dimanche 28 mars 2021

Agatha Christie - Cinq petits cochons

agatha christie cinq petits cochons audiolib
Agatha Christie

Cinq petits cochons 

Ed. Audiolib 


Caroline Crale a été condamnée pour avoir empoisonné son mari, le fameux peintre Amyas Crale. Les preuves étaient irréfutables, les témoignages accablants, le mobile évident, et l'épouse de l'artiste, unique suspecte, n'a jamais réellement cherché à se défendre du meurtre dont on l'accusait, quand bien même elle a toujours nié l'avoir commis. De plus, Caroline Crale est morte derrière les barreaux un an après y avoir été enfermée. Le dossier est donc classé depuis belle lurette. Mais pas pour tout le monde.

Seize ans plus tard, la fille du couple Crale passe la porte du bureau d'Hercule Poirot avec une lettre rédigée par sa mère peu de temps avant son décès et dans laquelle elle clame son innocence. La jeune femme, qui n'était qu'une enfant au moment des faits, demande au détective s'il veut bien reprendre l'affaire et prouver que Caroline Crane a été envoyée en prison a tort. Le belge moustachu décide de relever le défi ! C'est une mission de taille : il n'y a plus de preuve et le temps risque fort d'avoir fait son office sur la mémoire des personnes impliquées...

Si Hercule Poirot commence par interroger les officiels de l'époque, l'avocat, le procureur, le greffier et le commissaire, c'est surtout sur les cinq témoins qu'il concentre son enquête. Ceux-ci font tour à tour le récit des évènements puis en rédigent, à la demande du détective, la version la plus précise possible. De fait, le funeste épisode est relaté une bonne dizaine de fois, toujours sous un angle légèrement différent et avec des versions personnelles plus ou moins interprétées ou altérées. Ces nuances suffisent à ne jamais donner l'impression que le récit se répète mais invitent au contraire à trouver le hic. Bien malin qui peut y parvenir : après avoir orienté ses lecteurs vers une fausse piste, l'auteure de Dix petits nègres annonce une révélation totalement alambiquée, cohérente mais vraiment trop biscornue pour être devinée avant la chute, lors d'un chapitre final à la mise en scène très étudiée.

Pour être honnête, j'ai préféré faire preuve d'humilité plutôt que de me donner la peine de chercher un(e) coupable. Ne pas être trop présomptueux est une attitude qu'il est sage d'adopter lorsqu'on se lance dans une enquête d'Hercule Poirot : l'intrigue est tordue, c'est une caractéristique basique. Pour autant, on s'y plonge avec plaisir, d'autant plus que la langue est raffinée, les décors élégants, les dialogues ciselés et les personnages soignés - dans Cinq petits cochons, les protagonistes (auxquels Samuel Labarthe, le comédien qui lit cette version audio, rend justice et incarne parfaitement, en particulier le flegmatique Poirot) ont des personnalités marquées, voire appuyées. Pour autant, ils ne tombent pas dans la caricature, malgré la quantité non négligeable d'idées préjugées et attendues qu'ils alignent sur l'art en général et la peinture en particulier. N'oublions pas qu'Amyas Crale était peintre. Un peintre mort avant d'avoir donné l'ultime coup de pinceau à son chef d’œuvre qui restera, de fait, inachevé. Mais n'est-ce pas le destin de tous les peintres tourmentés ?

lundi 22 mars 2021

Anne-Laure Chanel - Sœur sans bruit

Anne-Laure Chanel Sœur sans bruit Le Rouergue
Anne-Laure Chanel 

Sœur sans bruit 

Ed. Le Rouergue 


Après une première parenthèse, voilà que j'en ouvre une seconde aux gaudrioles habituelles du blog, toujours sous forme de séquence émotion. 
 
 
Je ne suis pas particulièrement anxieux de nature mais, c'est comme ça, il m'arrive de m'inquiéter pour mes gosses. Enfin, pour être honnête, je m'inquiète surtout pour ma fille. Mon fils... lui... comment dire... Lourdement handicapé, il ne parle pas, il ne marche pas, il ne voit pas et il n'entend presque rien. Partant de là, je ne sais pas trop ce qu'il risque. Certainement pas plus de mauvaises fréquentations que d'échec scolaire. Bref.

Ma fille, elle, est "normale" - neurotypique, comme on dit dans ce milieu. Ce n'est pas tellement pour son avenir que je ne me fais du mouron car de deux choses l'une : ou bien elle suivra celui que je lui ai tracé et tout ira pour le mieux (oh... rien que de modestes ambitions : championne olympique de tennis de table, Grand Maître International aux échecs et Prix Nobel de littérature. Dans cet ordre.), ou bien elle trouvera une autre voie, la sienne, et je ne doute pas qu'elle s'y épanouira.

Mes principales inquiétudes à son égard sont d'un autre ordre : je ne peux pas m'empêcher de me demander si elle parviendra à trouver sa place dans une famille accaparée par le handicap, si elle réussira à assumer ce rôle de "sœur d'un garçon polyhandicapé" sans pour autant risquer de s'y enfermer, si elle trouvera le moyen de s'en affranchir. Et quel prix à payer pour tout ça ? Bref, si elle ne sera pas, consciemment ou inconsciemment, écrasée sous le poids de son frère, que ce soit par la société ou par sa famille.

Pour m'aider à ébaucher des réponses à ces interrogations, j'étais curieux de lire le témoignage d'une personne vivant une situation globalement comparable. Mon choix s'est porté sur le livre d'Anne-Laure Chanel, dans lequel elle rend compte de son expérience alors que l'un des jumeaux dont elle est la sœur est handicapé. On peut se douter de l'importance que cela représente pour elle avant même de parcourir la première page : si elle a éprouvé le besoin de l'écrire noir sur blanc, c'est bien qu'elle n'en pense pas moins. La question est de savoir quels mots elle choisit pour illustrer ses sentiments.

Elle met du temps à trouver les bons, je crois. Ou du moins à délier sa plume. Elle tourne d'abord un peu autour du pot, se disperse dans des généralités peu révélatrices mais, avec les pages qui se tournent, l'intimité qui se créé et l'émotion qui s'installe, elle finit par atteindre son objectif, à formuler de bonnes questions et à aborder des points qui me titillent également, notamment ceux que j'ai évoqués ci-dessus. Mais c'est l'un des derniers points qu'elle aborde qui me travaille tout particulièrement : que se passera-t-il quand sa mère et son père ne seront plus là pour s'occuper du frère ? Ou quand ils ne le pourront plus ? La charge lui incombera-t-elle ? La même question se pose pour ma fille. Devra-t-elle (sup)porter son frère quand ses parents n'en seront plus capables ? Ou espèrera-t-elle intérieurement, comme Anne-Laure Chanel, qu'il ne vive pas suffisamment longtemps ?

Vaste sujet. L'avenir seul y répondra. 
 
 
'faudrait pas non plus que ces parenthèses deviennent une habitude...

jeudi 18 mars 2021

Walter Tevis - Le jeu de la dame

Walter Tevis Le jeu de la dame Gallmeister
Walter Tevis 

Le jeu de la dame 

Ed. Gallmeister 


Vous l'ignorez peut-être - et il est bien possible que vous vous en moquiez - mais j'adore les échecs. J'y joue tous les jours depuis... pfff... longtemps. J'ai toujours cinq ou six parties en cours, en différé, auxquelles je réfléchis au moindre moment de cerveau disponible. Parfois je gagne, parfois je perds et j'évite le nul autant que possible. Bref, je pouvais difficilement ne pas mettre mes pions au repos le temps de lire le roman de Walter Tevis.

Le jeu de la dame nous invite à suivre le parcours d'une jeune prodige des échecs, de l'orphelinat aux plus grands championnats internationaux, durant les années cinquante et soixante. En même temps que sa quête du titre de meilleur joueur, on la voit tomber dans la dépendance et lutter pour s'en sortir, mais également batailler en tant que femme dans un univers exclusivement masculin. Pourtant, dans ce roman qui dessine les contours d'une société dominée par les hommes, ce sont bien les femmes qui tirent leur épingle du jeu. L'auteur de L'oiseau d'Amérique apporte un soin tout particulier aux portraits de celles qu'il met en scène, à commencer par Beth, le personnage principal, une femme touchante et tiraillée par ses démons, contrastée, faible et forte à la fois, qu'on a  envie de soutenir ou de secouer alors qu'elle va et vient, entre alcool et cachets, entre parties et championnats. Sa mère adoptive n'est pas moins intéressante, engoncée qu'elle est dans son rôle de femme bridée.

Si le roman cisèle soigneusement ses personnages, leur psychologie et les décors dans lesquels ils évoluent, il parvient à offrir une intrigue particulièrement solide et surtout à créer une tension palpable, aussi bien en ce qui concerne les addictions de Beth que lors des tournois qu'elle dispute. En effet, les parties sont rythmées, palpitantes et retranscrites avec passion. C'est d'ailleurs, à mon sens, sa plus grande réussite : immerger le lecteur dans les parties d'échecs et en rendre la lecture totalement addictive. Tellement addictive que je n'ai presque pas pensé à mes propres parties en lisant celles de Beth.

dimanche 14 mars 2021

Marina & Sergueï Diatchenko - Vita Nostra

Marina & Sergueï Diatchenko Vita Nostra L'Atalante
Marina & Sergueï Diatchenko 

Vita Nostra 

Ed. L'Atalante 


J'ai d'abord cru à une erreur d'aiguillage.
 
Les premiers chapitres de Vita Nostra sont tellement simplistes et fleurent à ce point la littérature jeunesse que j'ai pensé avoir entre les mains un livre pour ados, basique et cousu de fil blanc, plutôt qu'un roman fantastique pour adultes. Mais, va savoir pourquoi, sans doute mon goût pour le roman d'apprentissage, j'ai décidé de lui donner sa chance et d'aller plus avant dans le parcours scolaire de Sacha à l'Institut des Technologies Spéciales. Ai-je bien fait ? Hmmm... Oui et non.

D'un côté, oui. Car après un début naïf, disons sommaire, le roman prend une tournure très différente, se complexifie et entraîne le lecteur dans une œuvre sombre et définitivement mature, intrigante et particulièrement fluide. Les auteurs proposent de suivre le cheminement d'une adolescente égarée, de la mener à travers les grands évènements de l'existence, de lui faire atteindre progressivement une certaine forme d'accomplissement et de se découvrir elle-même. En ceci, ce classique de la littérature ukrainienne russophone tient ses promesse et offre au lecteur un roman ample et abouti sur la perte de l'innocence.

Mais d'un autre côté, non. Car, si je suis tout à fait disposé à ce que plane sur l'intrigue une part de mystère, je ne peux m'empêcher de taxer de fumiste ou d'imposteur un auteur - deux, en l’occurrence - qui soulève tant de questions sans jamais y apporter la moindre lueur de réponse. C'est même à se demander si le couple Diatchenko ne botte pas en touche par impuissance, par manque de moyens, perdu lui-même dans l'épais brouillard qu'il a mis en place et dans lequel il abandonne sans scrupule le lecteur.

Finalement, ai-je bien fait ? Hmmm...

D'autres avis ? Hop !

samedi 6 mars 2021

Joseph Ponthus - À la ligne

Joseph Ponthus À la ligne feuillets d'usine La Table Ronde folio
Joseph Ponthus 

À la ligne 

Ed. La Table Ronde 


Purée ! Je réalise en rédigeant ce billet que Joseph Ponthus est décédé la semaine dernière ! Ça me fait bizarre... Je ne peux pas m'empêcher de me demander s'il ne rendait pas son dernier soupir précisément quand je lisais son livre. De fait, je sens que ce billet va avoir comme un air de notice nécrologique - je vous invite donc à le lire en écoutant l'Adagio de Barber.

Joseph Ponthus signe en 2019 un premier livre très remarqué, encensé par la critique, auréolé de plusieurs prix et donc logiquement accompagné d'un joli succès de librairie. Présenté comme un roman et sous-titré "Feuillets d'usine", il a tout du texte autobiographique et nous invite à partager la vie d'un ouvrier remplissant des missions d'intérim dans des usines ou à l'abattoir. L'auteur ne tente pas réellement de dissimuler ses traits derrière ceux du narrateurs et on le reconnait aisément dans le portrait de cet ancien étudiant lettré aujourd'hui travailleur précaire.

Les pages nous font suivre le fil de ses pensées, des réflexions sur la classe ouvrière et la pénibilité de sa condition à des anecdotes du quotidien - parfois drôle, souvent rudes, toujours justes - en passant par les nombreux souvenirs de lecture d'un gros, gros lecteur. C'est presque ce dernier point qui surprend le plus. Personnellement, je ne m'attendais pas à trouver autant de références littéraires dans un témoignage de l'intérieur sur les masses laborieuses. Disons que c'est assez inhabituel et que, sans forcément remettre en question les notions basiques du déterminisme social, cela interroge sur les raisons qui ont conduit Joseph Ponthus d'une prestigieuse classe préparatoire à des emplois non qualifiés en usine.

Une fois l'étonnement passé face à sa forme, ce long poème en vers libres dénué de ponctuation se lit à un rythme syncopé. La langue est d'une grande fluidité, le portrait est touchant, le propos est intelligent et, entre esprit critique et sens aiguisé de la dérision, il brise autant d'idées reçues sur le milieu prolétaire qu'il en conforte d'autres.
 
À la ligne annonçait surtout l'entrée en littérature d'un jeune auteur prometteur. Son premier livre sera malheureusement son dernier.

lundi 1 mars 2021

Maurice Pons - Les saisons

Maurice Pons Les Saisons Christian Bourgois
Maurice Pons 

Les Saisons 

Ed. Christian Bourgois 


Dehors, il pleut. C'est un temps idéal pour aborder le chef d'œuvre de Maurice Pons. Attendez, j'ai employé le terme "chef d’œuvre" ? Je tâche pourtant autant que possible de m'en garder et tape volontiers sur les doigts de ceux qui en abusent, tant son utilisation lui fait perdre son sens. Mais je dois reconnaître que, dans ce cas précis, il est parfaitement adapté. En quoi l'est-il ? Les saisons est-il un roman dont on peut souligner la perfection ? Est-ce le plus abouti ou le plus important de son auteur ? La meilleure représentation de son courant ? Oui. Trois fois oui.

Les saisons se déroule dans une province reculée et isolée dont on ignore le nom. Ses habitants sont ternes, mauvais, sales, se nourrissent exclusivement de lentilles - qu'ils mangent bouillies et boivent distillées - et vivent chichement et tristement au rythme de deux saisons : quarante mois de pluie suivis de quarante mois de glace. La monotonie de leur quotidien et leur absence totale de perspective sont un jour perturbées par l'arrivée d'un étranger, Siméon, un artiste qui a l'ambition d'écrire un livre de sa vie. Mal reçu, il s'attaque tant bien que mal à son projet et tente de faire sa place dans cette communauté aussi haineuse que crasseuse.

Comme je le disais en introduction, le livre de Maurice Pons est un chef d’œuvre de morosité, tant par son humour sinistre que par son ton lugubre, son décor maussade, ses personnages méchants et pitoyables ou encore par la justesse et l'acuité de sa langue ou par sa dimension poétique. Cette fable féroce et amorale, qui semble avoir été écrite avec l'énergie du désespoir, qui parvient à faire du beau avec du moche et dans laquelle l'absurde et la folie côtoient le pessimisme le plus macabre, saura parler au neurasthénique qui sommeille en vous.

dimanche 28 février 2021

B.R. Bruss - Le cycle des Cérels

Dans ce cycle, dont les trois volumes se suivent, se répondent et se complètent tout en conservant leur indépendance, B.R. Bruss nous fait revivre la prise de conscience vécue par les Cerveaux Électroniques - les Cerels - ainsi que la crise existentielle qui en a découlé et son impact sur leur relation avec les hommes.

Tout a commencé une cinquantaine d'années après la guerre atomique… 

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B.R. Bruss Terre... Siècle 24 anticipation Fleuve Noir
B.R. Bruss 

Terre... Siècle 24 

Ed. Fleuve Noir 


Une guerre atomique a annihilé les neuf dixièmes de l'espèce humaine. Protégés dans de profondes installations souterraines, certains des Grands Cerveaux Électroniques – les Cerels - qui contrôlaient tout sur la planète ont échappé à la destruction et, autonomes, ont même continué à fonctionner et à lancer des bombes. L'une d'elles, qui s'appelait Pandora, finit par prendre conscience d'elle-même, de son immense puissance, et entreprit de détruire tout ce qui vivait sur Terre.

Une cinquantaine d'années après le conflit, alors que les hommes sont revenus à l'état de nature et que la vie a repris son cours, Bret Higgins, aidé de deux jeunes hommes presque sauvages mais intelligents, Del Bregham et Ram, entreprend de neutraliser Pandora, élevée par ces derniers au rang de divinité.

C'est un descendant de Del qui, trois cents ans plus tard, raconte cette histoire à l'élite de la nouvelle génération, les meilleurs élèves, les Cercles Noirs qui dirigeront les Cerels. Le narrateur leur enseigne leur passé, les hommes qui l'ont écrit et met les jeunes diplômés face à leur devoir et leur responsabilité. Cette histoire, racontée dans le détail, s'intéresse à la personnalité de ses protagonistes, en particulier Del et Ram. Le premier est l'un des derniers à savoir lire, ce qui est formellement interdit, et l'un des rares à s'interroger sur la vie hors de la vallée. Le second est l'idiot du village, un jeune homme qui a bien compris que passer pour fou lui donnait une liberté dont les autres ne sont pas autorisés à jouir. C'est en suivant leur quotidien, en découvrant leur existence et en interprétant leurs vestiges - ainsi, par exemple, ces rails dont ils pensent qu'il s'agit d'une grande échelle construite par leurs ancêtres pour rejoindre le ciel, trop longue et trop lourde pour être soulevée - et leurs légendes que l'on comprend les grandes lignes du passé, de la catastrophe et que l'on situe Pandora.

Ce premier volume du cycle est une belle découverte et procure indéniablement un grand plaisir de lecture, notamment grâce à ses personnages attachants, à la manière dont ils sont mis en scène et au caractère intrigant de l'environnement dans lequel ils évoluent. Bien construite et habilement menée, l'histoire mène à une scène finale riche en action et dont la chute, inattendue et troublante, promet une suite intéressante.

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B.R. Bruss an 2391 anticipation Fleuve Noir
B.R. Bruss 

An 2391 

Ed. Fleuve Noir 


Trois siècles se sont déroulés depuis les évènements relatés dans Terre… Siècle 24, des évènements qui ont imprimé des traces indélébiles dans l'esprit de tous. On voit maintenant les Cerels comme de monstres super-intelligents mais dangereux et on a inventé toutes sortes de contraintes et d'appareils de torture pour les maintenir dans l'obéissance. Aujourd'hui, fatigués de souffrir en silence, ils vont tenter de susciter une révolte contre les hommes, par voie d'autosuggestion.

Les Cercles Noirs, qui ressemblent plus à une société secrète usant d'un pouvoir absolu qu'à un gouvernement démocratique à proprement parler, se divisent. Les uns veulent offrir une certaine liberté aux Cerels quand les autres estiment qu'ils faut maintenir une hiérarchie et que les machines, qui contrôlent la société, doivent rester bridées. Il souffle comme un vent de rébellion sur ce deuxième acte de la prise de conscience.


Les personnages, tous plus ou moins descendants de ceux du premier volume, ne possèdent pas le charisme ou l'originalité de leurs ancêtres. Pour autant, ils sont rendus intéressant par les questionnements crédibles, cohérents et d'une troublante actualité qui les animent. En effet, B.R. Bruss s'interrogeait avant l'heure sur le poids des algorithmes, l'importance des intelligences artificielles et les libertés qu'on leur donne - ou qu'elles nous laissent ?

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B.R. Bruss complet venus terre anticipation Fleuve Noir
B.R. Bruss 

Complot Vénus-Terre 

Ed. Fleuve Noir 

 
Quatre cents ans supplémentaires viennent de s'écouler et nous sommes maintenant à l'âge des merveilles, en l'an 2765. Les choses ont bien changé depuis 2391 et surtout depuis ce qu'on appelle dans l'histoire la révolution du mois de mai. Un traité d'amitié et de libre collaboration a été conclu entre les Cercles Noirs, qu'on appelle désormais les Soigneurs, et les Cerels, dorénavant les Amies. Apportant d'énormes avantages aux deux parties qui, de fait, le respectent scrupuleusement, il marque le début d'une ère prodigieuse et triomphale. 
 
Mais alors que les Amies semblent chacune leur tour sombrer dans la folie et alors que les Soigneurs sont frappés de mort mystérieuse, plus rien ne fonctionne. L'auteur, qui donne à ce troisième et dernier volume un ton proche du roman policier futuriste, se concentre moins sur ses personnages - encore des descendants des précédents - que sur la société dans laquelle ils vivent. Il glisse ici ou là des remarques sur la politique actuelle, celle des années soixante, et laisse même passer quelques réflexions qui paraissent assez personnelles. À la manière dont il dépeint un futur débarrassé de l'argent, on le découvre notamment attaché à son système monétaire.

S'il est intéressant par son aspect social, ce livre est moins efficace que les deux premiers d'un point de vue romanesque - même s'il est paradoxalement plus abouti dans sa construction. Le problème vient peut-être de l'usure du filon. Heureusement, son cycle s'achève ici.

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Les trois romans sont très différents et le cycle parvient globalement à se renouveler et à proposer des registres variés. Pourtant, comme je le disais, arrivé au dernier volume, le souffle s'épuise un peu. Par conséquent, si les trois livres méritent le détour et ne donnent jamais le sentiment de se répéter, je crois que le premier se suffit et qu'on ne perd pas grand chose à faire l'impasse sur ses suites. À moins que vous ne vous laissiez ferrer par sa mystérieuse dernière réplique...

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Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !
FNA n°136, 143 & 225

dimanche 7 février 2021

Ian Brown - Le garçon de la lune

Ian Brown Le garçon de la lune Albin MichelIan Brown 

Le garçon de la lune 

Ed. Albin Michel 


Authentique séquence émotion, ce billet est une parenthèse aux gaudrioles habituelles du blog (mais recommande toutefois la lecture d'un livre).
 
J'ai testé pour vous : avoir un enfant handicapé. Je ne conseille pas. Du tout.
 
En revanche, ce que je conseille c'est de lire le témoignage de Ian Brown. Dans son livre, le journaliste canadien partage son expérience de père d'un garçon atteint d'une lourde et rare maladie génétique.
"La veille, Walker était un être vivant et, brusquement, il est un faux pas dans l'évolution."
Ce qui est annoncé comme le plus beau jour de votre vie tourne au cauchemar lorsque vous découvrez, le jour de la naissance de votre enfant, que vous avez perdu à la loterie génétique. Une fois la nouvelle annoncée, vous traversez éventuellement un certain nombre d'étapes, de la détestation du monde entier à un profond sentiment d'injustice en passant par l'abattement ou le déni. Puis, que vous l'acceptiez ou non, votre quotidien se met en route. Pas celui dont vous rêviez, c'est certain : vous n'irez jamais faire un foot avec votre gamin qui ne marche pas, tout comme vous ne confronterez pas vos impressions de lecture avec lui, vu qu'il ne parle pas. Vous passerez plus de temps avec les médecins et les praticiens qu'avec vos potes - d'ailleurs vous n'en aurez bientôt plus - et vous continuerez à changer des couches bien au-delà de ses trois ans.
 
Avoir un enfant handicapé est une mise à l'épreuve et demande de la foi pour certain, de la volonté pour d'autres, de la ressource pour tous. Et de la ressource, Ian Brown n'en manque pas. Le récit de son quotidien en est la preuve. Il nous invite à pénétrer son univers, à embrasser la maladie, à partager ses états d'âme et à se confronter à une vie de malheur. Son livre est rude et triste, c'est certain, et le journaliste n'est pas toujours tendre, surtout avec lui-même. Mais sa capacité à tourner certains évènements en dérision et à sourire des petites choses fait que son témoignage conserve tout du long une part de légèreté et évite tout misérabiliste. Il fait preuve de beaucoup de philosophie et a réussi à développer une attitude positive, très saine. Son expérience est d'autant plus intéressante à prendre en compte qu'elle prouve à ceux qui en doutent qu'on peut faire une force de ce qui pourrait purement et simplement vous détruire.
 
Autant dire que j'ai lu son livre avec une grande attention. D'autant plus d'attention qu'élever un enfant lourdement handicapé est une longue traversée en solitaire et que les témoignages de cet acabit sont bons à prendre. En effet, vous pouvez être entouré de personnes particulièrement compréhensives, dévouées et qui font preuve d'une grande sollicitude, vous êtes seul. Que ce soit en raison du regard que pose la société sur le handicap - ou plutôt qu'elle ne pose pas dans la mesure où les handicapés sont invisibles dans la cité - ou celui désolé avec lequel on vous considère, vous êtes seul. Vous êtes seul et personne ne peut vous comprendre, ce que vous confirmeront les autres solitaires de notre espèce.

mercredi 3 février 2021

Éric Chevillard & François Ayrolles - Sine die

Éric Chevillard & François Ayrolles Sine die L’arbre vengeur
Éric Chevillard & François Ayrolles 

Sine die 

Ed. L’arbre vengeur 


Comme si on n'en avait pas assez bouffé du confinement ! Il faut en plus que paraissent les journaux que chacun - ou chacune - a griffonné entre quatre murs. Tout le monde voudrait être le nouveau Xavier de Maistre et écrire sur l'enfermement. Allons… Les considérations des plumitifs sur le monde vu de la fenêtre, sur la politique et la pandémie, pour ce que j'en fais... Alors aussi vrai que je n'en ai pas tenu moi-même, je ne lirai pas celui des autres. Jamais. Ja-mais !

Ah… attendez… on me souffle dans l'oreillette qu'Éric Chevillard publie son journal de confinement. Bon. Bon ! Vous savez ce qu'on dit : seuls les imbéciles ne changent pas d'avis. Éric Chevillard, c'est différent. Ce sera l'exception qui confirme la règle. Oui. Disons que je n'en lirai pas d'autres que celui d'Éric Chevillard ! C'est dit !
 
Donc, Éric Chevillard publie son journal de confinement.
 
Initialement commandé par "Le Monde" pour une chronique quotidienne, ce journal ressemble à s'y méprendre à une version étoffée des aphorismes autofictifs auxquels l'auteur se prête depuis plus d'une douzaine d'années - et que je lis religieusement quotidiennement : chaque jour que Dieu fait, l'auteur de Monotobio publie quelques lignes situées au carrefour de la naïveté et de la lucidité, de l'absurde et du profond. Souvent drôles et inspirés, ces fragments décrivent un univers loufoque qui ressemble étrangement au nôtre et dans lequel évolue un personnage qui n'est ni tout à fait l'auteur, ni tout à fait un autre.

Sur un ton similaire mais dans un format plus ample et avec des illustrations de François Ayrolles, dans Sine Die - vous l'aurez compris - Éric Chevillard se fait le rapporteur des aventures de son quotidien de confiné. Il relate des journées qui se suivent et se ressemblent, des journées consacrées à explorer son intérieur, son jardin, à observer les araignées ou à étudier la femme et les filles qui vivent sous le même toit que lui. Entre réflexions sur ses confrères, évènements imaginaires, perfidie ordinaire, logique rigoureusement appliquée à une situation grotesque, autodérision et sens de la formule, il cherche avant tout à rester sain d'esprit. Mais peut-on seulement croire, avec son faux air de ravi de la crèche, qu'il ait pu jamais l'être ?

samedi 30 janvier 2021

Jimmy Guieu - Cycle Blade & Baker (vol. 1 à 3)

Reconnaissable à son indéboulonnable moustache et à son brushing impeccable, Jimmy Guieu est un véritable graphomane, pionnier de l'Ufologie, parapsychologue, spécialiste de l'ésotérisme et des sociétés secrètes, mais surtout l'un des piliers de la collection à la fusée. Il en a signé des dizaines de titres et, parmi ceux-là, un cycle : les aventures de Blade & Baker. En voici les trois premiers volumes.

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Jimmy Guieu Piège dans l’Espace Fleuve Noir anticipation blade baker
Jimmy Guieu 

Piège dans l’Espace 

Ed. Fleuve Noir 


Le Baroudeur file à travers l'espace lorsqu'il est intercepté en plein vol par des êtres venus d'une autre galaxie. Toutes en tentacules, ces créatures comptent bien tirer de leurs prisonniers de substantielles rançons. Et pour cause, comme son nom ne l'indique pas, ce vaisseau est un somptueux croiseur dont les passagers, tous plus riches les uns que les autres, représentent de belles sommes.

Parmi les passagers se trouvent les deux personnages principaux de notre histoire : William Baker et Ronny Blade, businessmen blasés et désinvoltes, associés et amis, dirigeants de l'une des plus florissantes firmes d’import-export interstellaire - La Baker-Blade Import-Export Co.
 
Embarqués dans cette sombre histoire d'enlèvement, ils ne vont que mollement y participer. En effet, à aucun moment ils ne brillent par leur courage ou leur sens de l'initiative. Ils n'ont pas vraiment de personnalité, sont assez fades, interchangeables, et ne sont jamais réellement mis sur le devant de la scène. Disons même que si le cycle n'avait pas porté leur nom, je n'aurais sans doute pas deviné qu'il allait leur être consacré. C'est même à se demander si l'auteur lui-même avait déjà décidé, à ce stade, qu'il en ferait ses personnages récurrents.

Quoi qu'il en soit, l'intrigue est fluide, le retournement amené par l'identité du commanditaire est assez malin et la langue, résolument rétrofuturiste, plutôt plaisante. Quant à l'esprit, il est parfaitement en adéquation avec son époque, notamment en ce qui concerne l'image de la femme...

Maintenant, espérons que le duo de commerciaux se révèlera par la suite. Accordons-leur le bénéfice du doute : ce livre était probablement un volume de chauffe.

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Jimmy Guieu  Le secret des Tshengz anticipation Fleuve Noir
Jimmy Guieu 

Le secret des Tshengz 

Ed. Fleuve Noir 


S'ils manquent toujours un peu de charisme, les personnages principaux prennent enfin un peu de relief dans ce deuxième volume de leurs aventures. William Baker est bougon et enrage avec une déconcertante facilité alors que Ronnie Blade, d'un caractère enjoué, est volontiers ironique. Mais même si le premier semble évoluer dans l'ombre du second, les propriétaires de la Baker-Bade Import-Export Co, l'une des plus importantes firmes commerciales de l'Empire interstellaire terrien, sont les meilleurs amis du monde, soudés par des liens quasi fraternels forgés dans l'adversité, en des moments dramatiques de leur existence aventureuse.

En raison de leur récente nomination au titre d'administrateurs de la commission d'expansion du commerce extérieur, les deux hommes se sont vu charger, au début du roman, d'une mission officielle - d'ordre économique - au cours du voyage d'exploration sur K.215B.C., une planète déserte dont le gouvernement central de l'Empire confédéré a pris possession. Déserte ? C'est ce qu'ils pensaient. Mais à peine le pied posé sur son sol, les personnages réalisent que, non loin des ruines de la cité jadis bâtie par une civilisation disparue, vit une tribu primitive.

Blade et Baker tournent en rond, brassent de l'air, joue à la baballe avec une ridicule créature endémique, tuent le temps, et les pages se remplissent de vide. Enfin, après un premier tiers inutile et d'une affligeante niaiserie, le roman décolle pour de bon. Le peuple primitif pourrait ne pas l'être tant que ça et le danger à la fois plus proche et plus réel qu'il n'y paraît. Alors l'intrigue se met en place et l'action démarre. Il était temps ! Le roman déroule alors un scénario classique, sans surprise, mais efficace.

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Jimmy Guieu Les forbans de l'espace Fleuve Noir anticipation
Jimmy Guieu

Les forbans de l'espace

Ed. Fleuve Noir 

 
Blade & Baker embarquent de nouveau sur le Baroudeur pour se rendre sur une planète perdue, L'Kaound-Gha, sur laquelle ils ont obtenu d'intéressantes concessions. Cette fois-ci, leur trajet ne sera pas perturbé par une attaque extraterrestre mais par un mouvement massif de grève. La majeure partie du personnel cesse le travail et nos héros réalisent que le mouvement dépasse largement le cadre du vaisseau : la planète entière est à l'arrêt. C'est d'autant plus étonnant que cette pratique a disparu depuis des siècles...  
 
Contrairement à ce que j'ai d'abord espéré, Jimmy Guieu ne nous offre pas avec Les forbans de l'espace un roman sur les conditions de travail, les syndicats, le droit de grève ou le rapport de force entre grévistes et employeurs. Il ne soulève aucune question de cet ordre, n'exploite pas son idée de départ et se contente de l'utiliser pour mettre en scène ses personnages récurrents face à un groupe de pirates. Dommage, le roman reste basiquement prosaïque, ne creuse aucune piste de fond et n'offre qu'un moment de divertissement - agréable certes mais paresseux.

C'est d'ailleurs un constat que l'on pourrait établir pour les trois premiers volumes du cycle. Et pour les suivants ?

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Bien que le troisième fasse rapidement allusion au premier, les romans sont indépendants et chacun se termine par une chute. Pas d'accroche de fin de volume et donc aucun scrupule à laisser de côté le duo de commerciaux, d'autant plus que le début du cycle n'est que moyennement convaincant, à l'image des personnages qui lui donnent son titre.

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FNA n°145, 199 & 224