lundi 23 mai 2022

L’Autoroute de Sable - Numéro 3 - Gros bisous

L’autoroute de Sable Numéro 3 Gros bisous
L’Autoroute de Sable 

Numéro 3 - Gros bisous

 
Sans doute pour se faire pardonner des pollens qu'ils charrient abondamment et qui ne manquent de me faire éternuer, les beaux jours du printemps 2022 nous apportent un nouveau numéro de L'Autoroute de Sable. Tout arrive à point à qui sait attendre - et surtout à qui n'est pas trop à cheval sur la périodicité... En effet, après un premier numéro en juin 2021, un second en décembre de la même année, puis un troisième en avril dernier, je vous laisse faire le calcul et vous constaterez par vous-même que ce recueil n'a de trimestriel que le nom. Est-ce vraiment important ? Pour un recueil qui sait ce faire désirer, je crois que ce n'est pas capital.
 
Comme les précédents, ce troisième numéro propose une sélection de nouvelles composées pour l'occasion sur un thème donné. Cette fois-ci, le thème est Gros bisous. Quatorze auteurs s'y sont collés. Quand certains noms commencent à être familiers pour les fidèles de l'entreprise, tels que Luc Dagognet, l'un de ses cofondateurs, Guillaume Contré, qui y signe encore des traductions, Chloé Kobuta ou Grégory Le Floch, qui contribuent, eux, pour la seconde fois, d'autres noms sont moins évocateurs. Pour ma part, c'est le patronyme d'un inconnu - qui a pourtant déjà publié et a même, semble-t-il, obtenu une certaine visibilité - que je retiendrai de ce numéro : Thomas Louis. Sa nouvelle, dans laquelle le narrateur se fait aborder par un inconnu qui, le prenant pour un autre, entreprend de lui raconter comment il a remporté les enchères sur un tableau intitulé Gros Bisous, est drôle et bien construite. La chute est bonne et j'ai aimé la manière dont il s'est emparé de la contrainte. C'est d'ailleurs un élément qui me rend particulièrement curieux en abordant chaque nouvelle : voir comment les auteur(e)s s'approprient le thème imposé, le contournent pour certains, s'y conforment pour d'autres.

Ces nouvelles forment encore une fois un recueil cohérent que j'ai eu plaisir à lire, même si j'ai soupçonné Chloé Kobuta de ne pas s'être donné beaucoup de peine et même si j'ai buté sur le texte de Camille Ruiz - son absence de majuscules m'a déstabilisé, ce qui a bizarrement fini par perturber ma lecture. C'est donc un numéro plutôt plaisant, qui confirme certaines tendances dont les précédents numéros avaient entamé de tracer les contours, et qui se clôture sur l'habituelle annonce du prochain thème : Minuit moins cinq. Quels seront les auteurs qui s'y frotteront et comment s'y prendront-ils ? Patience... La réponse dans le quatrième numéro qui, en bon trimestriel qui se respecte, paraîtra entre juin et décembre et trouvera donc, au choix, sa place dans un sac de plage ou au pied du sapin...

jeudi 12 mai 2022

Régis Jauffret - Microfictions 2022

Régis Jauffret Microfictions 2022 Gallimard
Régis Jauffret 

Microfictions 2022 

Ed. Gallimard 


Croyez-le ou non mais nous sommes déjà quatre ans après 2018. Oui. Quatre ans. Quatre ans de crises, de conflits, d'inflation, de pandémie, de confinements. Quatre ans d'une vie que les générations futures auront du mal à croire. Quatre ans qui nécessitaient bien mille pages supplémentaires et cinq cents nouveaux coups de boutoir de la part de celui qui se fait notre mauvaise conscience et qui prend en charge ce que notre morale ne nous permet pas d'assumer. Quatre ans à ausculter nos contemporains et à les passer en vrac à la moulinette. Femmes, blancs, parents, jeunes, riches, orphelins, veuves, français, célibataires, athées. Vivants ou morts. Tous. 
 
 - Ils n'ont que ce qu'ils méritent.
 
Avec son humour noir, son pessimisme crasse et son sens inégalé de la formule, Régis Jauffret continue à dresser le portrait d'une population excessivement violente, sexuée, connectée et malade. Et quand on voit à quel point cette société moribonde l'inspire, on ne peut que souhaiter qu'elle continue sur sa lancée. Mieux encore, qu'elle tende à empirer !

lundi 2 mai 2022

Pierre Bayard - Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Pierre Bayard Aurais-je été résistant ou bourreau ? Minuit
Pierre Bayard 

Aurais-je été résistant ou bourreau ? 

