jeudi 28 mai 2020

Olivier Bruneau - Esther

Olivier Bruneau Esther Le Tripode

Olivier Bruneau 

Esther 

Ed. Le Tripode 


J'ai vraiment hésité à lire le second roman d'Olivier Bruneau. Pour rappel, son premier livre, Dirty Sexy Valley, était une parodie déjantée et totalement jouissive de slasher porno. J'y avais passé un moment aussi régressif que récréatif mais je voyais difficilement ce que l'auteur d'un tel nanar pourrait bien faire après ça, sachant que si ce genre d'expérience peut fonctionner une fois, la récidive est souvent fatale. Or, le pitch de ce livre laissait craindre le pire, c'est-à-dire une nouvelle variation sur le thème du précédent, en remplaçant les teenagers par des CSP+ et la famille de détraqués par un robot. Mais non. Olivier Bruneau a plus d'un tour dans son sac.

Son nouveau livre fait se croiser trois fils narratifs. Déjà, le quotidien d'un couple sans histoire qui un jour découvre un lovebot, un robot programmé pour répondre aux désirs sexuels, abandonné et très endommagé. Ensuite, l'enquête d'une inspectrice qui tente d'éclaircir le décès suspect d'un homme retrouvé enfermé à l'intérieur de son domicile. On comprend vite que ces deux histoires sont liées. Enfin, le troisième fil nous fait prendre de la hauteur en nous exposant les dilemmes existentiels de l'inventeur de ces robots modernes.

Le livre, qui se déroule dans un futur proche et fonctionne sur le modèle du roman policier, mêle habilement les genres, leur rend un bel hommage et réussit à ne pas s'y cantonner. En effet, son intérêt n'est pas purement romanesque, son intrigue sert un propos et aborde certaines questions de société. Ainsi, alors que chacun des personnages est  à un tournant de son existence et fait face à des interrogations, l'auteur en profite pour creuser leur personnalité, dresser des profils psychologiques et s'intéresser à des thèmes qui font débat aujourd'hui, divisent l'opinion, attisent les passions et font couler des litres d'encre, tels que le droit de chacun(e) à disposer de son corps, la délicate situation des travailleurs/euses du sexe et surtout les violences faites aux femmes.

Assez décomplexé mais finalement bien plus sérieux qu'il n'en avait l'air, ce roman parvient à multiplier les références sans tomber dans la caricature et n'abuse pas des ressorts qu'il empreinte. Il se lit tout seul, en particulier grâce à un sens étudié du découpage, un rythme et un montage dynamique qui compensent d'ailleurs – même si ça ne l'occulte pas tout à fait – la regrettable faiblesse de la plume. Mais c'est avant tout pour ses personnages touchants, son sujet assez malin et son aspect sociologique qu'Esther mérite le détour.

Car il mérite le détour.

mercredi 27 mai 2020

San-Antonio - Cinq épisodes d’un coup, cinq !

Jusqu'à nouvel ordre, disait-il. Jusqu'à nouvel ordre ? Il est arrivé, le nouvel ordre ! À peine refermé mon dernier épisode des aventures du commissaire San-Antonio, voilà que j'y reviens. Et pas qu'à moitié, comme on peut le constater ci-dessous... 

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san antonio gala emplumes fleuve noir

San-Antonio

Le gala des emplumés 

Ed. Fleuve Noir 


Toute la maison poulaga est réunie pour une soirée en l’honneur du vieux. Chacun est sur son 31, les discours s'enchaînent et, après une embarrassante allocution de Béru et un improbable cadeau, un hibou empaillé, borgne et mité, le patron confie à San-Antonio, discrètement et sans aucune explication, une mission pour le moins inhabituelle : devenir l'amant d'une femme. Il lui tend alors une photographie de sa cible ainsi qu'une petite précision... le cliché n'est pas exactement récent.

Cette tâche spéciale, rythmée par le concours de narcolepsie auquel se livrent Bérurier et Pinaud, offre au commissaire un costume à sa taille. Et, en attendant les raisons de cette mission - patience, elles ne tombent qu'en toute dernière page mais valent le coup d'attendre - nos héros jouent parfaitement leur rôle et se promènent dans une histoire qui réserve bien des surprises, avec une mention spéciale pour la mémorable improvisation de Béru en confesseur.

Bref, un bon épisode dont l'auteur de Passez-moi la Joconde résume les qualités bien mieux que moi, évidemment :
"Je vous raconte du palpitant, non ? Admettez ? C’est pas de la littérature anémiée que je vous distille ! Il se passe des trucs dans mes bouquins. Et, malgré que ce soit une littérature d’action, le style reste impec, soyez juste ? Les personnages sont bien campés, le vocabulaire est riche, les images sont belles, les caractères bien dessinés et les trouvailles inattendues. C’est ça le talent, quoi ! Ça ne se discute pas : un don !"
Je ne vous en offre qu'un extrait, il continue sur ce ton durant une pleine page. Et pourtant, la modestie est la moindre de ses qualités. N'est-ce pas ?

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san antonio fleur nave vinaigrette fleuve noirSan-Antonio 

Fleur de nave vinaigrette  

Ed. Fleuve Noir 


Hector, le cousin de San-Antonio, et Pinaud, retiré de la maison poulaga, montent une agence de détectives privés. Mais quand le premier disparaît au milieu de son enquête, le second fait appel à San-Antonio pour le retrouver. Sauf que le commissaire est déjà bien occupé, embarqué au Japon avec Béru à la poursuite de l'auteur présumé d'un attentat à l'ambassade nippone de Paris.

Dans cet épisode, qui se déroule donc au pays du Soleil-Levant, San-Antonio glisse tous les poncifs les plus éculés sur le Japon et les japonais. Les morts par Hara-kiri se succèdent, les personnages et les lieux sont affublés de noms qui sont autant de jeux de mos idiots et Béru passe inaperçu du fait de la jaunisse dont il est atteint dès le début de l'aventure.

Comme l'auteur sait ficeler une intrigue, les deux fils narratifs finissent par se télescoper, l'attentat à l'ambassade et la disparition d'Hector. C'est au terme de cette enquête, qui manque de finesse mais pas de fluidité et dans laquelle le lecteur a le bonheur d'apprendre la recette de la patte d'alligator farcie, que Bérurier passe inspecteur chef. Et verse sa petite larme.

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San-Antonio San-Antonio renvoie la balle Fleuve NoirSan-Antonio 

San-Antonio renvoie la balle  

Ed. Fleuve Noir 


San-Antonio et le lecteur - ainsi que tout l'immeuble - assistent à une scène de ménage chez les Bérurier. Alexandre-Benoît et Berthe se lançant des noms d'oiseaux, comme entrée en matière, il n'y a pas mieux. Puis le Gros finit par sortir et, chaussé de ses bottes en caoutchouc, il part avec le commissaire en direction du stade. Les deux hommes vont assister à un match de foot.

Mais au bout de quelques minutes, voilà que l'arbitre s'écroule, mort. Deux balles en plein cœur. Pendant que San-A s'empare d'une enquête qui le conduit des footballeurs aux circassiens, des supporters au voisinage et des spectateurs aux criminels de guerre, Béru prend des coups de tous les côtés, s'improvise dresseur de lions et tâche d'arbitrer à sa manière cette drôle d'affaire qui, derrière ses allures de clown triste, se révèle sensible, astucieuse et pleine d'esprit.

Si la série brille généralement par ses personnages secondaires, c'est surtout la figuration qu'il est intéressant de noter dans cet excellent épisode. Les anonymes, qui sont à la fois invraisemblables et en même temps plus vrais que nature, sont particulièrement soignés, campés à coups de petites descriptions sibyllines ou assassines.
"En cet après-midi dominical, l’employé de banque est allé mater les singes au zoo ; par vengeance."
"Le pauvre mec ! L’asperge ! C’est blême avec le teint vert. C’est long, pas fort, c’est battu, ça manque d’air, ça fait des économies et ça meurt avec."
Sans doute mon roman préféré de cette courte sélection. 

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San-Antonio Le fil à couper le beurre Fleuve NoirSan-Antonio 

Le fil à couper le beurre  

Ed. Fleuve Noir 


Supplié d'un regard par Félicie de ne pas la laisser seule avec le cousin Hector, San-A les emmène, sa mère et lui, à la foire du trône. Et voilà qu'entre les manèges et les machines à barpapa, il croise une vieille connaissance, Carmona. Ce voyou, revanchard, s'en prend violemment au commissaire, qui lui a mis la main dessus dans le passé. Quelques jours plus tard, San-Antonio est interpellé dans la rue par un inconnu qui souhaite lui parler de cet incident, et vite, sous prétexte que ses jours sont comptés. Et en effet, dans la minute, celui-ci est abattu depuis une voiture qui prend la fuite...

Pas grand chose à dire de ce roman si ce n'est qu'il remplit honnêtement son office. Il coche toutes les bonnes cases mais, sympathique et anecdotique, il exploite ses personnages sans se fouler et tisse une intrigue peu consistante basée sur des secrets militaires. Il est plaisant mais n'offre finalement rien de réellement notable.

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San-Antonio Réglez-lui son compte Fleuve NoirSan-Antonio 

Réglez-lui son compte 

Ed. Fleuve Noir 


Les jeunes ne respectent plus rien ! Même la chronologie. Et donc, comme j'ai su rester jeune, c'est avec la première aventure de San-Antonio que j'achève cette sélection. Je devrais d'ailleurs dire les premières, car ce volume comporte deux enquêtes. La première nous conduit à Marseille, où un homme est mort avec des secrets que San-Antonio est chargé de découvrir ; la seconde envoie le commissaire à Nice pour se pencher sur une sombre histoire de vol d'un secret militaire.

Soyons honnête, ce livre ne doit sa réputation d'incontournable qu'en sa qualité de premier volume de la saga. Même si l'auteur s'adresse déjà avec beaucoup de familiarité au lecteur, si le personnage fait preuve d'autodérision et parierait souvent des machins contre des bidules que son intuition est juste, si le vocabulaire est déjà très argotique, des éléments qui sont autant de marques de fabrique, le livre manque clairement de maturité et de parti pris. On en sent le potentiel mais c'est encore très inabouti. Plaisant à lire, certes, mais peu consistant, d'autant plus que l'intrigue est faible et le commissaire bien seul sans les acolytes qui viendront plus tard agrémenter ses récits. Il n'est finalement pas si surprenant que les aventures du célèbre commissaire n'aient pas connu le succès immédiatement.

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Voilà. Je m'arrête là. Jusqu'à nouvel ordre, hein ? Hein ?

samedi 16 mai 2020

Jean-Gaston Vandel - Incroyable futur

Jean-Gaston Vandel Incroyable futur Fleuve Noir anticipation

Jean-Gaston Vandel 

Incroyable futur 

Ed. Fleuve Noir 


Bill Cardell est un homme gris et effacé, qui vit avec sa mère, repousse inlassablement son mariage avec Hallis et occupe discrètement un petit poste de chimiste dans un grand laboratoire pharmaceutique. Mais, après six ans de dur labeur dans son atelier personnel, il a enfin mis au point une invention qui pourrait tout changer, à son échelle et à celle du monde !

