Maurice Druon
Les Rois maudits
Ed. Plon
Je ne pensais pas, en ouvrant ce très gros volume par simple curiosité, ne le refermer qu'à la toute dernière page. Je l'ai finalement lu avec avidité, du premier au dernier volume, de cette scène prodigieuse qui ouvre la série comme un coup de tonnerre jusqu'à l'ultime roman, Quand un roi perd la France, en rupture avec les six précédents. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur ce septième tome, publié près de vingt ans après les autres. D'ailleurs, au risque de rompre la chronologie, je vais entamer ce billet par la fin.
Car enfin, quel étrange livre que ce dernier volume des Rois Maudits. Excellent roman au demeurant, mais totalement distinct des autres, en particulier par son style. Le romancier abandonne par moments le souffle du roman-feuilleton pour prendre les habits plus austères de la chronique historique. Dans un volume plus politique, plus mélancolique, presque crépusculaire, il donne la parole au Cardinal Hélie de Périgord, lequel raconte les débuts de la guerre de Cent Ans à son neveu Archambaud. Entre les rivalités féodales, les ambitions anglaises et les hésitations françaises, il rappelle que les malédictions naissent parfois de l’usure lente du pouvoir et de la médiocrité des hommes.
"C'est la médiocrité. La médiocrité de quelques rois, leur infatuation vaniteuse, leur légèreté aux affaires, leur inaptitude à bien s'entourer, leur nonchalance, leur présomption, leur incapacité à concevoir de grands desseins ou seulement à poursuivre ceux conçus avant eux. Rien ne s'accomplit de grand, dans l'ordre politique, et rien ne dure, sans la présence d'hommes dont le génie, le caractère, la volonté inspirent, rassemblent et dirigent les énergies d'un peuple."
Mais les malédictions peuvent avoir une origine plus précise. Et c'est là qu'il faut revenir au commencement : Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers, montant sur son bûcher et lançant sa terrible malédiction contre le pape Clément V, contre Guillaume de Nogaret et contre Philippe le Bel. Impossible de ne pas être ferré par cette entrée en matière. On sait déjà que, de complots en morts suspectes, on va assister à la chute d’un monde. Et quel monde ! Et quelle intrigue ! Une Histoire de France peuplée de reines adultères, de princes empoisonneurs, de banquiers lombards inquiétants, d’évêques calculateurs, de seigneurs félons. Tous traversent les volumes avec une vitalité extraordinaire.
On pourrait croire, en ouvrant ces romans, pénétrer dans une austère leçon d’histoire médiévale. Il n’en est rien. Les Rois Maudits est une série de romans d’aventures déguisés en chroniques historiques. À moins que ce ne soit l’inverse. Druon rend limpides les enjeux dynastiques les plus complexes tout en maintenant une tension dramatique permanente. Mais le plus remarquable est sans doute cet équilibre miraculeux entre érudition et souffle populaire. L'auteur connaît admirablement son sujet, mais jamais il n’écrase son lecteur sous le poids du savoir. Tout semble simple, évident, vivant, d'une modernité stupéfiante. Derrière les couronnes et les manteaux d’hermine, les cardinaux, les régents, les dames de cour et les prétendants au trône parlent finalement de choses très contemporaines : la conquête du pouvoir, la propagande, l’argent, la légitimité politique, l’ambition familiale, les manipulations judiciaires.
Comme quoi les siècles passent et les hommes changent peu.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire