vendredi 28 novembre 2025

Larry McMurtry - La marche du mort

Larry McMurtry 

La marche du mort 

Ed. Gallmeister 


Larry McMurtry La marche du mort Gallmeister lonesome dove
Gus et Call n'ont pas toujours été vieux et n'ont pas non plus toujours été les anciens rangers désabusés de Lonesome Dove. Bien avant, ils ont été enthousiastes, naïfs et insouciants ! Et sous la plume de l’auteur, cette jeunesse presque indomptable prend toute sa couleur : il faut dire que Larry McMurtry a cette capacité à croquer des tempéraments et à rendre immédiatement attachantes des figures pourtant promises à la rudesse du monde.

Fraîchement recrutés comme Texas rangers, les deux jeunes hommes sont envoyés vers le sud pour conquérir de nouveaux espaces. Inexpérimentés, peu équipés et encore plus mal dirigés qu'accompagnés, ils ignorent alors qu'ils partent au devant d'un destin qui s'écrira à leurs dépends, en lettres de sang. Entre les intempéries, les bisons, ours et autres crotales, c'est la nature elle-même et la vie sauvage qui semblent liguées contre ces camarades d'infortune. Sans oublier les indiens ! Comanches et Apaches sont de redoutables adversaires, que l'auteur excelle à rendre complexes. Autant dire que chacun des cavaliers a intérêt à bien s'accrocher à son scalp ! 

Ce projet d'invasion du Mexique donne là aussi à l'auteur l'occasion de déployer un talent remarquable : chaque paysage, chaque orage, chaque plaine écrasée de soleil ou de neige prend une dimension presque picturale et fait de ces décors grandioses des acteurs à part entière, aussi menaçants que magnifiques. Quant à envahir le Mexique, ce n'est pas de tout repos. Ceux qui en auront tenté l'expérience et en seront revenus pourront se vanter d'en être sortis plus grands, plus forts. C'est le cas de Gus et Call, que l'on voit grandir, se heurter, se soutenir. Et le lecteur, témoin privilégié, s'attache à eux d’autant plus que rien ne lui est épargné de leur humanité. Alors, à la lueur de ce récit de douleur et d'adversité, celui-ci comprend mieux ce qui les lie et comment leur amitié s'est forgée. En effet, c'est moins la conquête du Mexique qui a scellé leur existence que ce long chemin poussiéreux qu’ils ont parcouru l’un à côté de l’autre... et qu'il leur faudra poursuivre dans la volume suivant, Lune Comanche... 

lundi 17 novembre 2025

Michel Butor - La modification

Michel Butor 

La modification 

Ed. Minuit 


Michel Butor La modification Minuit
Ouvrage majeur du Nouveau Roman, La Modification pourrait même être le texte fondateur du genre dans lequel il s'inscrit, un genre qui propose une rupture radicale avec les formes traditionnelles du récit qui se sont imposées jusqu'alors. Il faut reconnaître que sa narration est inédite : dans ce qui s'impose comme l'œuvre principale dans sa bibliographie, Michel Butor adopte la deuxième personne du pluriel, s'adressant directement à son personnage principal et plaçant par conséquent le lecteur dans la peau de celui-ci. Paradoxalement, j'ai ressenti l'effet inverse : une certaine forme de distance - comme si l’identité flottante du “vous” avait empêché ma pleine identification.

Le récit s’ouvre sur une scène d’apparence simple : valise à la main, Léon monte dans un train à Paris, direction Rome, afin d'annoncer à sa maîtresse qu’il envisage de quitter son épouse pour elle. Mais sous cette trame minimale se déploie une aventure intérieure d’une grande densité, où chaque kilomètre parcouru correspond à un pas supplémentaire le long du fil de ses réflexions. Entre les souvenirs d'une vie passée, la contemplation du présent et les projections d'une existence à venir, il prend conscience de l'impasse dans laquelle il s'engouffre. Si le roman invite à pénétrer les pensées de son protagoniste, il n'est pas toujours aisé de se les approprier. L’espace et le temps se fondent dans un flux de conscience continu, ce qui réduit l’action concrète au profit de l’introspection. Face à la temporalité mouvante et à la rareté des dialogues, accentuées par l’impression d’un récit immobile, la lecture devient fastidieuse. Le rythme lent, les longues digressions et la densité des descriptions mentales ont alors eu raison de mon attention.

Avec le recul, mon expérience de lecture semble finalement s’accorder avec la nature même du récit : un voyage intérieur inachevé, une tentative de transformation qui n’aboutit pas tout à fait. Les hésitations du personnage, les détours de sa pensée, la répétition des images et la résistance de la décision finale trouvent un écho dans la manière dont j'ai avancé dans le texte, parfois avec curiosité, parfois avec lassitude. Peut-être est-ce là, au-delà de ce choix stylistique marquant, la véritable réussite du roman : faire éprouver, presque physiquement, les circonvolutions d’une conscience en quête d’elle-même et les imperfections d'un parcours intérieur jamais abouti.

jeudi 13 novembre 2025

Jean-Gaston Vandel - Agonie des Civilisés

Jean-Gaston Vandel Agonie des Civilisés Fleuve Noir anticipation
Jean-Gaston Vandel 

Agonie des Civilisés 

Ed. Fleuve Noir 


Lorsque leur vaisseau spatial quitte le sol, les six passagers de cette mission scientifique savent qu'ils ne reverront plus jamais les leurs. En effet, leur objectif est de revenir sur Terre quelques dix mille ans plus tard ! Ils navigueront près de cinq ans à une vitesse proche de celle de la lumière et laisseront le paradoxe temporel faire le reste... Quant à leurs collaborateurs restés sur place, ils ont la lourde tache de trouver comment faire parvenir la nouvelle de cette visite aux habitants d'un futur lointain.

Après cinq années d'un voyage paisible placé sous le signe d'une misogynie intemporelle, qui nous rappelle que "les femmes sont une source inépuisable d'imprévu" ou encore qu'elles "introduisent dans la vie un facteur d'incertitude", même si leur présence donne "quand même un certain charme à cette interminable croisière", nos héros assujettissent leur ceinture et amorcent leur descente. Premier imprévu, le globe est désaxé et sa rotation est trois fois plus rapide qu'au moment de leur départ. Mais nos scientifiques ne sont pas au bout de leurs surprises : la société est dorénavant partagée en deux clans - les Civilisés, qui commandent, et les Incultes, qui obéissent. Considérés comme appartenant à la seconde catégorie, les voyageurs sont capturés dès leur sortie du vaisseau et réduits sans ménagement en esclavage.
"Hélas, pourquoi fallait-il que tant de richesses intellectuelles n'aient abouti, en fin de compte, qu'à transformer le monde en une gigantesque geôle où croupissait un peuple privé de vie et de liberté, abruti d'ennui et de désespoir, véritable troupeau de morts vivants ? Quelle fatalité diabolique avait pesé sur le Destin de la Terre pour la conduire à cette monstrueuse aberration, à cette démission totale des valeurs de la condition humaine ?"
Heureusement, un groupuscule de résistants, jusqu'auquel est parvenue l'information de l'arrivée du vaisseau, a bien l'intention de faire évader les prisonniers et de saisir cette occasion pour libérer les Incultes opprimés. Le lecteur, alors relativement captivé par un récit improbable mais plutôt efficace, réalise à ce moment-là qu'il approche de la fin des 188 pages réglementaires allouées à cette collection. Il ne reste donc que peu de temps à nos protagonistes pour renverser les tortionnaires. Quelques pages expéditives suffiront à notre duo de romanciers belges pour rétablir un semblant d'ordre dans ce futur aseptisé et manichéen. En doutait-on vraiment ?

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.




Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !

FNA n°21

vendredi 24 octobre 2025

Occulture - L'imposture Warren

Occulture 

L'imposture Warren 

Ed. Audiolib 


Occulture L'imposture Warren Audiolib marabout
Dans le domaine des croyances occultes, mes lacunes sont aussi aussi profondes que mon scepticisme. Heureusement, ces deux traits sont réhaussés d'une certaine curiosité. C'est dans cet état d'esprit que je me suis lancé dans l'histoire d'Ed et Lorraine Warren, démonologue pour monsieur, médium et clairvoyante pour madame, tous deux impliqués dans un grand nombre de cas de hantises et auteurs de plusieurs ouvrages consacrés aux affaires qu'ils ont traitées.

Il y a encore quelques jours, j'ignorais jusqu'à leur existence. Ils semblent, en revanche, n'avoir aucun secret pour Marie Mad Line et Novalexandre, les deux tenanciers de la chaîne Occulture, qui signent le présent ouvrage et en interprètent la version audio. Ces derniers, soucieux de rétablir "la vérité derrière le couple qui a inspiré la saga Conjuring", s'attaquent à ces chasseurs de fantômes et prennent un malin plaisir à démystifier leurs aventures. Ils reviennent sur leurs histoires de possessions ou d'exorcisme, en débusquent les incohérences et soulignent les fausses déclarations ainsi que les falsifications qui les entachent. Et il y a visiblement de quoi faire au regard des polémiques qui collent à la peau de ceux qu'ils qualifient volontiers d'imposteurs. Le problème, c'est que cette enquête, bien que très argumentée et particulièrement fouillée, est tellement à charge, et ce dès le titre, qu'elle manque d'impartialité. Or, je suis toujours un peu gêné par un ton trop accusateur, l'absence de nuance nuisant généralement à la force de la démonstration - comme c'est le cas ici.

Je suis évidemment mal placé pour juger : au-delà de mon désintérêt pour le paranormal et de ma méconnaissance du sujet, je n'ai même vu aucun des films de la saga Conjuring dont il est question dans le livre, une franchise d'épouvante qui met en scène le couple Warren et qui s'inspire des évènements qu'ils ont rapportés. C'est même à se demander pourquoi je me suis lancé dans cette enquête, que j'ai finalement écouté d'une oreille distraite. Les voies du Démon sont-elles impénétrables ? Pour le couple Warren, je l'ignore. Pour moi, cela ne fait aucun doute.

lundi 20 octobre 2025

Alfred de Montesquiou - Le Crépuscule des hommes

Alfred de Montesquiou 

Le Crépuscule des hommes 

Ed. Robert Laffont 


Alfred de Montesquiou Le Crépuscule des hommes Robert Laffont pavillons
En novembre 1945 s'ouvre à Nuremberg un procès sans précédent qui pose les fondements d’une justice pénale internationale. Certains des principaux responsables du Troisième Reich, qui sont tenus responsables d'actions commises dans le cadre de leur fonction, sont jugés en tant qu'individus pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre, et crimes contre l'humanité par les puissances alliées.

Dans son roman, Alfred de Montesquiou propose une plongée dans les coulisses de ce moment historique à travers les yeux des petites mains de l'administration : traducteurs, secrétaires, dactylos... Ceux-ci, réels ou fictifs, observent ce moment unique où la justice tente de faire face à l'ampleur des crimes nazis. L'auteur, sans doute nourri de sa propre expérience de grand reporter, restitue l’atmosphère tendue, parfois chaotique, d’un monde qui tente de reconstruire des repères après l’horreur. Au risque de survoler des figures majeures du tribunal ou des débats juridiques pourtant cruciaux, il préfère explorer les tensions humaines, les dilemmes moraux, et la frontière trouble entre trahison et loyauté, entre patriotisme et compromission. Dans ce monde en ruine qui tente de se reconstruire, juridiquement comme spirituellement, il interroge ainsi la capacité des hommes à nommer l’horreur et à rendre une justice équitable, dénuée de cette marque de vengeance qui trahirait l’idée même d’humanité.

Le procès, public, filmé et documenté, ce qui est alors inédit, dure presque un an. Onze mois durant lesquels, derrière la grandeur affichée, se cache une machine administrative tentaculaire. La complexité logistique qui pèse sur les épaules de ceux qui ne sont ni juges ni accusés est palpable, de même que la concurrence féroce à laquelle se livre la presse mondiale, sous couvert de camaraderie et de beuverie. Ce sentiment de chaos contraste fortement avec la solennité du procès lui-même. En effet, malgré les idéaux de justice, les hommes restent englués dans des systèmes absurdes, qui voient l’efficacité céder le pas à l’impuissance. L’enfer bureaucratique devient presque un personnage à part entière. Presque ?

mercredi 8 octobre 2025

San-Antonio - L'année 1976

En 1976, avec la publication d'un hors-série consacré à Bérurier et de trois nouvelles aventures du commissaire, San-Antonio maintient un rythme soutenu. Il continue à déployer sa verve inimitable, mêlant humour, argot et critique sociale dans des intrigues policières débridées. 

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San-Antonio 

Concerto pour porte-jarretelles 

Ed. Fleuve Noir 


Un dénommé Franck Rèche, directeur de ce qui ressemble à un asile, se présente directement à San-Antonio, sous prétexte qu'ils sont de vieilles connaissances. Il s'avère que les deux hommes ne se sont que vaguement croisés sur les pistes de ski quelques années plus tôt. Qu'à cela ne tienne ! Notre héros écoute le problème, et pas des moindres, auquel est confronté l'ancien interne des hôpitaux de Paris : mystérieusement, deux de ses patients sont dans la nature. Or, vu l'état plus ou moins végétatif de ces derniers, ils n'ont pas pu partir tout seul...

