mercredi 21 septembre 2022

Stephen Graham Jones - Un bon indien est un indien mort

Stephen Graham Jones Un bon indien est un indien mort Rivages
Stephen Graham Jones 

Un bon indien est un indien mort 

Ed. Rivages 


Stephen Graham Jones, professeur à l'université de Boulder, Colorado, a écrit une vingtaine de livres mais un seul avait jusqu'alors traversé l'Atlantique, Galeux. Si vous ne l'avez pas lu, foncez ! C'est une excellente porte d'entrée dans son œuvre. Pour l'instant, il est d'ailleurs peut-être plus sage d'en rester là... Là où La Volte avait eu le nez creux il y a deux ans en publiant un incroyable roman sur le déterminisme social, Rivages traduit cette année un bouquin confus sur le poids du passé. C'est même à se demander comment un auteur peut signer deux livres aussi inégaux sur le même sujet - la place des amérindiens aux États-Unis aujourd'hui : une intrigue métaphorique, ludique et décomplexée d'une part ; un récit scolaire, maladroit et rudimentaire d'autre part.
 
L'intention y est, pourtant. L'auteur propose de suivre le quotidien de quatre personnages, amis d'enfance ayant grandi dans la même réserve du Montana. Dix ans plus tôt, ils ont participé au massacre d'un troupeau d'élans lors d'une partie de chasse illégale, ce qui les a tous marqué, plus ou moins profondément. Le temps, plutôt que d'effacer le souvenir de ce carnage, a écrasé les quatre amis sous le poids de la culpabilité. Mais avoir des états d'âme est une chose, payer le prix fort en est une autre. Et il est temps de passer à la caisse...

L'auteur continue à explorer les registres de la littérature de genre. Après les loups-garous, les fantômes. Pour moi, le problème ici ne vient clairement pas de l'aspect horrifique, même si je n'en suis pas particulièrement friand. Non, c'est plutôt la trame qui pèche, en particulier les éléments de la narration et ce qui en découle. Il est parfois difficile de saisir ce que font les protagonistes. Alors que, paradoxalement, le scénario est très conventionnel et avance même parfois chaussé de gros sabots, j'ai dû relire des passages entiers pour m'assurer des détails de l'action, comprendre qui faisait quoi, comment et à quel moment. De fait, je n'ai jamais vraiment réussi à rentrer dans l'intrigue. Je ne me suis donc pas attaché aux personnages. Par conséquent, je ne les ai pas accompagné dans leur amorce de réflexion sur l'héritage culturel amérindien. Autant dire que je n'ai pas su apprécier le roman. En tout cas clairement pas autant que le précédent.

D'autres avis ? Hop ! Célinedanaë, Gromovar, nooSFere...

dimanche 18 septembre 2022

Jimmy Guieu - Au-delà de l'infini

Jimmy Guieu Au-delà de l'infini Fleuve Noir anticipation
Jimmy Guieu 

Au-delà de l'infini 

Ed. Fleuve Noir 


Moi, vous me connaissez, quand j'ai un truc en tête, il faut que j'y aille et pas par quatre chemins. Donc je vais passer directement aux choses sérieuses en commençant par me débarrasser du résumé - trois personnes se font enlever par des extraterrestres, voilà. Tout le reste de l'intrigue est superflu. Si ! Une chose cruciale : parmi ces trois personnes se trouve une femme...
 
Jimmy Guieu, depuis le temps, vous le situez : moustache, brushing, graphomanie et ufologie. Les très nombreux romans qu'il a publié sont généralement médiocres et laissent souvent une aussi grande place à ses théories complotistes sur les soucoupes volantes qu'à ses fantasmes dignes de téléfilms érotiques à petit budget. Au-delà de l'infini en est un exemple édifiant ! Pour preuve, la description de Nicky, la première à se faire enlever :
"Nicky, jeune fille blonde aux cheveux courts, lèvres pulpeuses, les seins libres et fabuleusement moulés par un sweat feuilles mortes, un pantalon tout aussi moulant."
Quant à sa personnalité, éclipsée par ses formes, on n'en saura pas grand chose. D'ailleurs, même le chef des envahisseurs, tout extraterrestre qu'il est, ne peut s'empêcher de "l'admirer longuement, sans vergogne". Il va même plus loin, puisqu'il "sourit en la couvrant d'un regard admirateur qui s'attarda plus qu'il ne convenait sur sa poitrine". J'imagine que c'est à mettre sur le compte de la curiosité scientifique :
"Et comment la Terrienne pouvait-elle tenir debout sans se pencher en avant, avec ces deux globes charnus, étonnamment volumineux, qui déformaient son thorax ? Singulière "infirmité" qui, pourtant, ne paraissait pas l'affliger outre mesure ! Il semblait même que le Terrien Barclay accordait à ces "globes" un intérêt inattendu..."
En effet, Barclay, l'un des codétenus de celle qu'il appelle "mon chou", accorde une attention particulière à la "jeune fille", plus à son anatomie qu'au fait qu'elle place des citations de Blaise Pascal dans ses répliques. Il semble même oublier, par moment, qu'ils sont prisonniers d'une soucoupe volante... 
"Il la tint un moment par les épaules, éloigné de lui afin de se repaître de sa sculpturale beauté, de ses seins fermes à l'émouvante aréole sombre. Sa fine culotte de nylon transparente et sa faible pilosité blonde ne dissimulaient pratiquement rien de cette partie intime de son anatomie."
Rassurez-vous, l'extraterrestre au nom improbable, Boklanamkranayomoinskoubskem, finit par fournir des vêtements à ses trois prisonniers. Bien entendu, si l'auteur ne s'attarde pas vraiment sur le pantalon et la tunique que portent les hommes, sa description de la nouvelle tenue de Nicky reste dans le thème : 
"Nicky, éblouissante dans un court sarong doré qui dénudait son épaule gauche et moulait ses seins libres dont la pointe saillait sous le tissu."
On peut d'ailleurs se demander pourquoi il l'a vêtue dans la mesure où, à peine quelques scènes plus loin, il lui ordonne d’ôter ses vêtements avant de l'allonger nue sur une table et de tenter de pratiquer sur elle un examen gynécologique.
"Nicky eut un sursaut à la vue de l'instrument en bec de canard qu'il entendait insérer dans son sexe."
La suite est embarrassante au possible, je vous en fais grâce. De toute manière, je pense que vous avez compris l'idée. Bref, cette histoire de soucoupe, que le gouvernement ne manque pas de justifier par des théories fumeuses impliquant le KGB, est totalement scabreuse. Affligeante, même.
 
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FNA n°8

vendredi 16 septembre 2022

Laurent Vercueil - Neuro-Science-Fiction

Laurent Vercueil Neuro-Science-Fiction Le Bélial' parallaxe
Laurent Vercueil 

Neuro-Science-Fiction 

Ed. Le Bélial' 


Dans le domaine scientifique en général et en neuroscience en particulier, les progrès sont fulgurants et les avancées quotidiennes. Pour autant, le cerveau est encore très mystérieux et son fonctionnement est mal connu. Heureusement, si les chercheurs se posent des questions, la littérature et le cinéma, eux, proposent des réponses.
 
Un plus gros cerveau pour mieux réfléchir ? Un traitement pour l'utiliser à bon escient ? Le déconnecter du corps pour le libérer de ses contraintes ou lui offrir des capacités insoupçonnées ? Tout est possible dans les romans de genre ou dans les films de science-fiction. Mais, dans la "vraie" vie, ces pistes explorées ont-elles du sens ? Sont-elles cohérentes ou même crédibles ? Peuvent-elles orienter les chercheurs sur la bonne voie ? C'est à ces questions que Laurent Vercueil, neurologue et chercheur à l'Inserm, tente de répondre. Ainsi, s'appuyant sur de nombreuses références aussi bien issues du grand écran que d’œuvres littéraires, il analyse des hypothèses, s'interroge sur des expérimentations plus ou moins barbares et tire sur différents fils, espérant bien trouver celui qui mènera aux nœuds que les amateurs se font au cerveau, première étape avant de les détricoter.
 