Quand le roman s'ouvre, le chimiste s'apprête à devenir le cobaye de sa propre expérience. Deux pilules et trente minutes plus tard, il peut lire les pensées des gens ! Les conséquences ne se font pas attendre. Il se met le patron à dos et perd son poste. Frankie, son seul ami, un artiste plein de bon sens auquel il a confié son secret, lui déconseille de diffuser sa trouvaille. Surtout il le met en garde.
"Tu risques de sombrer très vite dans la plus ténébreuse neurasthénie ! Quand tu découvriras à quel point les gens sont menteurs, hypocrites, pleins de ruses et de petits calculs malhonnêtes, tu vas te sentir prodigieusement écœuré par la laideur du genre humain..."
Le roman s'annonce alors comme un concentré de désespoir, jubilatoire pour qui, comme moi, aime la littérature pessimiste et les œuvres sombres. Et en effet, les mésaventures du personnage lui font mesurer "la fourberie consciente ou inconsciente de la plupart des gens", ne le confrontent qu'à une certaine forme de bassesse et le poussent à la tristesse et à la désillusion.
"Le monde est écœurant, voilà la vérité. La société est bâtie sur l'hypocrisie, l'ordre repose sur des bases fausses, les sentiments qu'on affiche et qu'on honore publiquement sont méprisés en secret. Chacun pratique un jeu égoïste tout en affectant d'obéir à des mobiles élevés !... Non, franchement, lire dans l'esprit des gens n'est pas un exercice à recommander ; on n'y récolte que dégoût et déception."
Rapidement repéré et traqué par un agent secret machiavélique et dévoré par l'ambition, il erre sans but, résigné. C'est là qu'il va rencontrer un homme dont il ne peut bizarrement pas lire les pensées. Et pour cause, cet homme est... différent...

À ce point du récit, l'auteur change son fusil d'épaule et abandonne en partie son idée de départ. Surtout, il troque sa morosité contre un optimisme éthéré. Ainsi, le chimiste va entreprendre de changer les choses. Il se met à espérer, persuadé que ses concitoyens ne sont pas irrécupérables et qu’il peut faire disparaître "la cupidité, l'ambition personnelle, le mensonge systématique". Il se lance alors dans une lutte pour faire naître sur la planète "une ère nouvelle de progrès, de prospérité, de grandeur spirituelle". Il veut mettre fin aux guerres, empêcher les hommes de s'entre-tuer et leur faire prendre conscience "que la haine est stérile, que la vie nous a été donnée pour la Joie."

La seconde moitié du livre, qui a des airs de profession de foi d’une candidate à l’élection de Miss France, m’a forcément moins enthousiasmé. Pour autant, le roman reste convaincant tout du long.

J'aurais juste voulu que ça finisse mal. C’est plus fort que moi.


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FNA n°24

vendredi 15 mai 2020

L. Ron Hubbard - Retour à demain


L. Ron Hubbard Retour à demain Fleuve Noir anticipiationL. Ron Hubbard 

Retour à demain 

Ed. Fleuve Noir 


Il est parfois difficile de faire abstraction d'une réputation. Avec ce livre signé L. Ron Hubbard, j'ai eu peur de pas réussir à dissocier le gourou de l'écrivain. Pourtant, il ne m'a fallu que quelques pages pour me rendre à l'évidence : Il y a bien un romancier derrière le fondateur de la Scientologie.

Alan Corday, aristocrate récemment désargenté, se voit refuser le mariage par son futur beau-père sous prétexte que la fortune familiale du prétendant a fondu. Le vieil homme lui donne cinq ans pour se renflouer. Alors seulement il pourra redemander la main de sa fille. Abattu, démoralisé et ignorant encore que le pire reste à venir, il décide de partir sur Mars gagner sa vie. Mais, trompé par un capitaine fourbe et sans scrupule, le voilà embarqué dans un voyage au long cours. La théorie de la relativité étant ce qu'elle est, les jours qui passent sur le vaisseau sont autant d'années qui s'écoulent sur Terre...
"Vous êtes jeune, dit Jocelyn Vous portez en vous un tas de non-sens romantiques sur la liberté et l'individu. Vous êtes plein jusqu'aux yeux de l'importance de vos propres futiles intérêts. Je vous ai sauvé d'un sort pire que celui-ci et voilà comment vous m'en récompensez. Vous êtes un fou. Orgueilleux, chevaleresque, sans aucune expérience, bourré de connaissances indigestes. Je vous fais l'honneur de vous offrir un poste qui comporte des responsabilités et je vous conseille d'accepter."
Le sujet des paradoxes temporels est loin d'être d'une grande originalité et c'est moins son traitement que le travail sur les éléments de langage qu'il est intéressant de noter ici. Le roman emprunte son vocabulaire à celui de la marine et le lecteur a régulièrement l'impression d'être sur un vieux gréement plutôt que sur un vaisseau intersidéral. Ce qui fait que ce roman d’anticipation, en plus de se lire comme un récit maritime ou une fresque navale, joue sur certains écarts narratifs et les malentendus qu'ils impliquent. Ajoutons à cela la bonne trouvaille qui consiste à créer un décalage entre les voyageurs et leur port d'attache : ils ont toujours un temps de retard, leur technologie d'avant-garde est systématiquement dépassée et ils s'expriment dans une langue désuète, autant de facteurs qui les placent en marge d'une société qui avance sans eux, à un rythme différent. La politique également leur échappe, ce qui est l'occasion pour l'auteur de se lancer en conjecture sur l'évolution des affaires économiques, du chômage, des tensions raciales, de l'instabilité et de la turbulence des gouvernements.

De fait, livrés à eux-mêmes, les passagers du vaisseau forment plus qu'un équipage. Ils constituent un foyer et ne peuvent compter que les uns sur les autres. Ainsi, Alan Corday, qui ne pense d'abord qu'à s'échapper, se fond doucement dans ce groupe, jusqu'à y jouer un rôle important. Son évolution offre d'ailleurs quelques moments assez émouvants et non dénués de surprises. Tout ceci contribue à dépeindre un microcosme, à fouiller les relations humaines et à dresser les profils de personnages nuancés et souvent complexes, que l’auteur décrit avec une certaine élégance et une évidente intention littéraire.

Offrant le bon dosage entre action et réflexion, ce roman sur l'éternel recommencement invite donc inévitablement à se poser la question suivante : plutôt que de devenir l'un des acteurs principaux de la dérive sectaire, L. Ron Hubbard n’aurait-il pas dû en rester à ses premières amours et s’en tenir à sa vocation de romancier ?

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FNA n°98

jeudi 14 mai 2020

Jean-Laurent Del Socorro - La Mère des mondes

Jean-Laurent Del Socorro La Mère des mondes Le Bélial'

Jean-Laurent Del Socorro 

La Mère des mondes 

Ed. Le Bélial' 


Un beau jour apparurent sur Terre les Bouches, des portes ouvertes sur d'autres mondes. Le voyageur qui s'apprête, dans cette nouvelle, à en franchir le pas est un homme d'église, décidé à porter la bonne parole. Qui trouvera-t-il de l'autre côté ? L'écoutera-t-on ? Mais d'ailleurs, la foi peut-elle seulement s'exporter ? C'est autour de ces questions que Jean-Laurent Del Socorro axe son périple qui est aussi introspectif que géographique.

Mais (car ce billet pouvait difficilement commencer autrement que par un mais), mais (disais-je), alors que j'étais tout à fait disposé à entreprendre le voyage avec ce bienveillant évangéliste et à découvrir avec lui l'univers qu'il allait fouler, je suis resté sur le seuil. Quelque chose m' a tout de suite échappé. Est-ce le fait de m'y être aventuré sans avoir lu Points chauds de Laurent Genefort, le livre dont cette nouvelle développe l'univers ? J'avais pourtant cru comprendre que la lecture du premier n'était pas indispensable pour pleinement saisir ou au moins apprécier celle du second. Pourtant, j'ai l'impression que les clés m'ont manqué. Je referme cette nouvelle sur une impression d'inachevé ou d'incomplet, un peu frustré.

Baroona, lui, n'a pas eu ce problème.

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

mercredi 13 mai 2020

Jimmy Guieu - Projet "King"

Jimmy Guieu Opération "King" Fleuve Noir anticipation

Jimmy Guieu 

Projet "King" 

Ed. Fleuve Noir 


Dans quelques jours, le major Sheridan prendra les commandes du vaisseau qui doit, pour la première fois, se poser sur Mars. Bien entendu, cette mission est ultraconfidentielle. Il a donc de quoi être surpris quand il rencontre une mystérieuse jeune femme qui non seulement lui donne tous les détails de la mission mais en plus lui demande de l'annuler. Le vaisseau décolle malgré tout et le pilote réalise que les russes sont sur le coup également.

Projet "King"
, paru en 1963 et largement influencé par la course aux étoiles que se livraient à l'époque les deux superpuissances, est un récit de conquête spatiale au vocabulaire résolument - voire abusivement - rétro-futuriste. Correctement ficelé, il réserve des surprises bien senties mais, mâtiné d'un soupçon d'espionnage, il perd en crédibilité en prêtant à son espionne des compétences inouïes et des ressources invraisemblables.

Bien que l'auteur ait confié un rôle clé à une femme, notons toutefois sa misogynie. Il ramène souvent - toujours ? - les caractéristiques des personnages féminins à leur aspect physique et multiplie les remarques sexistes. De même, quand les deux protagonistes sont ensemble, il est toujours question du pilote et de sa compagne, jamais de la scientifique et de son compagnon. Étrange, n'est-ce pas ? Et quand il tente de se rattraper aux branches en se lançant dans un discours égalitaire, le naturel revient au galop et glisse des allusions qui déstabilisent son projet :

"Lilian Gaynor et Mary Waller, botaniste et chimiste de notre expédition, n'ont pas été choisies pour leur beauté, assez remarquable, je le reconnais, ni pour agrémenter notre isolement de leurs charmantes personnes. Elles ont été sélectionnées pour leurs compétences scientifiques et ont subi, tout comme nous, le même entraînement, les mêmes épreuves."

Mais bon.

Bref, les capacités improbables de l'espionne font prendre un sérieux coup à une trame peu cohérente mais qui reste très efficace. L'intrigue est fluide, les rebondissements bienvenus et le livre se lit d'une traite, jusqu'à une chute heureusement antimilitariste, malheureusement moralisatrice.


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FNA n°231

lundi 11 mai 2020

F. Richard-Bessière - Les conquérants de l'univers (La pentalogie)

En 1951, quatre romans écrits par F. Richard-Bessière, alors âgé de dix-huit ans, venaient inaugurer la mythique collection à la fusée. La série était complétée quatre ans plus tard par un cinquième et dernier volume.

Ce space-opera, d'un classicisme à toute épreuve et construit dans la pure tradition feuilletoniste, brille non seulement par les idées arrêtées de son jeune auteur, chauvin et misogyne, mais également par son extrême naïveté et la simplicité de son intrigue, son absence totale de surprise due à un procédé narratif linéaire et systématique, ses personnages sympathiques mais caricaturaux et son style académique dont le riche vocabulaire n’éclipse jamais vraiment la dimension résolument scolaire.

Ceci étant dit, entrons dans le détail :

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1 - Les conquérants de l'Univers 


Conçue par le professeur Bénac, une fusée bénéficiant d'une technologie et de matériaux révolutionnaires s’apprête à prendre son envol vers l'espace. Son objectif : faire un arrêt sur chacune des planètes du Système solaire. À son bord, en plus de l'inventeur, Richard et Gonzales, ingénieurs, Jeff, journaliste, et Ficelle, mécanicien.
"Mais qui s'occupera du ménage ? Car enfin, vous ne passerez pas votre temps uniquement à étudier ? Croyez-vous qu'une femme n'aurait pas sa place dans... à propos, comment appelez-vous cet appareil ?" 
Cet appareil s'appelle le "Météore". La voix de la raison l'emporte, une femme fera donc partie de l'expédition.
"Une femme est indispensable. Oh ! ne vous inquiétez pas, je me ferai toute petite, et pendant que vous observerez les astres, ou pendant que vous travaillerez l’œil à la lunette, je ferai votre ménage."
Une fois que toutes les précautions d'usage ont été prises et qu'on s'est assuré que Mabel, la jeune femme, ne cédera ni "aux pleurs" ni "aux crises de nerfs", la fusée décolle.

Le premier arrêt, sur la Lune, est de courte durée. En effet, notre satellite, peuplé de créatures préhistoriques, est peu accueillant et présente peu d'intérêt. À peine arrivés, déjà repartis - en ayant toutefois pris le temps d'y faire flotter le drapeau français - et nos voyageurs posent rapidement le pied sur Mars, où ils découvrent une civilisation avancée et composée d'êtres intelligents mais aux intentions tordues. Après d'invraisemblables péripéties et après avoir pris soin de dissiper les malentendus et de faire la paix avec les martiens, le "Météore" repart.

Les trajets dans l'espace sont brefs - heureusement car l'auteur, motivé par une évidente volonté didactique, en profite pour ensevelir le lecteur et ses personnages sous une avalanche de données scientifiques rébarbatives, d'informations astronomiques et surtout, surtout l'assommer de chiffres. J'ai rapidement fini par partager l'avis de Ficelle :
"Tous ces chiffres me mettent la tête à l'envers."
Ce premier volume s'achève alors que nos héros sont en route vers Jupiter.

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2 - À l'assaut du Ciel 


Le professeur Bénac et ses équipiers découvrent que Jupiter est peuplée de pithécanthropes et d'autres créatures primaires. La planète est hostiles et les joviens en sont encore aux âges farouches. Heureusement pour eux, nos voyageurs de l'espace vont se faire un devoir de les éduquer. Cela ne leur prendra que quelques jours.

Neptune, la suivante sur la liste, leur réserve bien des surprises. Façon de parler... Chaque fois qu'ils se posent sur une nouvelle planète, ils sont convaincu qu'elle est inhabitée. Les données sont formelle, la vie y est impossible. Pourtant, cette fois encore, survolée par des hirondelles, une ville.
"Ses ruelles étroites, ses maisons basses, sa grande place et son château-fort, le tout entouré d’épaisses murailles."
Après avoir mis leur nez dans la guerre que se livrent les seigneurs locaux, ils reprennent leur route, direction Pluton.

Sur la dernière planète du Système solaire - à cette époque, Pluton en faisait encore partie - vit une société en avance de plusieurs milliers d'années sur les terriens. Tellement avancée qu'elle en arrive à son déclin.
"Les plutoniens n’avaient qu’une espèce de pagne, et leur corps brillait d’un éclat mystérieux, comme s’il eut été métallique."
Ces derniers, bienveillants, vont faire profiter les voyageurs de leurs progrès scientifiques et les initier à une certaine forme de pleine conscience. En échange, ils pourront goûter à la cuisine française, "la meilleure de l’univers et des mondes inconnus". Alors plane sur le roman le parfum d'un chauvinisme profondément ancré, chauvinisme dont on avait déjà eu un bel aperçu quand, dans le volume précédent, l'arrivée du "Météore" sur Mars se faisait au son de La Marseillaise. Oui, oui.

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3 - Retour du "Météore" 


Arrivé au troisième volume, le roman commence à devenir redondant. Le procédé est toujours le même et l'intrigue perd définitivement en surprise. Heureusement, même s'ils sont agaçants à être toujours droits dans leurs bottes et à toujours réagir comme on l'attend d'eux, les personnages restent attachants et la langue plaisante.

Saturne, peuplée d'amazones, est une planète dangereuse. Les hommes de l'expédition se retrouvent en mauvaise posture et j'ai bien cru qu'enfin l'auteur allait offrir à la seule femme du voyage un autre rôle que celui de plante verte. Mais non.
"- Les femmes gouvernent, ici ? demanda Ficelle surpris. - Oui, et contrairement à l'adage qui dit que la douceur est femme, la tyrannie règne en maîtresse à la surface de Saturne. C'est le matriarcat dans sa forme la plus sévère."
Ce n'est donc pas Mabel qui les sortira de la situation fâcheuse dans laquelle ils sont embourbés. Potiche elle est, potiche elle reste. Les voyageurs, eux, une fois tirés de là, feront ce qu'il faut pour réorganiser cette société et mettre un homme à sa tête. Normal. 

Pas grand chose à dire d'Uranus, qui abrite des martiens expatriés, si ce n'est qu'elle compte de grandes forêts giboyeuses et n'a rien d'une planète géante de glace.
"Le "Météore" prit contact avec le sol, et nos amis, heureux comme des collégiens en vacances, se roulèrent dans l'herbe épaisse, tandis que Mabel et Ficelle s'occupaient de disposer les couverts." 
Puis Vénus. Bis repetita.
"Pour l'instant, au-dessous d'eux, ce n'étaient que vastes prairies, rivières et fleuves majestueux, vergers de toutes sortes où la nature donnait libre cours à son exubérance."
Ils y découvrent une cité merveilleuse de goût, d'élégance et de confort et un peuple au stade d'évolution très avancé. Pour autant, l'auteur reste fidèle à ses idées :
"Mais la femme vénusienne, dont l'instruction générale est très développée, demeure femme avant tout, c'est-à-dire bonne épouse, bonne mère. En un mot, tout en étant la sage conseillère de l'homme, elle ne faillit pas aux lois divines."
Enfin, après deux ans d'absence, le "Météore" regagne la Terre.

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4 - Planète vagabonde 


Dix ans après être revenus de leur formidable périple, les voyageurs reprennent du service. Leur vaisseau, une version améliorée du précédent, s'envole dans l'immensité intersidérale. L'équipage est inchangé, si ce n'est que Gonzales reste à terre, trop diminué physiquement pour revivre une telle expérience. Ses amis le laissent derrière eux, la mort dans l'âme.

D'abord, ils retrouvent les pithécanthropes sur Jupiter et réalisent que ces derniers les ont élevés au rang de divinités et leur ont dressé des statues. Puis, au moment de reprendre leur route vers Pluton, ils découvrent la présence d'une planète dérivant dans le Système solaire. Ils décident de changer leurs plans et de s'y rendre.

Sur cette planète, Vagabondus, vivent des créatures costaudes, au même aspect physique que les terriens mais plus grands de taille et à la carrure plus solide. Les passagers du "Météore" vont leur donner le bon Dieu sans confession. Et pour cause, comme dirait Jeff :
"J'ai appris que les êtres forts étaient rarement mauvais."
Mais ils auront tort...

Au passage, au cas où le lecteur n'aurait pas pleinement compris ce que l'auteur en pensait, celui-ci rajoute une couche généreuse à son mille-feuille de misogynie.
"- Le travail est évidemment obligatoire pour tous, sauf pour les femme. - Les femmes ne travaillent vraiment pas chez vous ? demanda Mabel. - Leur rôle consiste à s'occuper de la famille."
Enfin, après une remarque réformiste - la seule de la pentalogie ! - sur "l'horreur des abattoirs" et le progrès que représenterait une meilleure gestion de la souffrance animale, F. Richard-Bessière confronte ses personnages à une série d'évènements dramatiques avant de les abandonner, seuls sur la planète, privés de moyen de transport, condamnés à dériver dans l'univers jusqu'à ce que mort s'ensuive.

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 5 - Sauvetage Sidéral 


Alors que la situation semblait désespérée, F. Richard Bessière a de toute évidence pensé à exploiter une autre idée. Il présente donc en quelques pages une issue rapide à l'impasse dans laquelle il avait conduit ses personnages, les sort de ce mauvais pas d'un revers de la main et les voyageurs rentrent sur Terre quelques paragraphes plus tard. Bon.

Les réacteurs du "Météore" n'ont pas même eu le temps de refroidir que ses passagers découvrent que Vagabondus, dont ils viennent de s'enfuir, entrera en collision avec la planète bleue "dans deux cent quatre-vingt-dix jours et six heures." À peine rentrés chez eux, ils préparent déjà un plan pour sauver l'humanité et remontent dans leur vaisseau. Dans la soute, une foreuse géante et une énorme bombe. L'idée est de creuser un trou et de placer la charge explosive au centre de la planète vagabonde pour la détruire avant qu'elle ne percute la Terre. Mais deux gangsters, montés clandestinement à bord de la fusée, ont d'autres plans...

C'est sur ce dernier épisode digne d'une superproduction hollywoodienne que la pentalogie entamée quatre ans plus tôt trouve sa conclusion. Une conclusion à l'image du reste de la série : sympathique, grotesque et surannée.

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La pentalogie de F. Richard-Bessière ne s'adresse vraiment qu'aux amateurs de série Z les plus dévoués ou aux nostalgiques du roman feuilleton à l'ancienne. Datée, percluse de défauts et traînant définitivement en longueur, elle est toutefois à remettre dans son contexte. Après tout, il s'agit d'une oeuvre ample et ambitieuse écrite par un jeune homme marqué par son temps et limité par les connaissances de son époque.

Finalement, son statut d'incontournable est-il mérité ? J'imagine que oui. Mais moins pour sa valeur littéraire, son imagination et son plaisir de lecture qu'en sa qualité de pierre d'achoppement dans l'histoire de l'édition et de la littérature de genre.

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Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !
FNA n°1, 2, 3, 4 & 37

jeudi 7 mai 2020

Alfred Franklin - Les ruines de Paris en 4908

alfred franklin ruines paris 4908 arbre vengeur

Alfred Franklin 

Les ruines de Paris en 4908 

Ed. L’arbre vengeur 


En 4908, l'amiral baron Quésitor et sa flotte quittent Nouméa pour une expédition qui ferait rêver les amateurs d'urbex comme les nostalgiques des grandes découvertes. Ils vont traverser le globe - ainsi que, d'une certaine façon, les siècles - et poser le pied à Paris. Mais est-ce bien la capitale française qui est ensevelie depuis des millénaires sous cette gigantesque avalanche de terre, de cendres et de sable ?
"Ces ruines grandioses étaient bien le tombeau de la reine du vieux monde."
Débute alors la mission archéologique la plus ambitieuse jamais entreprise. Déblayer l’Arc de Triomphe, désencombrer les avenues, déterrer les monuments, désobstruer les bâtiments et, surtout, identifier les statues, interpréter les messages, déchiffrer les écritures.

Alors, se moquant gentiment des scientifiques, des philologues, des archéologues, des historiens et des spécialistes en tous genres, l’auteur extrapole tous les signes, en propose des interprétations délirantes et réinvente l’Histoire, pour le plus grand plaisir du lecteur qui met facilement le doigt sur les erreurs commises par ces hommes du futur et en sourit volontiers.

Écrite en 1875 par un bibliothécaire, spécialiste de l’histoire de Paris et de ses mœurs, qui aurait conservé l’anonymat si le destin n'y avait mis son nez, cette nouvelle d'anticipation rétro est maligne et ludique. Absurde et légèrement politique, joliment illustrée, elle ravira les amateurs de belle langue, de badinages post-apocalyptiques et de promenades sur les Champs-Elysées.

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

mercredi 6 mai 2020

Charles Bukowski - Sur l'écriture


Charles Bukowski Sur l'écriture diable vauvert Charles Bukowski 

Sur l'écriture 

Ed. Au diable vauvert 


Charles Bukowski a entretenu une correspondance toute sa vie. Il a écrit à ses amis, agents, éditeurs, à d'autres auteurs également, pour leur parler de son travail, exprimer ses sentiments, exposer ses opinions et le fruit de ses observations, partager des points de vue sur la société, l'écriture, la vie ou plus souvent vider son sac, spontanément, sans filtre ni retenue.

Alors, dans une langue brute, sans fioriture mais parsemée de fulgurances, il se dévoile. Dans ses lettres se dessine le portrait d'un homme entier, ivrogne, suicidaire, qui aura mené une vie de trimard, côtoyé la folie et la misère, flirté avec la déchéance mais qui aura régulièrement été touché par la grâce. Une certaine forme de génie, disons. Le génie d'un homme plein de paradoxes, qui prône la souplesse intellectuelle mais s'attarde sur d'infimes détails et n'en démord pas, qui pose un regard très critique et sans concession sur l'indépendance dans la littérature en général et dans la poésie en particulier, qui semble aussi exalté que désabusé, qui considère avec détachement la reconnaissance et se retourne sans complexe sur ses débuts laborieux, les publications dans d'obscures revues et les années de vaches maigres.
"L'écriture n'est pas plus un travail pour moi que ne l'est la boisson."
Étalées sur près de cinq décennies, de 1945 à 1993, les lettres regroupées dans Sur l'écriture sont à lire comme une réflexion sur la littérature, une ébauche d'autobiographie mais également comme un carnet d'inspiration. En effet, Charles Bukowski ne tarit pas d'éloge au sujet de certains auteurs, tels Céline, Fante, Dostoïevski, Hemingway ou encore Sherwood Anderson (dont je n'avais jamais entendu le nom et que je brûle maintenant d'envie de découvrir), communique dans ses lettres sa passion dévorante pour la littérature et donne très envie de (re)lire les auteurs auxquels il fait allusion. À commencer par lui-même, d'ailleurs.
"J'alternerai à l'avenir entre le roman, la nouvelle et le poème, et je ne sais pas pourquoi plus d'auteurs n'en font autant. C'est comme avoir 3 femmes - quand une vire à l'aigre tu te réconfortes auprès des autres."

dimanche 3 mai 2020

San-Antonio - Quatre épisodes pour le prix d'un !

Rien de tel que quelques semaines confiné dans une maison dont les murs de la cave(rne d'Ali-Baba) sont recouverts de bibliothèques ! Des étagères à perte de vue ! Tant de livres qu'une vie entière n'y suffirait pas ! Principalement des polars, des romans de gare, de la Série Noire en veux-tu en voilà, la collection complète des éditions du Masque, des kilomètres de San-Antonio... C'est sur les aventures de ce dernier que j'ai jeté mon dévolu... 

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san-antonio au suivant de ces messieurs fleuve noirSan-Antonio 

Au suivant de ces messieurs 

Ed. Fleuve Noir 


Envoyé en Suisse pour une délicate mission d'espionnage, notre héros apprend à ses dépends que l'ennemi l'attendait et que venir à bout de sa tâche ne pourra se faire sans semer des cadavres sur sa route. De fait, cet épisode est particulièrement violent, parsemé de morts brutales, et ne joue pour ainsi dire pas (si ce n'est dans sa courte introduction et dans ses notes de bas de page) avec la corde humoristique propre à San-Antonio. De même, la langue est relativement sobre, les élément habituels ne sont pas encore parfaitement en place et les personnages secondaires brillent par leur absence. C'est donc le même constat que pour Bas les pattes : le personnage principal, s'il se suffit à lui-même, souffre tout de même un peu de l'absence de ses faire-valoir. À ce sujet, il est intéressant de noter l’évolution du style, des procédés et des ressorts narratifs. C'est d'ailleurs à se demander s'il n'aurait pas été plus malin, quitte à enchaîner les épisodes, de les lire dans l'ordre plutôt que de les attraper au hasard sur l'étagère.

Quoi qu'il en soit, lu d'une trait, Au suivant de ces messieurs est un roman noir classique et très efficace, probablement pas un incontournable de la série mais définitivement un bon moment de lecture.

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san antonio les anges se font plumer fleuve noirSan-Antonio 

Les anges se font plumer  

Ed. Fleuve Noir 


Conçu dans le même moule qu'Au suivant de ces messieurs (même si c'est plutôt l'inverse, puisque Les anges se font plumer date de 1957, soit dix ans plus tôt), cet épisode fonctionne sur le modèle du roman noir brut, assez violent, sans fioriture et sans les indispensables acolytes.

Dépêché en Italie pour empêcher un traffic d'armes et détruire le stock, San-Antonio part accompagné de Félicie, sa "brave femme de mère", qu'il emmène avec lui pour parfaire sa couverture de vacancier. C'est l'occasion pour l'auteur de lâcher quelques remarques sibyllines sur les congés payés et sur la manière dont la mémoire rend merveilleux les souvenirs de vacances les plus ternes.

Le commissaire mène son enquête, soulève la fille, lui joue sa partition, met le nez dans une sombre affaire d'enlèvement d'enfant, échappe à la mort, la distribue, et boucle le dossier sans toutefois parvenir à expliquer au lecteur le sens d'un passage absurde : le méchant, après une transaction nocturne, gare sa voiture à un jet de pierre de son hôtel et s'installe au bord de la route pour finir sa nuit dans un sac de couchage plutôt que dans son lit. Pourquoi ? Mystère...

Bref, un roman mineur de la série mais dont la langue reste toujours aussi enthousiasmante :
"Il faut reconnaître que je m'exprime dans une langue généreuse, riche en vocabulaire, propice aux métaphores les plus hardies, dans laquelle les mots ambigus abondent..."


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san antonio du poulet au menu fleuve noirSan-Antonio 

Du poulet au menu 

Ed. Fleuve Noir 


Surveiller un espion depuis l'immeuble d'en face pendant des jours n'est pas une partie de plaisir. Il faut composer avec le désœuvrement, avec la compagnie de l’inénarrable Pinaud et surtout avec le stock inépuisable d'histoires de famille de ce dernier. Mais quand, enfin, le commissaire repère du mouvement, il passe à l'action. Il fait alors appel à Bérurier pour battre la cadence et, au passage, battre son prochain :
"Et le plus bel exutoire, croyez-en tous les cocus pas contents, tous les battus endoloris, c'est dans la douleur des autres qu'on le trouve."
Roman d'action pur jus, débridé, sans temps mort, pimenté d'argot et relevé de savoureuses notes de bas de page, Du poulet au menu trouve son apothéose sur un paquebot transatlantique. Nos trois compères doivent y interpeller une espionne fondue dans la foule des passagers. Ne bénéficiant que d'un maigre indice pour la démasquer, il vont faire appel à leur intelligence, à une inventivité féconde et ne pas hésiter à perturber la quiétude des vacanciers. Surtout des vacancières.

L'auteur de Tango Chinetoque nous offre ici, avant l'heure, une variation personnelle et dévergondée sur le thème de La croisière s'amuse et y développe, entre deux digressions, une philosophie revancharde de la vie un peu extrême mais, je dois le reconnaître, pas totalement inintéressante.


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San-Antonio  Fais gaffe à tes os   Ed. Fleuve NoirSan-Antonio 

Fais gaffe à tes os 

Ed. Fleuve Noir


Un ancien déporté a reconnu, lors des actualités cinématographiques, un criminel de guerre passé pour mort. Le Vieux envoie alors San-A et son compère Béru pour lui mettre la main dessus et lui régler son compte.
"Cet homme a vécu dix ans de trop."
La traque débute et conduit nos nos deux héros en Espagne, sur une piste jonchée de cadavres...

Avec Fais gaffe à tes os, l'auteur trouve le bon dosage entre action et réflexion, entre sérieux et burlesque. Il parvient même à susciter une certaine forme d'émotion en plaçant son commissaire face à un dilemme cornélien et en dénouant son nœud gordien d'une manière inattendue, avec une finesse que je ne lui connaissais pas. Ajoutez à cela un parfait numéro de duettistes, quelques pépites langagières, de très bonnes réparties, une imparable joute verbale et vous obtenez un excellent cru !
"Pas le genre du Gros; lui, ce qui aurait tendance à le captiver ce seraient les étalages des charcutiers. La terrine truffée et le pâté de tête sont comme qui dirait la projection matérielle de son intellect..."

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"Quatre à la suite !", comme dirait l'autre.
Ou plutôt six à la suite, pour être exact. Car j'ai lu les romans ci-dessus directement après Le secret de polichinelle et Ça tourne au vinaigre. Six jours, six livres. C'est une jolie moyenne. Une moyenne à laquelle je vais toutefois mettre un terme en passant à autre chose. Jusqu'à nouvel ordre...