Accompagné de Béru, qui aura largement l'occasion de dévoiler son intimité, notamment lors d'une expérience scientifique barbare et de situations problématiques dont il sortira par deux fois les fesses à l'air, San-A part à la recherche des malades disparus. 
"Seulement, méziguemuche, je file en gamberge que tu ne peux pas estimer comme. Des tripotées d'horizons flamboyants s'ouvrent devant ma vue en couches superposées."
Même s'il démarre par une longue diatribe sans lien avec le sujet qu'il s'apprête à aborder, le roman ne sera pas particulièrement ponctué des divagations habituelles auxquelles l'auteur aime à se laisser aller. Il offrira toutefois quelques digressions inattendues, comme une étonnante comparaison entre l'architecture et la littérature. Rédigée dans cette langue imagée dont l'auteur a le secret, "en termes vifs, nets et précis, agrémentées de métaphores bien venues et d'adverbes peu usités chez les analphabètes", son enquête le mènera, via un sentier sinueux pour ne pas dire foutraque, sur la piste de nazis (fous, mais faut-il vraiment le préciser ?) obsédés par la pureté et l'eugénisme. Classique, non ?

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San-Antonio 

Sucette Boulevard 

Ed. Fleuve Noir 


Deux syndicalistes sont tués par l'explosion de leur voiture, une concierge et un curé sont abattus d'une balle dans la tête, un ex-marchand de chaussures est jeté à l'eau depuis un pont, autant d'évènements apparemment isolés mais finalement liés par une revendication commune qui, par ailleurs, promet d'autres morts si la police n'envoie pas le meilleur de ses hommes à Marseille pour midi. Suivant ces instructions, San-Antonio s'envole pour la cité phocéenne, assisté d'un Pinaud heureusement armé d'un peu plus que de son simple bon sens. En effet, le débris a rapidement l'occasion de rappeler qu'un homme d'action sommeille quelque part en lui... ce qui ne l'empêchera pas de se faire enlever. Béru surgit alors et prend l'affaire en main, investi temporairement du rôle de commissaire.
"Chose curieuse, les prérogatives d'exception accordées au Gravos me reposent. Je me sens en semi-vacances, dégagé des vilains problèmes et des noirs tourments de l'âme. J'avais besoin de cette espèce de temps mort. De cette page de repos."
Béru en commissaire, secondé par un San-A simple inspecteur, voilà qui bouscule les repaires de la série ! Et, comme le reconnaît justement notre héros, "il se défend royalement, l'Hénorme". Sa performance propulse directement cet épisode dans la catégorie de ceux qui comptent ! Avec son improbable histoire de dérive sectaire, entre action, introspection et digression, Sucette Boulevard a comme un goût de bonbon acidulé !

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San-Antonio 

Remets ton slip, gondolier ! 

Ed. Fleuve Noir 


À la poursuite d'un ancien mafieux en cavale, San-Antonio nous plonge dans une Venise bien loin de la carte postale touristique, où les gondoles croisent au son des mitraillettes. Pour raconter cette histoire de truand en fauteuil roulant et de contenu mystérieux d'un coffre-fort verrouillé, l'auteur déploie une énergie certaine. Les dialogues fusent, les situations décalées s'enchaînent, et l'humour, souvent grivois, ne manque pas de piquant. L'intrigue, bien que dynamique, flirte parfois avec le grotesque, et certains rebondissements semblent plus tirés par les cheveux que véritablement surprenants, à l'image de cette scène invraisemblable de noyade en mer Baltique qui défie toute logique.

Malheureusement, ce qui ressort de ce tourbillon d'aventures rocambolesque, plus que son style argotique et truculent, c'est la décomplexion gênante avec laquelle l'auteur affiche son homophobie. On ressort de cette lecture à la fois diverti par le rythme effréné du récit, mais aussi troublé par les relents discriminatoires qui, eux, ne font pas sourire.

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Si les deux premiers épisodes de cette année 1976 s'inscrivent dans l'âge d’or de la série, le troisième est pour sa part annonciateur de l'évolution plus sombres des années 1980. En somme, il marque un tournant : derrière la légèreté apparente et le verbe toujours aussi volubile de San-Antonio, perce une tonalité plus trouble, reflet d’un auteur moins en phase avec son temps, tiraillé entre le pastiche policier et les dérives d’un ton de plus en plus abrasif.


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !


vendredi 3 octobre 2025

Pierre Boulle - Les jeux de l'esprit

Pierre Boulle 

Les jeux de l'esprit 

Ed. J'ai lu 


Pierre Boulle Les jeux de l'esprit J'ai lu
Les années 70 sont marquées par un essor notable des sciences et une fascination grandissante pour le progrès technologique - l’homme vient tout juste de marcher sur la Lune ! En 1971, dans ce contexte d’optimisme rationaliste, Pierre Boulle imagine les dérives possibles d’une logique coupée de toute humanité.

Les Jeux de l’esprit est un roman d’anticipation dystopique qui met en scène les membres du Gouvernement Scientifique Mondial, alors que les savants ont remplacé les politiciens à la tête de la planète. Le livre mêle fantaisie, satire et réflexion philosophique, et pousse à l’extrême l’absurdité des jeux intellectuels, jusqu’à en dévoiler les impasses. On y entre pour se divertir, on en ressort en se demandant si ce n’est pas l’humanité elle-même qui vient d’être mise en échec.
"Ce qui est intolérable ne peut être toléré. Or, l'émiettement du monde en une poussière de nations dirigées par des ânes est intolérable. Donc, il faut mettre fin à cet état."
Sous des dehors légers, voire naïfs, le récit se révèle une critique mordante du monde moderne : un monde où la logique devient tyrannique et où l’intelligence, en voulant tout expliquer et tout résoudre - même les conflits idéologiques - finit par se retourner contre elle-même. Tout devient alors prétexte à mettre en scène la bêtise méthodique, l’orgueil du raisonnement et cette étrange manie qu’a l’homme de se prendre trop au sérieux lorsqu’il pense.

Cependant, l’ouvrage porte aussi les stigmates de son époque :
"Joë était notre machiniste. J'ai oublié son nom, mais je le revois encore : un négro placide, sans culture, mais très consciencieux dans son travail."
Certaines formulations, qui ne manqueront pas de heurter le lecteur contemporain, rappellent que l’œuvre de Boulle, aussi lucide soit-elle dans sa critique de la modernité, reste prisonnière de certains préjugés du XXème siècle. L’œuvre n’est pas exempte de ses propres aveuglements : elle rappelle que l’ironie n’immunise pas contre les préjugés, et que même la satire la plus acérée peut laisser passer ce qu’elle entend dénoncer.

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

vendredi 26 septembre 2025

Dario Ferrari - La récréation est finie

Dario Ferrari La récréation est finie éditions du sous-sol
Dario Ferrari 

La récréation est finie 

Ed. du sous-sol 


Marcello est un jeune homme désinvolte, qu’un malentendu universitaire a propulsé malgré lui au rang de doctorant en lettres. Tout comme il ne s’était jamais vraiment vu chercheur, il ne s’attendait pas non plus à devoir se pencher sur l’œuvre de Tito Sella - un auteur plus connu pour ses actions terroristes durant les années de plomb que pour ses écrits, littéraires ou autres.

Le roman de Dario Ferrari alterne entre deux récits : les errances apathiques de Marcello et les engagements idéologiques de Sella. L’auteur entrelace leurs destins, notamment lorsque Marcello se lance sur la piste du manuscrit autobiographique disparu de Sella. Mais puisque personne ne peut réellement prouver que ce texte ait jamais existé, il devient tentant d’en imaginer une version personnelle - ou de l’inventer purement et simplement.
"Un livre que Sella a pu écrire à mon âge, parce qu’il avait déjà une connaissance suffisante du monde, du mal et de la fatalité."
Avec La récréation est finie, Ferrari nous plonge dans un spleen universitaire où les colloques se succèdent pour mieux démontrer l’inutilité de tout. Truffé de références, de formules savantes et de citations acérées, le roman dresse le portrait d’un univers intellectuel qui tourne à vide, un théâtre absurde où chacun joue son rôle en attendant la fin de l’acte. On finit par se demander si l’on lit un roman ou une thèse désabusée sur le vide existentiel, vaguement travestie en fiction.