Après un dernier volume explorant un futur entre technocapitalisme et posthumanité (clic !), la collection Parallaxe nous offre un nouvel essai passionnant et instructif aux allures de carnet d'inspiration, toujours aussi ludique et malin. Inutile de posséder de clés en neurosciences, l'auteur vulgarise suffisamment son sujet (ou plutôt se lance dans la "divulgación", pour reprendre le terme espagnol préféré par Lionel Naccache, le préfacier du présent ouvrage) vulgarise suffisamment son sujet, disais-je, pour le rendre accessible à tous ceux qui, curieux, s'interrogent sur les cerveaux d'ailleurs et de demain. De quoi titiller les neurones sans trop en détruire !

mercredi 14 septembre 2022

F. Richard-Bessière - Croisière dans le temps

F. Richard-Bessière Croisière dans le temps Fleuve Noir anticipation
F. Richard-Bessière 

Croisière dans le temps 

Ed. Fleuve Noir 

 
Accusé d'un assassinat dont il nie être l'auteur et impuissant à se défendre de ce crime, Paul prend la seule décision possible : il fuit ! Le jeune homme, parisien pure souche, se rend en Amérique du Sud. Là, au gré de ses déambulations, il rencontre Monique, une fille paumée venue de Lyon. Paul, paranoïaque et convaincu que le monde entier est à sa recherche, décide de partir encore une fois, ailleurs, plus loin, en avion avec sa nouvelle compagne. Pris dans une tempête, l'appareil s'écrase peu de temps après que le couple ait découvert qu'un policier à ses trousses se trouvait dans l'appareil...

Perdus en pleine jungle, les trois compagnons d'infortune se retrouvent face à un étrange bâtiment en métal. Ils sont accueillis par un robot au service d'André Martin, ingénieur et collaborateur depuis de nombreuses années du professeur Verneuil, un authentique savant fou !
"Inconnus qui venez de pénétrer dans mon domaine, je vous souhaite la bienvenue. Sachez toutefois qu'à partir de l'instant où vous avez mis le pied chez moi, je vais disposer de vous à mon gré et suis devenu le maître de vos destinées."
Les deux scientifiques, qui viennent de mettre au point une formidable machine à voyager dans le temps, comptent faire des rescapés leurs cobayes et les envoyer dans le passé pour éviter à Ravaillac de commettre le fameux régicide. En effet, après avoir beaucoup spéculé sur l'impact de la mort d'Henri IV, ils pensent que la marche du monde a tout à gagner à ce que l'attentat échoue...

J'ai été assez surpris par ce roman. Et en même temps, pas tant que ça.
 
Surpris car le roman se révèle d'assez bonne qualité et qu'il mélange habilement les genres - espionnage, science-fiction, historique. De plus, alors que F. Richard-Bessière m'avait habitué à des intrigues prévisibles, à des personnages formatés et à un style scolaire, il se montre ici plus inattendu, sort un brin des sentiers battus et tente même de glisser un peu de psychologie dans les portraits qu'il dresse. Toute proportion gardée, bien entendu.

En revanche, là où je le retrouve totalement, c'est dans ses remarques résolument rétrogrades et sexistes. Monique, "comme toutes les femmes", parle à tort et à travers, manque de s'évanouir - voir s’évanouit - à chaque moment de tension et ne sort jamais vraiment de son rôle de plante verte. Cela dit, ce n'est pas une habitude propre à l'auteur des Conquérants de l'Univers. Il la partage avec bon nombre d'écrivains de cette collection !

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FNA n°6

mardi 13 septembre 2022

Margaret Wilkerson Sexton - Miss Josephine

Margaret Wilkerson Sexton Miss Josephine Actes Sud
Margaret Wilkerson Sexton 

Miss Josephine 

Ed. Actes Sud 


En 1855, Josephine, une jeune esclave douée d'un étrange pouvoir presque chamanique, est tiraillée entre la perspective de liberté et l'attachement à la fille de ses maîtres. En 1924, à soixante-dix ans, dirigeante d'une exploitation, elle voit son quotidien perturbé par l'arrivée d'un couple de blancs dans son voisinage. En 2017, Ava, sa descendante métisse, mère célibataire dans le besoin et réfugiée chez sa grand-mère paternelle, blanche, riche et conservatrice, se retourne sur le passé de sa famille et sur le sort réservé aux noirs du sud des États-Unis.
 
À travers le destin de Josephine, dont Ava est plus que l'arrière-petite-fille et qui semble même entretenir un lien ésotérique avec son aïeule, la romancière américaine se questionne avec beaucoup de finesse sur l'esclavage, le racisme, le prix de la liberté ainsi que sur l'héritage culturel et la transmission par-delà les générations. De plus, en dressant les portraits de personnages féminins confrontés aux exigences et aux attentes de la société, elle met en lumière le regard que celle-ci pose sur les femmes.
 
Mais ce que je retiens principalement de ce livre tient moins dans sa dimension romanesque ou dans sa réflexion sociale et historique que dans son aspect musical : le roman de Margaret Wilkerson Sexton est porté par une musicalité assez évidente dont la tendance n'est pas sans rappeler le jazz ou le blues. En effet, découpé en trois époques, 1855, 1924 et 2017, il est basé sur un rythme ternaire, comme très souvent dans le jazz et de manière presque systématique dans le blues. À ce titre, Miss Josephine est indéniablement un roman jazzy, voire bluesy.

jeudi 8 septembre 2022

Jean-Gaston Vandel - Les Chevaliers de l'Espace (la trilogie)

Jean-Gaston Vandel

Les Chevaliers de l'Espace (la trilogie)

Ed. Fleuve Noir

 
Quand deux écrivains belges décident d'écrire une série à quatre mains, ils fusionnent leurs deux prénoms en un, se bricolent un patronyme et imaginent une intrigue d'anticipation qui mêle leur idéologie un peu naïve de pacifisme et d'anti-militarisme. Ainsi, dans le futur, trois grands Empires se partagent équitablement la Terre...

1 - Les Chevaliers de l'Espace

 
Trois grands Empires se partagent donc équitablement la Terre. Mais, comme on le découvre dès les premières pages du roman, l'Empire Asiatique fulmine et n'entend plus se contenter de son tiers. Ses dirigeants estiment que "la race jaune doit gouverner !" Alors ils décident, de manière un peu radicale sans doute, de prendre les choses en main et d'éradiquer de la carte quelques grandes capitales européennes, ni plus ni moins. C'est un avertissement comme un autre.

Depuis l'ultimatum asiatique, la planète vit dans l'angoisse. Or, inexplicablement, tous les missiles ratent leurs cibles et s'abîment en mer sans même avoir explosé. Défaillance technique, erreur humaine, sabotage, mutation du magnétisme terrestre, aberrations météorologiques ? Toutes les hypothèses sont étudiées jusqu'au jour où cette interférence est revendiquée par les Chevaliers de l'Espace, des gardiens de la paix spatiale, tout de blanc vêtus, qui imposent à chacun de vivre dans l'harmonie, la compréhension et l'acceptation, sans quoi ils prendront les mesures qui s'imposent...
 
Les deux personnages principaux, Fédor Obienko, capitaine dans l'armée Jaune, et sa fiancé, Kate Lincoln, une belle américaine, jeune et élancée, vivent ces évènement chacun d'un côté de l'océan, inquiets l'un pour l'autre. Pendant ce temps, les Chevaliers, qui semblent dotés d'une puissance inouïe et d'une technologie de pointe mais qui demeurent difficiles à comprendre (n'oublions pas que "la seule chose au monde qui fût plus énigmatique qu'un Chevalier de l'Espace, c'était la Femme"), tentent d'apaiser les craintes légitimes des terriens à coups de mystérieuses déclarations laconiques :
"L'arbre sera jugé sur ses fruits..."

 

2 - Le Satellite Artificiel 


Sept ans ont passé depuis les évènements du premier volume. La paix est parfaite, les organisations militaires dans les trois Empires qui se partageaient la Terre ont été supprimées et, alors que Kate Lincoln est évidemment devenue femme au foyer, Fédor Obienko remplit les fonctions de surveillant technique de toutes les Centrales de Communication Radio de l'Asie Méridionale. Il a d'ailleurs prêté serment de toujours mettre la Paix Mondiale au-dessus de tout, même des intérêts de sa propre patrie, et de se sacrifier pour cette noble cause s'il le fallait  !

La vie a repris son cours, jusqu'au jour où on annonce dans le journal imprimé à domicile - qui a supplanté l'ancien système de journal télévisé - que trois paquebots aériens de la même ligne sont tombés les uns après les autres, sans raison apparente, et cela à quinze jours de distance. Voilà qui est d'autant plus inquiétant que nul accident ne s'est produit depuis sept ans. Plus inquiétant encore, c'est maintenant Paxopolis, la Cité Aérienne depuis laquelle les Chevaliers de l'Espace observent la Terre et en contrôlent la paix et la bonne marche, qui commence à perdre de l'altitude...

La revendication ne tarde pas : 
"Demain commence un nouveau chapitre de l'Histoire du Monde : l'âge glorieux de l'Islam s'ouvre. Notre mission va s'accomplir selon la volonté du Prophète. L'ordre musulman va régner désormais sur la Terre."

3 - Les Astres Morts 



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Alors que cet opus s'ouvre sur une présentation des protagonistes et rappelle dès les premières pages qu'il est préférable d'avoir lu les deux premiers volumes avant de s'y lancer, j'ai passé presque tout le roman à essayer de rattacher ce wagon aux précédents. Le temps que j'y parvienne, le train était passé, emportant avec lui les nombreux éléments qui font que cette intrigue est trop alambiquée et dispersée pour bien fonctionner. Paradoxalement, ces éléments en font sans doute le "meilleur" volume de la trilogie.

Kate et Fédor semblent relégués au second plan, remplacés par de nouveaux venus parachutés dans une suite qui n'en est pas totalement une. Les Chevaliers de l'Espace n'ont plus le beau rôle, il faut même, au cas où on aurait oublié de qui il s'agit, refaire la présentation de cette autorité "grande, souveraine et juste", capable de "bouleverser les conceptions les mieux établies et de se révéler d'une incomparable utilité." À la place, loin des problématiques des premiers volumes, l'intrigue s'ouvre sur des expériences de téléportation et introduit des personnages dotés d'une double vision. Mais à peine abordée la piste de réflexion sur les risques liés aux avancées scientifiques, le roman s'oriente vers une histoire d'invasion extraterrestre. Horreur ! Des créatures venues d'un autre monde "ont délibérément, mathématiquement, dirigé la comète sur la Lune pour que celle-ci, à son tour, percute la Terre" !
 
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Que retenir de cette trilogie ? Sans aucun doute sa grande naïveté. Les romans dégoulinent de candeur et de bienveillance, jusqu'à une chute digne des "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants" des contes de notre enfance. La conclusion tant attendue après trois volumes d'une égale niaiserie, peu convaincants mais malgré tout assez captivants et pas trop mal construits, est une apothéose ! Allez, inutile de vous faire languir plus longtemps, je vous sers sur un plateau l'ultime phrase du cycle et je laisse ainsi aux auteurs le mot de la fin :
"Et l'Histoire nous enseigne que, depuis lors, plus aucun évènement n'est venu troubler le développement de l'Humanité."
 
Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.  

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FNA n°7, 10 & 11

mardi 6 septembre 2022

Tiffany Quay Tyson - Un profond sommeil

Tiffany Quay Tyson Un profond sommeil Sonatine
Tiffany Quay Tyson 

Un profond sommeil 

Ed. Sonatine

 
Partie se baigner avec son frère et sa sœur dans le lac prétendument maudit d'une carrière abandonnée, la petite Pansy a disparu ! Des années plus tard, alors que personne n'a jamais retrouvé la fillette, Willet et Roberta, le frère et la sœur, continuent de mener leurs propres recherches. Ils vont découvrir l'histoire de cette carrière, de son exploitation et de ses drames.
 
Ce qui s'annonçait comme une tragédie familiale classique prend doucement une tournure plus conceptuelle et fait la part belle au travail de mémoire. Au fil d'une intrigue habillement construite, les nombreux mystères qui entourent les lieux et en constituent la légende vont prendre de l'importance, jusqu'à faire passer la disparition de la fillette au second plan. En effet, la principale leçon que Roberta et Willet vont tirer de leur enquête est qu'il est impossible d'appréhender le présent sans avoir d'abord appris du passé...
 
On comprend vite, en particulier à la lumière de ses multiples digressions, de ses rappels du passé et de ses voyages dans les terres les plus reculées des États-Unis, que l'intrigue sera surtout un moyen de s'intéresser à la grande Histoire et aux sujets de société qui lui sont indissociables - la condition féminine, l'esclavage, les inégalités sociales... Pour autant, Tiffany Quay Tyson prend le temps d'affiner ses décors et n'oublie pas de dresser les contours de personnages nuancés. Mais, de fait, même si la trame, bien conçue, n'est pas en reste, ce n'est pas tant pour son aspect romanesque que pour sa dimension historique et pour sa réflexion sur le poids de l'absence et la présence des disparus que ce roman d'ambiance mérite son temps de lecture.

vendredi 2 septembre 2022

Marcial Gala - Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala Appelez-moi Cassandre Zulma
Marcial Gala 

Appelez-moi Cassandre 

Ed. Zulma 

 
Je me souviens de m'être totalement identifié à Rob Fleming, le personnage principal du roman de Nick Hornby, Haute fidélité. Je devais avoir environ 25 ans, les similitudes étaient frappantes, voire troublantes : loser sympathique, perclus de doutes et bridé de principes, adolescent attardé, axé sur l'autodérision et obsédé par les inventaires idiots. Tout moi.

Dans Appelez-moi Cassandre, Rauli a fait plus que s'identifier au personnage d'un autre roman. Il l'est devenu. Il est devenu Cassandre, la fille de Priam et d'Hécube, qui reçut d'Apollon le pouvoir de prédire l'avenir mais la malédiction de n'être jamais crue. Depuis qu'il l'a découverte dans L'Iliade, Rauli est Cassandre. Comme elle, il connaît l'avenir. Comme elle, il ne peut rien en faire. Que ce soit à Cuba où il est perdu entre un père méprisant, un frère délinquant et une mère qui l'habille en fille pour compenser l'absence de sa sœur décédée, ou en Angola où il est envoyé comme soldat et harcelé par ses supérieurs ou ses frères d'armes, il porte sa malédiction...

Tout comme Rauli et Cassandre n'ont aucune emprise sur l'avenir qu'ils connaissent, le lecteur est condamné à attendre que le triste destin annoncé du personnage ne se produise. Au Caraïbes ou en Afrique, au passé ou au présent, dans les alternances de lieux et de temps, la vie s'acharne inéluctablement sur le jeune homme. Cruellement. Car le roman de Marcial Gala est cruel. Là où on peut sans doute voir du réalisme magique, une dimension fantastique teintée de politique, j'ai surtout vu de la cruauté. La cruauté de la séduction, la cruauté de la société genrée, la cruauté de la perte et du manque, la cruauté de la guerre, évidemment, la cruauté de l'enfance, la cruauté d'une réalité que l'imagination ne peut qu'altérer et même la cruauté du pouvoir de la littérature. Et la cruauté de l'existence, n'en parlons même pas.

Quant à moi, je ne suis pas réellement devenu Rob Fleming. Quoique.

mercredi 31 août 2022

Grégoire Bouillier - Le cœur ne cède pas

Grégoire Bouillier Le cœur ne cède pas Flammarion
Grégoire Bouillier 

Le cœur ne cède pas 

Ed. Flammarion 

 
Dans Rapport sur moi (ici), on entrait dans le vif du sujet en assistant à la défenestration de la mère dépressive de l'auteur. Le Dossier M ( et ) s'ouvrait sur la reconstitution du suicide d'un jeune homme, pendu avec sa ceinture dans son appartement. En toute logique, donc, puisqu'on ne change pas une équipe qui gagne, le nouveau livre de Grégoire Bouillier nous propose de revivre le calvaire d'une femme qui mit un terme à son existence en se laissant mourir de faim...
 
Nous sommes dans les années 80 à Paris. Marcelle Pichon s'enferme d'un ultime tour de clé à sa porte, bien décidée à attendre que la mort vienne la prendre. Durant quarante-cinq jours, elle ne se nourrira plus et consignera dans un cahier d'écolier son quotidien d'agonie. On retrouvera, une dizaine de mois plus tard, le corps momifié de cette femme, morte d'inanition, certes, mais également de solitude, de mélancolie, d'indifférence, victime d'une société qui l'avais négligée, oubliée.

Attendez... Meurt-on réellement de solitude, de mélancolie, d'indifférence ? Disons que les choses sont rarement si simples. Grégoire Bouillier, ne se satisfaisant pas d'une explication aussi superficielle, décide d'aller vérifier. Il enfile donc son imperméable couleur mastic et, assisté de son acolyte Penny, il entame une enquête approfondie. Il veut comprendre. Tout comprendre. Tout. Tout. Il ne lui faudra pas moins de 912 pages pour arriver à une conclusion. Mais quelle conclusion ! Et par quel chemin ! 

Car ce livre, s'il retrace par le menu tous les évènements de l'existence de Marcelle Pichon, sa jeunesse parisienne, son comportement durant la guerre, sa carrière de mannequin dans les années 50, ses mariages et ses enfants, ses amours et ses peines, ce livre, disais-je, est loin de n'être que le récit de sa vie. Pour au moins deux raisons. L'auteur contextualise énormément, il décortique l'époque, ses mœurs, ses mentalités, ses habitudes, il échafaude un nombre impressionnant de théories et n'écarte aucune piste, scientifique ou occulte, exploitant jusqu'au moindre indice. Son travail de recherche est impressionnant : il se rend sur les lieux, épluche les archives, consulte des documents et des journaux, interroge quiconque pourrait disposer d'informations et, partant de rien, il finit par rassembler une quantité folle de documents qui mettent en lumière tous les recoins obscurs de cette sombre et triste affaire, jusqu'à une chute imprévisible et stupéfiante. C'est la première raison.

La seconde est d'ordre plus psychanalytique. Grégoire Bouillier, qui s'interroge autant sur Marcelle Pichon que sur lui-même, ignore au début du livre, du moins le lecteur l’apprend-t-il en cours de route, qu'en partant à la recherche de cette femme, c'est lui-même qu'il va rencontrer. Il se posait des questions ? Il va trouver des réponses. Mais pas nécessairement celles qu'il cherchait... Pour le lecteur, du moins pour moi, c'est l'occasion de le suivre dans un voyage improbable, à la fois hautement littéraire et d'une vaste dimension divertissante, érudit et romanesque, parfois drôle ou sérieux, toujours brillant. Total.

Grégoire Bouillier - Le cœur ne cède pas - Gallimard (912 pages)

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dimanche 28 août 2022

Leigh Brackett - La Porte vers l'Infini

Leigh Brackett La porte vers l'infini Fleuve Noir anticipation
Leigh Brackett 

La Porte vers l'Infini 

Ed. Fleuve Noir 


Installé depuis une trentaine d'années sur la planète rouge, Matthew Carse, ex-membre de la Société Interplanétaire d'Archéologie et ex-assistant à la chaire des Antiquités Martiennes de Kaora, a depuis été admis dans une société très fermée de voleurs avec laquelle il a échangé un serment sacré d'amitié. Aujourd'hui, il ressemble donc plus à un renégat ou à un pillard qu'à un archéologue. Ainsi, sans surprise, quand l'opportunité se présente de visiter la tombe légendaire de Rhiannon le Maudit, il compte bien ne pas se contenter de toucher avec les yeux... Mais, trop gourmand, il est écarté par un autre malfrat qui le pousse à travers une... porte...
"C'était un grand bouillonnement d'obscurité. Une large sphère menaçante de noirceur mouvante que traversait l'éclair de petites particules scintillantes de lumière, comme des étoiles filantes vues d'un autre monde." 
Ce passage l'envoie dans le temps, vers un lointain passé, quand Mars était encore une planète verdoyante, parcourue de rivières et recouverte de prairies. C'est l'occasion rêvée pour l'auteure, spécialiste de l'héroïsme martien, de laisser libre cours à son lyrisme et à ses descriptions envolées :
"La mer flamboyait de toutes ses phosphorescences que coloraient les nuages."
"Carse vit l'or, le rouge et le pourpre de la longue courbe du ciel s'abattre et glisser sur les eaux."
Le roman, qui s'ouvrait comme un planet-opera classique, s'oriente doucement vers de l'héroic-fantasy. Mais toujours classique. Très classique. Les personnages sont caricaturaux, la trame attendue et les ressorts éculés. Pour autant, à travers le récit aventureux et bien ficelé de Carse, Leigh Brackett parvient à captiver le lecteur et même à lui transmettre son enthousiasme, voire son goût pour les esquisses dégoulinantes et chamarrées.
 
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FNA n°92