moers, conformément à la quatrième de couverture. J'ai onze ans. Je sais que c'est pas vrai et c'est tant mieux. Comment sinon aurais-je saisi certaines des nombreuses références disséminées dans ses pages ? Comment sinon aurais-je constaté que les noms de tous les auteurs fictifs cités sont des anagrammes de romanciers, d'essayistes et de poètes réels ? Comment sinon aurais-je tout simplement pu dépasser le premier niveau de lecture de ce roman foisonnant ?
 
J'imagine qu'on peut compter sur les doigts d'une main les enfants de onze ans qui, s'ils sont capables d'apprécier la trame, les protagonistes, les décors et l'ambiance de La Cité des Livres qui Rêvent, peuvent en appréhender les subtilités. D'ailleurs, ce livre est-il vraiment pour eux ? On peut en douter, notamment dès le premier paragraphe alors que le narrateur s'adresse aux "buveurs de camomille et pleurnicheuses, lavettes et trouillards", aux "poules mouillées", aux "lecteurs au cuir tendre et aux nerfs fragiles" et leur recommande de "filer du côté de la littérature pour enfants".
 
Onze ans ou non, j'ai donc accepté les risques annoncés et suis passé au paragraphe suivant. J'ai accompagné Hildegunst Taillemythes dans sa quête. Je l'ai suivi à Bouquinbourg pour accomplir la mission qui lui a été confiée par son parrain sur son lit de mort. J'ai tenu le manuscrit anonyme considéré comme étant le meilleur jamais composé et j'ai participé à la recherche de son auteur. J'ai visité les échoppes et rencontré les libraires, les éditeurs, les bibliophiles. J'ai admiré, ébahi, les étals de livres et écouté les discours passionnés de ceux qui ne vivent que pour ça. Je suis descendu avec le dragon dans les profondeurs des catacombes. J'ai tremblé devant les créatures qui y règnent. J'ai assisté à la confrontation entre le personnage principal et son fol adversaire mégalomane qui ambitionne de débarrasser le monde de toute forme d'art :
"Car je supprimerai la littérature. La musique. La peinture. Le théâtre. La danse. Tous les arts. Toutes ces choses inutiles et décadentes. Je ferai brûler tous les livres de Zamonie, je passerai toutes les peintures à l'acide, je briserai toutes les sculptures, je déchirerai toutes les partitions. Je ferai entasser tous les instruments de musique pour allumer des bûchers. Les cordes des violons serviront à tresser les cordes des gibets."
J'ai apprécié la plume de l'auteur et été enchanté par ses illustrations. J'ai été impressionné par son ambition, subjugué par son entièreté, frappé par son enthousiasme, envouté par sa passion, touché par sa déclaration d'amour pour les livres, la lecture, le monde des lettres. J'ai contemplé son univers avec des yeux d'enfants. J'ai onze ans.

lundi 17 janvier 2022

Johan Daisne - Un soir, un train

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Johan Daisne 

Un soir, un train 

Ed. L'arbre vengeur 


Vous seriez capable de me citer le nom d'un romancier belge néerlandophone, vous ? Non ? Bah maintenant, vous pouvez : Johan Daisne. On en apprend tous les jours, n'est-ce pas ? Et en voilà même un peu plus : l'écrivain flamand, né en 1912 et mort en 1978, est l'auteur passablement oublié d'une œuvre poétique, romanesque et théâtrale, et s'inscrit dans le courant du réalisme magique. Quand je vous disais qu'on en apprend tous les jours. C'est ça qui est beau avec internet. Vous cliquez sur un lien, plus ou moins par hasard, l'œil vague collé à votre écran, telle la vache devant sa voie ferrée, et là où vous vous attendez à lire le bête avis d'un lecteur, vous assimilez des informations qui vous serviront un jour, va savoir, à épater la galerie ou à battre vos adversaires lors d'un jeu quelconque. Mais pour cela encore faudrait-il que vous reteniez ce que vous êtes en train de lire, ce qui n'est pas gagné si ce billet ne se grave pas plus dans votre mémoire que ce roman ne s'est inscrit dans la mienne. En effet, même s'il est tout à l'honneur de l'éditeur bordelais de l'avoir exhumé, élégamment illustré et fait préfacer par un autre belge, je crains que Un soir, un train ne soit pas réellement mémorable et que, telle la vache oubliant le trafic ferroviaire de ce jour, je n'oublie rapidement ma lecture d'hier soir.

Œil vague ? Vache et voie ferrée ? C'est exactement ça. J'ai assisté au passage du train, le regard bovin, sans dénicher à quoi me raccrocher. Je m'attendais pourtant à trouver mon compte avec l'histoire de cet homme qui constate un jour que tous les passagers du wagon dans lequel il se trouve sont endormis. Tous. Il est d'abord troublé par cette coïncidence, puis intrigué, puis effrayé. Alors il passe dans le wagon suivant mais là aussi tout le monde dort. Le wagon d'après, pareil. Il va pour explorer un nouveau wagon quand il est abordé par un autre passager. Les deux hommes commencent à réfléchir à la situation, constatent qu'ils sont les seuls éveillés et que leur montre s'est arrêtée à la même heure avant de divaguer sur le sens ou la vacuité de la vie, le temps qui passe et l'inertie de l'existence. Le roman prend alors une tournure métaphorique mais, avant que je n'en réalise l'intérêt potentiel, le train avait déjà filé, m'abandonnant sur le bord de la voie. Impossible de le rattraper. Je prendrai le suivant.

jeudi 13 janvier 2022

David Gremillet - Les manchots de Mandela

David Gremillet Les manchots de Mandela Actes Sud mondes sauvages
David Gremillet 

Les manchots de Mandela 

Ed. Actes Sud 


Afin sans doute de vérifier par lui-même si les oiseaux vivaient effectivement d'air pur et d'eau fraîche, d'un peu de chasse et de pêche, et plus certainement afin de mieux comprendre la capacité d'adaptation de certains d'entre eux aux conditions extrêmes, David Gremillet a enfilé son bonnet, ses moufles, sa parka et il est parti étudier les manchots, les mergules, les albatros ou encore les fous de Bassan. Après des années de recherche et d'expéditions, il était temps pour l'océanographe de livrer le fruit de ses observations ainsi que ses réflexions sur l'environnement et l'écosystème marin.

À travers le témoignage du scientifique, cet essai illustre l'impact écologique de nos modes de vie. Son véritable but, d'ailleurs, comme souvent avec les titres de la collection "Mondes Sauvages" (ici ou par exemple), est autant d'inviter le lecteur à s'interroger sur son rapport à la nature et au vivant que de partager le quotidien du chercheur. C'est certainement ce dernier point que j'ai trouvé le plus intéressant - constater l'évolution des techniques de travail et des moyens mis en place, la révolution de la géolocalisation dans l'étude des migrations, l'aspect aventureux du travail des ornithologues ou encore leur engagement et leur investissement - même si j'ai apprécié la dimension politique et écologique.

Les manchots de Mandela est un livre épuré - tant épuré que c'est à se demander pourquoi il a été encombré d'une préface aussi superficielle - et intelligent qui n'oublie jamais de communiquer sa passion et son enthousiasme. Je le referme avec l'envie de partir au bout du monde, ma paire de jumelles pendue autour du cou. À défaut, je vais passer la journée dehors, le nez en l'air, à vérifier si jamais rien ne l'empêche, l'oiseau, d'aller plus haut.

dimanche 2 janvier 2022

Patrick K. Dewdney - La Peste et la Vigne

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Patrick K. Dewdney 

La Peste et la Vigne (Le cycle de Syffe, tome II)

Ed. Au Diable Vauvert 


Nous ne sommes pas taillés dans le même bois, mon frère et moi. En ce qui me concerne, irrémédiablement cynique et profondément désabusé, je n’ai hérité ni de la mièvrerie, ni de la sensiblerie aveugle et éthérée de notre mère. Contrairement à lui. De fait, artistiquement, et en particulier en littérature, nous n’avons pas grand chose à nous dire. Il lit peu et l'un des rares moyens de lui mettre un livre entre les mains est d'en (sur)vendre la dimension romantique. Je me demande si je ne pourrais pas tenter le coup avec le cycle de Dewdney…

Après tout, La Peste et la Vigne est une histoire d'amour. C'est la quête d'un jeune homme pour retrouver celle qu'il aime. Evidemment, le roman est bien plus ample et beaucoup plus complexe que ce que ce résumé basique pourrait laisser penser mais si on le réduit à son plus simple appareil, il s'agit bel et bien d'une histoire d'amour. Maintenant, si on creuse un peu ou qu'au contraire on prend suffisamment de hauteur, on réalise vite que cette trame offre un second niveau de lecture : en cherchant Brindille, son amour de jeunesse, c'est lui-même que Syffe tente de retrouver, ce sont ses tourments qu'il combat, c'est à ses démons qu'il se heurte et qu'il tente d'apprivoiser. N'oublions pas que ce récit d'aventures picaresques est avant tout un roman d'apprentissage. Le jeune homme apprend la vie, découvre son environnement et évolue avec ceux qu'il croise, bons ou mauvais.

J'avais terminé mon billet concernant le premier volume en notant qu'il n'y avait pas "mais" jusqu'alors. Je pourrais poursuivre celui sur le deuxième en établissant le même constat : L'enfant de poussière était assez irréprochable, La Peste et la Vigne l'est également. Malgré un trou d'un an entre la lecture des deux romans, j'ai replongé sans peine dans la suite des aventures de Syffe, que j'ai retrouvé avec un plaisir total. Depuis la fin du premier volume, les années ont passé. Le roman continue à dérouler le fil des souvenir du narrateur qui d'enfant est devenu adolescent. Les décors sont toujours aussi somptueux, l'intrigue aussi  fluide, l'action aussi bien menée, les thématiques aussi  subtiles, la langue aussi riche et les personnages aussi nuancés et solides, Syffe comme les nombreux personnages qui gravitent autour de lui.

Maintenant, il ne faut pas oublier que le cycle est en cours. La dernière page de La Peste et la Vigne tournée, il y a toujours autant de pistes ouvertes et de questions sans réponses. Et l'auteur, joueur ou cruel, abandonne encore le personnage dans une situation inconfortable, jouant avec les nerfs du lecteur et le défiant de laisser Syffe en plan. Ce que je ne ferai certainement pas ! Pour sûr, je lirai Les Chiens et la Charrue !

D'ici là, j'offrirai à mon frère le premier volume du cycle. Présenté sous le bon angle, ça pourrait passer… 

samedi 1 janvier 2022

Christian Léourier - Jarvis, Le messager de la Grande Île

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Christian Léourier 

Jarvis - Le messager de la Grande Île 

Ed. Hachette "Bibliothèque Rouge" 


S'il m'arrive parfois de me dire que je suis né trop tôt et parfois que je suis né trop tard, je me suis rarement autant fait ce double constat qu'à l'occasion de la parution aux éditions Critic de l'intégrale de la série Jarvis.

L'éditeur rennais propose en cette fin d'année un gros volume composé des six romans initialement publiés entre 1974 et 1978 et agrémentés d'un septième et ultime tome jusqu'alors resté inédit. À l'époque, j'étais trop jeune pour lire ces "romans à l'attention de ce que l'on n'appelait pas encore les ados" et aujourd'hui je suis assurément trop vieux. Trop vieux pour la défunte et éphémère collection "Bibliothèque Rouge" ? Trop vieux pour la littérature jeunesse ? Trop vieux en tout cas pour le message naïf que la série véhicule. Mais quand je dis "la série", je devrais dire "le premier roman de la série" car je ne suis pas allé au-delà. Non pas que ce ne soit pas bien. C'est même plutôt bon, surtout dans son aspect romanesque. Mais je pense qu'à bientôt quarante-cinq, je ne suis plus le bon client.

L'action se déroule sur la planète Thalassa, où vivent les descendants des colons terriens. La vie y est rude, les terres émergées sont rares et les habitants tirent toutes leurs ressources de la mer. Jarvis est un chasseur de korqs, des créatures marines gigantesques. Celui qui protège ses concitoyens des dangers venus des profondeurs et ne se déplace jamais sans son harpon ignore au début du roman qu'il est sur le point de faire une découverte capitale qui pourrait remettre en question son mode de vie et celui de tous ses semblables…

Le livre démarre sur les chapeaux de roues. La narration est menée tambour battant, sans temps morts, les scènes d'action se suivent et la langue, simple et énergique, dresse des portraits réalistes, des décors visuels, et offre un caractère très immersif. Mais on comprend vite où l'auteur veut en venir et, la quête initiatique tournant rapidement à la fable écologique, le roman d'apprentissage n'est bientôt plus là que pour illustrer un propos sans nuance et cousu de fil blanc : arrêtons de chasser les baleines ! Mais je n'ai plus quinze ans et, face au discours simpliste et prémâché, le vieux viandard blasé qui sommeille en moi a pris le dessus. J'ai donc terminé cet inoffensif petit roman puis, plutôt que d'en lire les suites, je suis allé m'enfiler quelques bouchées de thon en boîte arrosées d'un coup de pinard. On ne me la fait plus à moi.

lundi 27 décembre 2021

L’autoroute de Sable - Numéro 2 - Trois grenouilles

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L’autoroute de Sable 

Numéro 2 - Trois grenouilles


À la lecture du premier numéro de cette revue consacrée "aux nouvelles mystérieuses ou absurdes", je m'étais légitimement demandé ce qui avait pu motiver les trois fondateurs d'une telle entreprise à se lancer dans l'aventure. Simples mordus de nouvelles, passionnés de mystères et fanatiques de l'absurde ? Les hommes à la tête de cette revue cochent les cases des trois hypothèses ci-dessus. Mais ils semblent également ajouter une autre corde à leur arc : celle d'amateurs étourdis. La preuve en toutes lettres au fil des pages et jusque sur la quatrième de couverture, petites coquilles et grosses boulettes, un nom d'auteur écorché et le second numéro présenté comme étant le premier… Mais comment ne pas pardonner aux rêveurs qui, sans le vouloir, poussent l'exercice à son extrême !

Pour la deuxième fois, ces heureux étourdis réunissent des auteurs, treize pour être précis, auxquels ils ont fixé pour contrainte le sujet suivant : trois grenouilles. Si les batraciens sont dépourvus de plumes, certains des auteurs qui livrent leur interprétation sur ce thème nous prouvent qu'ils en ont une, eux ! À commencer par Guillaume Contré, qui se détache largement du lot. Celui dont je n'avais jusqu'alors noté que les talents de traducteur - ici ou  - nous apporte, avec sa réflexion sur l'ineptie des réunions, une preuve irréfutable de son style, de la richesse de sa langue et de son sens de la formule. Je suis conquis.

Le reste du peloton n'est pas très loin et propose une large variation entre la fable et l'essai, entre le court et le long. Aucun ne se distingue réellement de la masse, j'en ai peur, à part peut-être Antoine Bréa avec son histoire de corbeau - une nouvelle très, très libre sur le thème imposé. Puis, malheureusement, loin derrière, un trainard. Grégory Le Floch, le seul probablement que j'attendais au tournant, le lauréat du prix Décembre 2020 et du Wepler de la même année, chaussé de gros sabots, tombe sans finesse d'absurde en grotesque, de grossier en vulgaire et ne m'a même pas fait sourire. Dommage. Un sans-faute eut été trop beau.

Après un premier numéro en juin et un deuxième en décembre, j'imagine qu'on devrait voir paraître le prochain dans six mois. Le thème est déjà annoncé : Gros bisous. J'espère que cela inspirera les contributeurs de la troisième fournée. En ce qui me concerne, je suis sceptique et j'ignore si je serai au rendez-vous. D'ici là, de gros bisous, c'est à moi de vous en faire.

dimanche 26 décembre 2021

Lettre ouverte au Chien Critique

Mon très cher Chien Critique,

 
J'ai épluché la liste complète de la collection Anticipation des éditions Fleuve Noir, trépignant à l'idée de chroniquer le roman d'un Robert, quel que soit son patronyme. Figure-toi que pas un seul des auteurs qui en signent les 231 premiers titres ne porte ce prénom. Quelle déception ! Partagé entre "la meilleure défense, c'est l'attaque" et "mieux vaut prévenir que guérir", je cherchais déjà une bonne répartie à ta fameuse punchline... Je suis donc au regret de t'annoncer que je n'aurai sans doute rien à répondre au "pas de Robert, liste nulle" qui, tel le couperet, ne manquera pas, un jour ou l'autre, de tomber.

J'ai donc décidé, en excuse pour l'inconsistance assumée de cette liste ainsi qu'en hommage à ton dévouement pour l'église wilsonnienne, de te dédier officiellement ce billet sur Le pionnier de l'atome de Jimmy Guieu !


Jimmy Guieu Le pionnier de l’atome Fleuve Noir anticipation
 Jimmy Guieu 

Le pionnier de l’atome 

Ed. Fleuve Noir


Malheureusement, mon bon ami, ce n'est pas le titre le plus intéressant que je te dédie. C'est un euphémisme. Le premier roman de Jimmy Guieu, daté de 1951 et publié à l'âge de 25 ans, ne laissait certainement rien présager de la capacité de son auteur à produire une œuvre prolifique ni de sa longévité à venir. Il ne contient pas grand chose.