C’est érudit, mordant, parfois brillant, souvent distant - y compris avec le lecteur, toléré plutôt qu’invité, comme s’il était là pour applaudir poliment avant de s’éclipser. En somme, un roman qui a tous les défauts de ses qualités, et peut-être aussi quelques qualités de ses défauts... selon votre seuil de tolérance à l’ironie qui s’écoute penser.

mercredi 24 septembre 2025

Céline - Casse-pipe

Louis-Ferdinand Céline 

Casse-pipe 


Vous connaissez mon intérêt pour San-Antonio, n’est-ce pas ? Bon. Figurez-vous que j’ai tenté d’écouter la version audio de l’un ou l’autre de ses romans, ici ou là. Sans grand succès. Je n’ai pas vraiment été convaincu par ce que j’ai pu entendre. Quelques interprètes courageux s’y sont essayés, mais la tâche est loin d’être évidente : la langue de San-Antonio regorge de barbarismes, d’inventions, de trouvailles langagières en tous genres et de tournures expérimentales. Par ailleurs, bon nombre des calembours et jeux de mots que l’auteur prête à ses personnages semblent tout simplement impossible à transposer.

Et puis, en fouillant un peu, je suis tombé sur un certain Gracchus. Et croyez-moi, ce gars-là est vraiment bon. Le seul hic, c’est que j’ai déjà lu les deux épisodes qu’il propose : Vas-y, Béru ! et Un éléphant, ça trompe. Quel dommage ! Alors, faute d'un San-Antonio, je me suis rabattu sur son interprétation d'un autre auteur compliqué à passer à l'oral, Céline.

Casse-pipe, c’est du Céline, aucun doute là-dessus. Du vrai, du brut. Mais un Céline auquel il manque quelque chose. Une fin ? Sans doute. Ce roman, fragment d’autobiographie militaire, est inachevé, amputé. Il s’interrompt net, brusquement, comme une phrase suspendue. Est-ce si grave ? Pas forcément. Céline y refait le monde depuis le fond d’un lit de caserne. L’armée y est dépeinte comme un cloaque : tout y est laid, crasseux, absurde, hiérarchisé à l’excès. On y croise des types sans grandeur : le capitaine de chambrée, les collègues qu’on tolère, le sergent gueulard… C’est du Céline, oui - mais du Céline mineur. On est loin du Voyage, loin de Mort à crédit. Casse-pipe n’est qu’un brouillon, dont l’intérêt est plus stylistique que narratif. L’histoire est mince, et ce n’est pas pour elle qu’on s’y plonge. Ce qui importe, c’est la voix. Celle de l’auteur.

Et, en l’occurrence, celle de son interprète. Je vous laisse juger.

mardi 23 septembre 2025

San-Antonio - Si "Queue-d’âne" m’était conté ou la vie sexuelle de Bérurier

San-Antonio Si "Queue-d’âne" m’était conté ou la vie sexuelle de Bérurier Fleuve Noir
San-Antonio 

Si "Queue-d’âne" m’était conté ou la vie sexuelle de Bérurier 

Ed. Fleuve Noir 


Béru, qui pense son ultime heure arrivée, enregistre ses dernières confessions à l'attention de Marie-Marie. Avec l'entièreté qu'on lui connaît, il se met à nu, au sens propre comme au figuré. Ce qu’on lit ici, ou plutôt ce qu'on entend, tant la langue est orale, c’est un testament de chair et de tripes, sans filtre. Il évoque ses souvenirs, mêlés de réflexions sur l'existence, la politique, la religion, et il glisse au passage les détails de l'enquête qui l'a conduit en si fâcheuse posture.

L’histoire ? On s’en fout presque. Comme toujours. C’est un prétexte pour faire ruisseler l'argot. Ça pète des aphorismes salaces, ça ricane gras. Le verbe est cru, les scènes d'une vie sexuelle bien remplie s’empilent comme des souvenirs de guerre, avec la même intensité un peu grotesque et dérisoire. Mais derrière les saillies rigolardes, on devine un homme résigné, seul face à lui-même, qui a besoin de se raconter avant de passer l'arme à gauche. C’est vulgaire, oui, mais c’est aussi profondément humain. Derrière le cul, il y a le cœur. Derrière la farce, il y a la faille. Ce n’est pas juste un bouquin grivois, c’est un miroir de l’homme ordinaire qui se débat avec ses pulsions, ses regrets et ses illusions perdues.

Et puis il y a cette tendresse amère, ce regard fatigué, fataliste. On rit, certes, mais on sort de cette lecture ému et sacrément remué, scotché par quelques passages vifs qui puent la gaudriole mais fleurent l'authenticité, par la justesse désarmante d'un auteur à la verve anarchique et énergique, résolument libre et indomptable.


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !