samedi 30 août 2025

Pierre Barrault - Flouter les pigeons

Pierre Barrault 

Flouter les pigeons 

Ed. Quidam 


Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup. En l'occurrence, le loup est un pigeon.
"Enfant, je voulais devenir savant fou."
Pierre Barrault Flouter les pigeons Quidam
Artalbur, l'alter ego de l'auteur, si ce n'est lui-même, arpente des rues en compagnie d'un certain Bolusion, le cousin du réceptionniste - au cas où ce détail aurait son importance. Où ? Quand ? Difficile à dire. Le temps et l'espace sont autant de notions abolies par un romancier qui balaie du revers de la main toutes les règles susceptibles d'être appliquées au monde des lettres et qui semble même ne considérer la littérature que comme un vaste laboratoire d'expérimentation.
"J'ai renoncé, peu à peu, à devenir savant."
La cohérence n'a pas sa place dans cet univers audacieux. D'ailleurs, raconter une histoire n'est pas une fin en soi mais un prétexte tout trouvé pour énoncer des situations singulières et désorienter le lecteur à grands coups de "débris narratifs", d'aphorismes farfelus ou de pensées d'une apparente naïveté, à l'image des quelques dessins qui les illustrent. Pierre Barrault se joue des apparences.
 "Je suis fou, par contre."

Fou ou lucide, ce qui est certain, en revanche, c'est qu'après des œuvres aussi déconcertantes que Protag ou encore Catastrophes, l'écrivain angevin persiste et signe dans sa tentative d'encore et toujours repousser les frontières du possible. The sky is the limit ? Pour vous peut-être, pour les pigeons certainement, pas pour Pierre Barrault.

jeudi 28 août 2025

San-Antonio - La fin des haricots

San-Antonio La fin des haricots Fleuve Noir
San-Antonio 

La fin des haricots 

Ed. Fleuve Noir 


Un sadique rôde dans les rues de Paris et s'en prend aux prostituées. Le patron met San-A sur le coup et lui colle un adjoint, issu de la mondaine et répondant au nom bucolique de Pâquerette. Ce dernier, qui a malheureusement la gâchette un peu trop facile, boucle rapidement l'affaire en abattant le principal suspect lors d'une course folle. Pour autant, peu après, une tapineuse fait de nouveau les frais du tueur... Notre héros, bien décidé à réparer cette bavure et à mettre la main sur le véritable meurtrier, investit le milieu, entre gagneuses et proxénètes, vaguement accompagné d'un Béru plutôt discret, à l'image de cet épisode étonnamment sage. En effet, le sujet abordé, le décor et la galerie de personnages secondaires présageaient la bascule dans un registre beaucoup plus... imagé. Mais, l'auteur n'étant jamais totalement là où on l'attend, il n'ouvre que doucement la porte du vocabulaire argotique et des trouvailles langagières, offrant là, ponctué de digressions et de réflexions, un polar très classique, efficace, et finalement bien plus subtil qu'il n'y paraît.


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !

vendredi 22 août 2025

"Le Voyage Fantastique" versus "Destination Cerveau" d'Isaac Asimov

Le Voyage Fantastique 

versus 

Destination Cerveau

d'Isaac Asimov 


En 1966 sort en salle un film de science-fiction réalisé par l'américain Richard Fleischer et intitulé Le Voyage Fantastique. La même année et sous le même titre, Isaac Asimov en publie la novélisation. Contraint par un scénario sur lequel il n'a pas la main, il avouera par la suite n'être pas très satisfait de ce roman, qu'il n'assumera d'ailleurs jamais vraiment. Le temps passe et, vingt ans plus tard, il décide d'en écrire sa propre version, en s'affranchissant cette fois-ci de l'intrigue imposée et en s'offrant, au contraire, la liberté qui lui manquait alors. Celle-ci verra le jour en 1987 sous le titre Destination Cerveau.

Le Voyage Fantastique  versus  Destination Cerveau d'Isaac Asimov
Comme on peut s'en douter, le concept est sensiblement le même pour les deux romans : une invention scientifique extraordinaire permet de réduire un être humain à une taille défiant l'imagination. Ainsi, parvenus aux dimensions d'une molécule, les protagonistes sont injectés dans le corps d'un patient pour y pratiquer une intervention impossible selon les techniques traditionnelles. Voyons maintenant, au-delà des similitudes, ce qui distingue ces deux variations sur le même thème.

Alors que l'essentiel du premier roman se déroule à l'intérieur du corps et que son intrigue repose en bonne partie sur de l'action, le second livre est beaucoup plus introspectif, plus lent, plus patient, et il faut d'ailleurs attendre près de la moitié de l'histoire pour que les scientifiques soient projetés dans les artères du malade. Les rebondissements, l'imprévu, le sabotage et la traitrise de Voyage Fantastique laissent leur place dans Destination Cerveau à une réflexion plus aboutie sur la motivation des personnages et sur leur sens du devoir et du patriotisme. Concernant ce dernier point, il est intéressant de noter que les deux livres voient leur action se situer dans un futur impacté par les conséquences de le guerre froide. Ce qui peut aisément se comprendre pour le premier, daté des années 60, semble plus compliqué à expliquer pour le second, écrit à la fin des années 80. L'opposition des blocs de l'Est et de l'Ouest, qui fait figure de contexte dans le roman tiré du film, est au cœur de l'intrigue dans la nouvelle version - le personnage principal est un Américain enlevé par les Soviétiques et forcé de participer au programme sous la menace. Dans les deux livres, quand bien même l'action se situe dans un futur lointain, la société n'a jamais dépassé cette problématique politique. Pourtant, l'URSS s'effondrera deux ans seulement après la publication du second roman. Étonnant de la part d'Isaac Asimov, un homme tellement visionnaire.

Le Voyage Fantastique  versus  Destination Cerveau d'Isaac Asimov
Qu'ils soient envoyées pour détruire un caillot ou pour récupérer les données stockées dans le cerveau d'un chercheur, les deux équipages sont triés sur le volet et disposent de compétences uniques. Ils sont toutefois aussi peu exploités dans l'un que dans l'autre roman. Le seul personnage notable l'est pour de mauvaises raisons : l'assistante du scientifique, dans Le Voyage Fantastique, est réduit au rôle de la plante verte, jolie mais décorative. Bien entendu, elle finit - et c'est embarrassant - par succomber au héros macho. Le second roman est en partie débarrassé de sa dimension misogyne et des poncifs sur le genre qui encombraient le premier. Le personnage féminin y est plus intéressant, même s'il n'est pas mémorable pour autant.

Plus syncopé mais moins élaboré pour le premier, plus accompli mais moins immersif pour le second, les livres pèchent toutefois tous les deux par la même volonté d'exploiter dans le détail la dimension scientifique. Les informations sur la physique, la biologie ou l'anatomie noient parfois la narration, font patiner l'intrigue et rendent certains dialogues totalement absurdes. Pour autant, malgré le lot de défauts et d'imperfections, ils restent tous les deux plaisants à lire. Mon conseil ne serait donc pas forcément de faire l'impasse sur l'un ou sur l'autre mais plutôt de ne pas enchaîner la lecture des deux, erreur que j'ai commise. Alors, sans surprise, il y a comme un petit côté redondant.

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

dimanche 27 juillet 2025

Larry McMurtry - Les rues de Laredo

Larry McMurtry 

Les rues de Laredo  

Ed. Gallmeister 


Larry McMurtry Les rues de Laredo Gallmeister lonesome dove
Quelques années seulement ont passé depuis les évènements de Lonsesome Dove mais, on s'en rend compte dès les premières pages, certains faits marquants ont eu lieu entretemps : Pea Eye et Lorena se sont mariés, Newt est mort accidentellement et Call vend dorénavant ses services au plus offrant comme chasseur de primes. La réputation de ce dernier le précède partout où il va et lui facilite le travail, ce qui arrange d'autant plus ses affaires que, contrairement à ce qu'il prétend, il n'a clairement plus les capacités de sa jeunesse. C'est dans ce contexte, alors que l'apparition des voies ferrées a radicalement modifié l'espace et ouvert le pays, que notre vielle connaissance remonte sur son cheval pour traquer un braqueur de trains nommé Joey Garza. En effet, les compagnie de chemins de fer préfèreraient voir ce jeune renégat derrière des barreaux ou, encore mieux, au bout d'une corde. Accompagné de Brookshire, un comptable envoyé par l'employeur de Call pour veiller aux dépenses, de Famous Shoes, un pisteur indien, et de Pea Eye, en proie au doute quant à la pertinence de cette aventure, l'ancien capitaine des rangers se met en route.

Pour mon plus grand plaisir, j'ai retrouvé dans ce deuxième épisode de la série tout ce qui m'avait fait vibrer dans le premier, à commencer par les descriptions grandioses de l'ouest américain. La traque du hors-la-loi mexicain plonge les personnages dans une nature farouche et leur fait parcourir des étendues inhospitalières totalement immersives. Là, protagonistes ou antagonistes, tous doivent faire preuve d'une grande capacité d'adaptation et se prêter à un jeu dangereux, celui de flirter avec leurs limites personnelles. Or, à ce jeu, que ce soit Call et ses compagnons ou Joey et les siens, tout le monde ne peut gagner. La question se pose alors de savoir qui perdra et dans quelles circonstances.

En attendant de nous livrer son verdict, le romancier américain développe une trame passionnante, parsemée de scènes d'action, de temps d'introspection et de quelques moments suspendus, durant lesquels il expose ses personnages à l'adversité. Les femmes y font particulièrement bonne figure. Il faut dire que, dans cet environnement pourtant très masculin, l'auteur leur offre de beaux rôles. Le reste de la distribution est aussi soigné et, durant les presque 800 pages que dure le roman, Larry McMurtry prend non seulement le temps de creuser la personnalité de tous ceux qui arpentent son décor mais également celui de sonder leurs motivations. C'est à ce point qu'on réalise que tous, pour une raison ou pour une autre, peinent à choisir entre la nécessité d'un confort et l'envie d'aventures. Or, comme vous le savez, choisir c'est renoncer. Au-delà de simplement proposer une formidable chute à la série, Les rues de Laredo ouvrirait-il une piste de réflexion sur le renoncement nécessaire ?

samedi 26 juillet 2025

Bill Bryson - Une histoire de tout, ou presque...

Bill Bryson 

Une histoire de tout, ou presque... 

Ed. Payot 


Bill Bryson Une histoire de tout ou presque Payot
En matière de sciences, si vous ne savez rien mais pensez tout connaître ou si, à l'inverse, vous savez tout mais êtes convaincus du contraire, voici un livre qui pourrait vous réconcilier avec vos contradictions.

Bill Bryson, pour sa part frustré, d'une certaine manière, de n'avoir jamais rencontré au cours de sa scolarité le professeur capable de le passionner pour les sujets scientifiques ou de n'avoir jamais feuilleté le manuel qui aurait eu cet effet, se lance dans un vaste projet : combler les lacunes de ceux qui en sont insatisfaits en racontant de manière ludique et accessible une Histoire du monde. Le long du fil de la chronologie, il balaie des domaines aussi variés que la chimie, l'astronomie, la physique ou la géologie. Son objectif est simple : tout ramener à la petite histoire en racontant des découvertes majeures à travers le récit de ceux qui en sont à l'origine. 

En toute simplicité, tout commence donc par le Big Bang. Durant 600 pages bien tassées et qui mènent logiquement à la mécanique quantique, l'auteur de Promenons-nous dans les bois, lequel avait déjà habitué son lectorat à des ouvrages instructifs et divertissants, reprend les formules éprouvées dans ses livres précédents et parsème son récit d'anecdotes amusantes. Souvent en total décalage avec les idées que l'on peut s'en faire, ce condensé de connaissances permet de contextualiser les grands évènements scientifiques et de rendre intelligibles certains domaines pourtant réputés imperméables, le tout avec humour. Ainsi, de Newton à Mendel ou de Darwin à Einstein, les plus grands contributeurs des avancées scientifiques mondiales passent sous la focale délirante - ou du moins excentrique - de l'écrivain américano-britannique.

Avec cet essai, qui vise à creuser les pourquoi, les comment et les quand plutôt que de simplement exposer des faits, Bill Bryson pourrait bien vous faire poser un nouveau regard sur vos lacunes. En ce qui me concerne, il me rappelle également que, moi non plus, aucun professeur n'a jamais su me passionner pour les sciences. Il aura fallu attendre l'arrivée de vulgarisateurs de son genre pour m'y intéresser...

mercredi 16 juillet 2025

Albert Sànchez Piñol - La peau froide

Albert Sànchez Piñol 

La peau froide 

Ed. Actes Sud 


Albert Sànchez Piñol La peau froide Actes Sud babel
Au début du vingtième siècle, un jeune climatologue accepte une mission d'observation sur une île déserte et inhospitalière, perdue en plein Atlantique Sud et hors de toute route commerciale. Lorsque son navire, dérouté pour l'occasion, l'y dépose, il réalise que celui qu'il devait remplacer n'est nulle part, comme volatilisé. Le gardien du phare, unique habitant sur ce rocher, n'est pas très loquace au sujet du disparu. Le bateau repart à vide, laissant le climatologue face à ce premier mystère. La nuit tombée, attaqué par d'étranges créatures marines sorties des flots, il part chercher refuge dans le phare, auprès de l'ermite farouche qui l'occupe...

Avec ce premier roman sous forme de huis clos insulaire, Albert Sànchez Piñol a frappé fort. Là où d'autres auraient pu verser dans une littérature de genre simplement focalisée sur des scènes visuelles d'assauts de monstres aquatiques, l'auteur catalan a pris le problème sous un angle différent. Certes, le phare essuie les charges nocturnes et le roman offre régulièrement des descriptions graphiques ou sanguinolentes, mais c'est pour mieux étudier les mécanismes qui animent les assiégés. En effet, l'essentiel du livre repose sur les motivations des deux hommes. Autant que leurs rares conversations, les silences entre le narrateur et son camarade d'infortune permettent de mieux cerner les raisons pour lesquelles l'un et l'autre ont choisi de fuir la société et laissent imaginer leur profond mépris pour celle-ci : l'époque est agité, le monde est en guerre et les hommes ne sont que des bêtes. Ceci dit, les deux personnages retranchés dans le phare n'ont-ils pas également leur part de bestialité ? Sont-ils si différents de leurs contemporains ? Et, d'ailleurs, la créature captive qui partage leur quotidien plaiderait-elle en faveur de leur humanité ? Les monstres sortent-ils de l'eau ou sont-ils retranchés entre les murs du phare ? 

Servi par une langue d'un classicisme d'un autre temps, ponctué de figures de style fulgurantes et d'effets rhétoriques, ce roman ne se contente donc pas d'entraîner le lecteur sur une île désolée ou de l'exposer à un climat rigoureux et à une menace glaçante. L'isolement, l'attente, le froid, l'inconnu... Et si finalement le pire était de se retrouver face à soi-même ? Que de questions... L'auteur servira des réponses sur un plateau, lors d'une d'une chute habile et particulièrement maligne.

mercredi 2 juillet 2025

San-Antonio - Un éléphant, ça trompe

San-Antonio Un éléphant, ça trompe Fleuve Noir

San-Antonio 

Un éléphant, ça trompe 

Ed. Fleuve Noir 


En plus d'être le cousin de Béru et le subrogé tuteur de Marie-Marie, Évariste Plantin, éleveur de poules de son état, est maire d'Embourbe-le-Petit. Et il a bien des soucis. Son villages des Yvelines est touché depuis plusieurs mois par un mal mystérieux : plus aucune femme n'y donne naissance ! San-A et son complice de toujours, sur place en ce jour de festivités à l'occasion du jumelage avec le village anglais de Swell-the-Children, vont non seulement découvrir quelques cadavres mais également constater que la localité britannique est elle aussi touchée par la même improbabilité démographique. Nos deux hommes traversent la Manche pour y mener leur enquête...

L'occasion est toute trouvée pour massacrer la langue de Skakespeare ou encore jouer sur la rivalité entre la France et la Perfide Albion. Comme toujours, portée par sa distribution, ici égale à elle-même mais toutefois réhaussés d'une Marie-Marie pleine de surprises et de ressources, l'intrigue offre son lot d'incongruités, de délires en tous genres et des digressions habituelles.
"Mais je me répands, les gars, excusez-moi. Je crois que ça doit être glandulaire, cette manie toujours de me mettre à tartiner quand une idée m'empare."
Le commissaire, "à côté de qui le chevalier Bayard n'est qu'un va-de-la-gueule, Turenne une chiffe molle, Sherlock-Holmès un débile mental et Cambronne un poète de salon", va remonter une piste insoupçonnée, qui le mènera droit sur une organisation de nazis stérilisateurs. Oui, vous avez bien lu. Mais ne vous y trompez pas, le grand n'importe-quoi annoncé ne débouchera finalement que sur un épisode somme toute assez moyen.


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !

mercredi 11 juin 2025

Pierre Lemaitre - Au revoir là-haut

Pierre Lemaitre 

Au revoir là-haut 

Ed. Albin Michel 


Pierre Lemaitre Au revoir là-haut Albin Michel
En 2013, année de publication du premier opus de sa trilogie consacrée aux évènements du vingtième siècle, Pierre Lemaître délaisse le roman policier pour se consacrer au picaresque. Riche idée ! Il inscrit ainsi son nom dans la liste des récipiendaires du prix Goncourt et entre de fait dans le cercle fermé des auteurs renommés de la littérature blanche. Attendez, juste un détail : picaresque ? Pas historique ? Oui, c'est le romancier lui-même qui l'affirme. Et c'est vrai que Au revoir là-haut coche toutes les cases du genre. Voyez plutôt : Edouard et Albert sont deux anciens poilus. Gueule cassée constamment masqué et dorénavant dépendant à la morphine pour l'un, traumatisé par son expérience et atteint d'une perception définitivement altérée de la réalité pour l'autre, ils vivent ensemble, reclus, oubliés d'une société pour laquelle les vrais héros sont tombés au combat. Par ailleurs, Henri, leur supérieur, un aristocrate arriviste, celui par lequel le malheur des deux premiers est arrivé, est retourné à la vie civile auréolé d'une gloire usurpée. Chacun à sa façon, ces trois hommes vont tenter de tirer profit de leur situation, alors que les hasards de l'existence - ou de l'imagination d'un romancier machiavélique - les maintiennent dans un cercle commun.

En quoi tout ceci est-il plus picaresque qu'historique ? vous demandez-vous sûrement. Par le fait que l'auteur axe sont récit autour de protagonistes embarqués dans des aventures extravagantes, exposés au différentes couches de la société et confrontés à des problématiques de mœurs. Certes, le roman prend pour toile de fond un évènement du passé mais cela ne fait pas tout. D'ailleurs, plus que la Première Guerre Mondiale, c'est l'opportunisme le sujet du livre. L'opportunisme d'Henri, évidemment, mais également celui des deux poilus qui mettent au point cette immense arnaque des monuments aux morts et se jouent du patriotisme ou des valeurs d'un état ingrat envers ses combattants. Qu'ils cherchent à exploiter une situation ou à se venger d'une injustice, les personnages tirent parti des circonstances, faisant fi des principes moraux. Ceci dit, certains sont plus excusables que d'autres. Si Henri est un antagoniste un peu caricatural, Albert est un personnage plus subtil, tiraillés entre des sentiments contradictoires. Quant à Edouard, il est peu nuancé dans son désir de vengeance, même s'il est difficile de ne pas y voir une rancune légitime ou d'apprécier la dimension artistique et l'inventivité qu'il investit dans son projet.