Ce livre s'inspire pourtant d'une bonne idée : l'auteur à la moustache et au brushing inoxydables imagine que notre monde n'est qu'une couche dans un univers conçu comme une matriochka. Certaines personnes, particulièrement bien dotées, peuvent faire communiquer ces univers. Si son concept est intéressant, il semble en revanche ne pas savoir quoi en faire. Ainsi, d'une plume maladroite et stéréotypée percluse des défauts les plus grossiers d'un premier roman, il mène son personnage d'une couche à l'autre, au fil d'une trame linéaire dans laquelle tout se justifie par l'inexplicable. Il faut reconnaître que c'est pratique : l'impossible devient possible. Il n'hésite donc jamais à abuser des ressorts occultes, au détriments des éléments scientifiques vaguement avancés, et il noie au passage son intrigue dans une romance sirupeuse baignée d'ésotérisme. Tout pour plaire !

Mon cher Chien, mieux vaut abandonner tout esprit critique lorsqu'on aborde ce livre. Mais, rassure-toi, être le dédicataire de ce billet ne t'engage pas à en lire le roman et ne s'accompagne même d'aucune obligation. Ouf !

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Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !
FNA n°5

Jeanne Guien - Le consumérisme à travers ses objets

Jeanne Guien Le consumérisme et ses objets divergences
Jeanne Guien 

Le consumérisme à travers ses objets 

Ed. Divergences 


J'évite de m'exprimer au sujet de livres que je n'ai pas lu dans leur intégralité. Et quand il m'arrive de ne plus savoir pourquoi, un ouvrage vient heureusement me rappeler qu'il peut se jouer bien des choses dans les dernières pages. Prenez l'essai de Jeanne Guien. Jusqu'à ce qu'elle en arrive à sa courte conclusion, l'auteure, ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de philosophie et doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, expose une passionnante histoire de nos comportements de consommateurs. S'appuyant sur quelques exemples emblématiques du consumérisme, du gobelet au mouchoir en passant par l'incontournable smartphone, elle entend démontrer en quoi la société créé autant de comportements que de produits et elle invite intelligemment le lecteur à se questionner sur son rapport à la consommation et sur les moyens de s'en libérer.

La conclusion elle-même s'ouvre sur un air assez malin d'auto-critique. Qu'est-ce que le livre ? Qu'est-ce qu'il n'est pas ? Sa fabrication, l'exploitation du bois, le recyclage de la pâte à papier, son transport, son stockage, son empreinte carbone… Mais le but n'étant ni de se lancer dans une analyse du cycle de la vie d'un livre ni de proposer un résumé de son histoire, l'auteure oriente alors sa conclusion vers une sortie attendue, plus classique, voire plus scolaire : elle s'interroge sur l'évolution des comportements.

Et c'est là que la démonstration dérape.

Convaincue que le comportement individuel n'impacte pas réellement celui du collectif, elle a l'air de penser, fataliste, qu'il sera compliqué de donner une nouvelle direction à la société. Pour illustrer son propos, elle se lance dans un exemple totalement WTF. Je lui laisse la parole :
"Un certain nombre de personnes s'abstiennent d'agresser sexuellement les personnes qui les attirent, et cherchent plutôt à obtenir leur consentement et leur désir pour avoir des relations sexuelles avec elles : est-ce parce que ces personnes pensent qu'elles vont, par là, faire disparaître la pratique du viol ? On peut raisonnablement penser que non."
WTF

Je me suis demandé si j'avais bien lu. Ou bien compris. Arrêter de consommer ne fera pas disparaître la société de consommation, tout comme arrêter de violer ne fera pas disparaître la pratique du viol ? Ai-je bien compris ? Oui. La preuve, elle tente de s'en justifier et enfonce le clou dans une longue note de bas de page, dont voici un extrait :
"Que les choses soient bien claires : je ne suis pas en train de comparer le fait d'acheter un produit et le fait de commettre un viol, ni de mettre en équivalence la gravité de ces actes."
Vraiment ? Je ne comprends pas. Du milliard d'exemples possibles, pourquoi avoir choisi cette comparaison malheureuse et inappropriée ? Et comment est-il possible que son éditeur ne lui ait pas fait comprendre l'énormité de ce dernier propos ? Je ne comprends pas. Je ne comprends pas la pertinence de cette comparaison, qui a l'effet d'une mauvaise blague qui tombe à plat. Sachant que quand une mauvaise blague tombe à plat, le mieux est encore de faire profile bas. Pas d'essayer de l'expliquer. En note de bas de page ou non.

Je ne comprends pas.

WFT

jeudi 11 novembre 2021

Éric Karsenti - Aux sources de la vie

Éric Karsenti Aux sources de la vie Champs flammarion
Éric Karsenti 

Aux sources de la vie 

Ed. Flammarion


Je croyais que la biologie faisait partie de ces sciences exactes, ces sciences qui admettent une précision absolue dans leurs résultats. Il semblerait au contraire qu'elle appartienne à une famille plus... contestée.
"Tout ce que je viens de vous raconter sur l’origine des cellules vivantes repose sur des observations parcellaires. Cette belle histoire reste spéculative. Elle restitue en quelque sorte ma vision. Laquelle est tout de même partagée par bon nombre de biologistes, ce qui signifie, a contrario, qu’elle reste... contestée."
Contestée ou non, Éric Karsenti a su rendre cette histoire captivante et il l'incarne avec un tel enthousiasme et un tel aplomb qu'il semble difficile de douter de l'authenticité ou de l'impartialité de ses propos.
 
Dans cet essai, le biologiste, médaille d'or du CNRS, retrace l'histoire du vivant - ou plutôt, donc, une certaine histoire du vivant - de la première cellule jusqu'à la naissance de l'humanité. S'appuyant sur la manière dont le vivant s'est complexifié et sur les raisons de cette évolution, il se penche sur les mécaniques moléculaires qui gouvernent le cycle cellulaire. Partant de là, il invite ses lecteur à dépasser le domaine scientifique et à s'interroger sur sa condition, sur ce qu'il est et d'où il vient. Il pousse alors la réflexion jusqu'aux limites du mystique en dressant un parallèle entre le regard que l'on peut poser sur l'organisation de la vie, sur son aspect "miraculeux" et sur notre conscience de la mort. Il est arrivé qu'il me perde dans ces considérations. Mais ça n'a jamais été que pour mieux me retrouver, notamment avec son bel hommage rendu aux scientifiques intuitifs, aventureux, visionnaires mais parfois oubliés qui ont tracé le sillon de ces théories.

Si l'auteur est donc souvent passionnant mais par moments un peu exalté, le fil de ses pensées n'est pas toujours simple à suivre. Ainsi, la lecture de ce livre demande un peu d'investissement et de concentration. Mais est-ce beaucoup demander pour un tel projet ? Après tout, cet essai, c'est l'histoire de la vie. C'est l'histoooiiire de la viiiiiiiiie !

lundi 8 novembre 2021

Tanguy Viel - La fille qu’on appelle

Tanguy Viel La fille qu'on appelle Minuit
Tanguy Viel 

La fille qu'on appelle 

Ed. Minuit 


La fille qu'on appelle est l'enfant d'un ancien boxeur, aujourd'hui chauffeur du maire. Quand le vieux pugiliste demande à l'élu s'il peut rendre un service à sa fille, celui-ci accepte. Mais il attend bien qu'en retour la jeune ingénue sache se montrer reconnaissante. Commence alors une relation déséquilibrée et malsaine entre un politicien convaincu qu'on ne peut rien lui refuser et une victime qui tombe sous son emprise. L'auteur de l'excellent Cinéma, qui se lance dans son interprétation personnelle du #MeeToo, ne propose toutefois rien de bien nouveau à ce sujet : pression, harcèlement, domination, abus de pouvoir et d'influence, ce cas d'école est d'une triste banalité, reste factuel et ne prend jamais vraiment de hauteur. De fait, s'il rappelle benoitement les dépêches que l'on peut lire ici ou là dans les quotidiens et s'il en ébauche une version romanesque, il ne débouche sur aucune réflexion. À moins que les caractères analytiques ou critiques ne se soient perdus dans la longueur des phrases, dilués dans l'écriture alambiquée qui a bien failli m'égarer moi aussi.

Bof.

Parfois, quand on cherche on trouve. Parfois non. En ce qui concerne ce roman tiède, j'ai cherché, longtemps et en vain, quel bon argument pourrait le sauver. Je n'en ai trouvé aucun de suffisamment solide pour qu'il échappe au pilori. En revanche, le capital sympathie de l'auteur lui épargnera l'échafaud. C'est déjà ça.