L'auteur a beau s'être détourné du roman policier, il en a conservé les ficelles d'écriture. L'intrigue est d'une redoutable efficacité - même s'il y a ici ou là quelques coïncidences faciles - et les accroches de fin de chapitre ou l'alternance des arcs narratifs ne laissent d'autre choix au lecteur que celui de tourner les pages. C'est très habile. Ce gros livre se lit donc d'une traite et presque de plus en plus vite, alors que la chute semble inéluctable et que la tension monte. D'une plume très immersive, finalement assez classique bien qu'occasionnellement réhaussée de fulgurances, Pierre Lemaitre déploie toute son énergie pour entretenir un suspense qu'il fait durer jusqu'aux toutes dernières pages. Celles-ci clôturent l'histoire en beauté et n'appellent pas nécessairement de suite. Il y en aura pourtant deux, qui, si j'ai bien compris, pourront se lire indépendamment et mettront en avant les personnages secondaires de ce volume. Je vais probablement aller y jeter un œil.

mercredi 4 juin 2025

Alastair Reynolds - Éversion

Alastair Reynolds 

Éversion 

Ed. Voolume


alastair reynolds eversion belial voolume

Le Déméter est une goélette de cinquième rang qui navigue dans des eaux glacées le long de la côte norvégienne. À son bord, le capitaine Van Vught, le colonel Ramos, le mathématicien Dupin, la journaliste Ada ou encore le médecin Silas Coade, tous attendent - espèrent ? - qu'un œil aiguisé trouve la fissure recherchée, un passage dans la roche qui doit mener vers... vers quoi ? Nul ne le sait. Mais à en croire Topolsky, l'armateur, une chose est certaine :  la fortune et la gloire sont de l'autre côté !

Parvenu à ce point de mon billet, la question se pose : dois-je en dire plus au risque de trop en dévoiler ou en rester là au risque de ne pas en dire assez ? Hmmm... L'essentiel de l'intrigue reposant sur sa part de mystère, le mieux, à mon avis, est de la préserver. Sachez toutefois que la version maritime de cet épisode laissera bientôt la place à une nouvelle variation sur un thème différent et que le roman sera par la suite composé d'une succession de couches narratives et d'autant d'aspects d'une réalité. Cela ne vous semble pas très clair ? C'est normal, la confusion fait partie de la donne de départ. Elle laissera bientôt sa place à une immersion totale.

Éversion est un roman assez inqualifiable. Récit d'aventure, littérature de genre, huis clos psychologique, il est tout ceci à la fois. Concernant ce dernier point, il faut d'ailleurs souligner que le livre brille par une distribution soignée, mise en scène avec finesse. L'auteur prend le temps de creuser des protagonistes complexes qui évoluent au fil des réalités mais qui restent parfaitement cohérents dans un environnement où tout semble pourtant étrange. L'espace clos dans lequel ils évoluent et le sentiment d'incompréhension ambiant n'y sont pas étrangers. Tout ceci participe de la tension d'un roman par moments oppressant.

Les membres d'équipage étudient la situation, échafaudent des hypothèses - le lecteur également - et tentent de comprendre, de garder leur calme et de se comporter comme des humains responsables. Et c'est là que l'on touche au cœur du sujet. Qu'est-ce qu'être humain ? En avoir les qualités ? Les défauts ? Éprouver des sentiments ? Être doté d'une conscience ? Alors le livre prend la tournure d'une fable philosophique, voire existentialiste, sans jamais toutefois s'éloigner de son caractère hautement romanesque ni perdre de vue sa dimension stylistique. En effet, Alastair Reynolds écrit dans une langue magnifique, ici sublimée par la traduction de Pierre-Paul Durastanti et à laquelle l'interprétation de Simon Jeannin pour le compte des éditions Voolume fait honneur. 

Tout comme les passagers du Déméter ignorent ce qui se trouve de l'autre côté de la fissure, le lecteur d'Éversion ne peut se douter de ce dans quoi il s'embarque en ouvrant ce roman. Et c'est là tout le talent de l'auteur : il parvient à faire plonger tout le monde dans un inconnu semble-t-il obscur et pourtant d'une parfaite maîtrise. C'est très impressionnant.


Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.

mercredi 28 mai 2025

Tiffany McDaniel - Betty

Tiffany McDaniel 

Betty 

Ed. Gallmeister 


Tiffany McDaniel Betty Gallmeister
Les voies de la traduction étant impénétrables, c'est par le biais de son second livre que nous découvrions en France, en 2020, Tiffany McDaniel, dont le premier roman n'avait alors pas encore traversé l'Atlantique. La jeune romancière américaine, s'inspirant librement de son histoire familiale, nous offrait là le portrait romancé de sa mère, renommée Betty pour l'occasion. 

Survivante, pour le pire ou pour le meilleur, d'une fratrie touchée par un fort taux de mortalité, Betty voit le jour en Ohio au milieu du vingtième siècle, dans une famille pauvre et métissée. Elle n'hérite pas de la couleur de peau de sa mère blanche mais de celle, sombre, de son père, Cherokee. Ce dernier entreprend de transmettre la culture de ses ancêtres à cette fille que l'on surnomme volontiers "la petite indienne". Nourrie de légendes, de traditions et de croyances ancestrales, elle est par ailleurs confrontée à la réalité d'une société qui revendique la richesse de son histoire mais refuse pour autant d'intégrer ceux qui la perpétue. Betty serait-elle le chaînon manquant entre les générations qui ont forgé la culture de son pays et celles qui ont relégués les précédentes au rang du folklore ? C'est bien possible. Les injustices, la violence et le racisme auxquels elle se heurte ne peuvent que confirmer cette hypothèse. Son existence sera difficile, le roman également.

Oui, par bien des aspects, le roman est difficile. D'une grande tristesse, pourrait-on dire. Et pourtant, il est incroyablement lumineux, à l'image de Landon, le père de Betty. Au milieu de la vaste galerie de personnages, c'est lui, envoûtant, qui attire la lumière et retient toute l'attention du lecteur. Lumineux, disais-je, notamment grâce à sa conviction que la poésie peut sauver quiconque de l'agitation. Mais aveuglé par son propre lyrisme, par la nécessité d'entretenir la flamme et par la forme d'énergie du désespoir qu'il y investit, il met malgré lui en évidence une vérité implacable : la société a évolué sans les gens comme lui, laissant derrière elle ceux qui s'évertuent à voir du beau là où domine le moche. Et toutes ses histoires, aussi belles et sensibles soient-elles, peinent à dissimuler cette évidence. Aussi, malgré tous ses efforts, et malgré le caractère résolument salutaire de sa démarche, celle-ci semble vaine. Et pourtant indispensable, ni plus ni moins. Encore un paradoxe. À croire que, comme le roman, le pays et la société sont fondés sur des idées contradictoires.

Si, donc, cet incroyable roman a introduit Tiffany McDaniel auprès du lectorat français, il l'a surtout confirmée, à une échelle plus vaste, comme une autrice incontournable de la littérature américaine. Il faut dire qu'elle avait déjà fait forte impression dès son premier livre, le non moins incroyable L'été où tout a fondu, publié dans son pays d'origine quatre ans auparavant. Et dont je ne peux que vivement vous conseiller la lecture.