Ed. Minuit 


Plus encore que les générations suivantes, j'imagine que tous ceux qui ont vu le jour au lendemain de la seconde guerre mondiale se sont à un moment donné posé cette question : Aurais-je été résistant ou bourreau ? Pierre Bayard, bien que né en 1954 et donc baby-boomer tardif, ne fait pas exception à la règle. Mais il est allé plus loin et s'est transposé en esprit dans le passé. Potentiellement né en 1922, comme son père, il imagine alors quel aurait été son destin tout en respectant certaines règles scientifiques, comportementales, circonstancielles ou familiales.

Comme toujours avec les essais de Pierre Bayard, ce livre ne se cantonne pas, si je puis dire, à revisiter l'histoire d'un individu mais va bien au-delà et propose même plusieurs niveaux de lecture. Dans un premier temps, on peut y voir un livre sur la résistance - durant la seconde Guerre Mondiale mais pas uniquement. Le psychanalyste s'interroge sur les modalités de l'engagement, sur la tendance à la soumission et la capacité de désobéissance. Logiquement, il revient longuement sur l'expérience de Milgam, durant laquelle un psychologue évaluait en 1963 le degré d'obéissance d'un sujet devant une autorité qu'il jugeait légitime. Où se situe le point de bascule qui permet aux uns de s'insurger quand les autres collaborent ? Pourquoi certains seulement passent-ils à l'acte ? Et pourquoi d'ailleurs certains seulement répondent-ils à l'appel de la désobéissance ? Cela aurait-il à voir avec une forme de foi ? Dieu a-t-il quelque chose à voir dans tout cela ? Vaste question. Dans cet essai, comme on peut le constater, l'auteur s'interroge autant sur l'aptitude des citoyens à se soumettre que sur l'existence de Dieu !

Mais n'oublions pas que Pierre Bayard est également professeur de littérature à Paris VIII. Il y a donc une autre manière d'envisager ce brillant et passionnant essai : on peut y voir une réflexion sur la lecture. En effet, les exemples de romans mettant en scène des personnages confrontés à des choix étant nombreux, l'auteur fait un détour par la fiction pour inviter le lecteur non pas à juger du comportement des protagonistes mais à se mettre à leur place. C'est sans doute cet exercice, avec lequel il est particulièrement à l'aise, qui lui inspirera quelques années plus tard son essai sur Geneviève Dixmer.

lundi 4 avril 2022

Robert McCammon - Zephyr, Alabama

Robert McCammon  Zephyr, Alabama Monsieur Toussaint Louverture
Robert McCammon 

Zephyr, Alabama 

Ed. Monsieur Toussaint Louverture 

 
C'est incroyable ce que peuvent renfermer 600 pages. Ici, en l’occurrence, pour citer l'éditeur, "une ville entière et des milliers de souvenirs". La ville, c'est celle du titre, Zephyr. Les souvenirs sont ceux de Cory, un enfant d'une douzaine d'années. Nous sommes en 1964. L'année est importante. En effet, avant d'être l'histoire d'une ville ou de l'un de ses habitants, ce roman est celui d'une époque. Une époque charnière.
 
Mais une chose après l'autre, commençons par le commencement.

Nous sommes donc en 1964, à Zephyr en Alabama, une petite ville calme et sans histoire, représentative du sud des États-Unis. Au début du roman, nous découvrons Cory, un garçon qui va sur ses douze ans et traverse l'existence avec légèreté. Un jour qu'il accompagne son père sur sa tournée de livreur de lait, il assiste à un accident : une voiture vient de finir sa course dans le lac. Pendant que Cory, impuissant, observe la scène depuis la rive, le père se jette à l'eau mais ne parvient pas à sortir le conducteur du véhicule. Cet évènement marque fortement les deux protagonistes et ouvre une intrigue qui fera office de fil rouge durant tout le roman. Mais avec les jours puis les semaines qui passent, d'autres épisodes viennent en partie éclipser l'accident et la trame prend doucement ses distances avec le mystère du lac. L'auteur y reviendra régulièrement mais on comprend vite que ce n'est pas réellement le sujet du livre.

Si le roman nous fait partager le quotidien de Cory, il offre également une reconstitution nostalgique et plus vraie que nature des années soixante aux États-Unis. Les années d'enfance, les sorties au cinéma, les virées avec les potes, les bastons contre la mauvaise graine. Et les rêves d'écriture ! Pourquoi d'ailleurs Cory n'écrirait-il sa propre version des évènements ? Et pendant que les gosses y usent les roues de leurs vélos, Zephyr pose un regard fantasmé sur la grande époque du farwest et sur les légendes qui l'ont marquée. Est-ce une manière d'oublier que la ville repose sur les cendres encore tièdes de la grande dépression et de la seconde guerre mondiale ? Qu'elle est encore très marquée par la ségrégation ? Ou alors est-ce pour ne pas voir que cette époque charnière en laissera inévitablement quelques-uns derrière elle ? Déjà, la société de consommation arrive à grands pas. La simple rentabilité laisse la place au profit à tous prix. C'est la fin des commerces de proximité, d'une certaine forme de relations sociales. Le père de Cory en paie d'ailleurs le prix fort, alors que les clients vont maintenant chercher leur lait dans des bouteilles en plastique au supermarché. Lui qui était déjà en pleine remise en question et qui portait le poids de la culpabilité et de l'incompréhension. C'est vrai, ça : qui était dans cette voiture ? Et comment celle-ci a-t-elle terminé sa route dans le lac ?
 
Le mystère du lac - on finit toujours pas y revenir - est un prétexte pour mettre en lumière le contexte dans lequel il s'est déroulé ainsi que pour confronter le père et le fils à leur destin. La relation qui les unit est forte et touchante. Et c'est une des grandes réussites du livre. Si l'auteur donne une dimension sociale et sociétale à son roman, il parvient à la situer à hauteur d'homme, à partager des sentiments humains, de l'amour, de l'amitié, de la haine, de la tristesse, toutes les étapes par lesquelles Cory devra passer pour devenir un homme puis, enfin, se retourner longtemps après sur les années soixante à Zephyr. Car, ne l'oublions pas, ce récit nous est porté avec le recul par un adulte, depuis devenu écrivain. C'est en tant que tel qu'il pose ce regard sur la ville de ses jeunes années, le théâtre de tous ces évènements, d'une atmosphère ancrée dans le réel mais ponctuée de touches fantastiques et d'un soupçon de magie.

Oui, on peut mettre tout ça dans 600 pages. Et bien plus encore.

lundi 14 mars 2022

John Green - Bienvenue dans l'anthropocène

John Green Bienvenue dans l'anthropocène Gallimard
John Green 

Bienvenue dans l'anthropocène 

Ed. Gallimard 


Avec son nouveau livre, John Green, auteur habituellement de livres pour jeunes adultes, vous souhaite la bienvenue dans l'anthropocène. L'anthropocène... Ah... l'anthropocène... l'ère de l'humain, l'époque géologique à la fois très conceptuelle et totalement indéniable qui a commencé avec l'influence significative de l'Homme sur l'écosystème. L'anthropocène... L'écrivain américain ne vous y souhaite pas que la bienvenue, il vous propose d'en faire le tour. C'est du moins ce qu'il vous annonce. Mais ne vous y trompez pas, c'est moins dans l'anthropocène que vous pénétrez en ouvrant cet essai que dans la vie de John Green himself.

Ce recueil est composé d'une quarantaine de chroniques issues d'une série de postcasts. S'y investissant personnellement en adoptant le point de vue de sa propre expérience, l'auteur s'interroge sur la manière dont son existence se heurte parfois aux forces supérieures de l'anthropocène. De nombreux sujets y passent, du Diet Dr Pepper à la climatisation, d'internet au Monopoly, de CNN aux ours en peluche, autant de raisons de souligner les contradictions de la vie humaine. Mais, sous prétexte de se prêter à une observation de la marche du monde et de l'impact de ses concitoyens sur la planète, et conscient sans doute d'avoir finalement un comportement assez représentatif de celui de ses contemporains, l'auteur de Nos étoiles contraires se livre sans fard. Cette tentative d’identification des paradoxes humains conduit ainsi le romancier à s'interroger sur ses propres contradictions. Il revient sur certains souvenirs d'enfance, sur des traumatismes de jeunesse, sur ses espoirs, ses sentiments, ses impressions, ses interrogations, et alors le livre propose autant une vision plutôt juste de notre société qu'elle prend la tournures d'une psychanalyse touchante.

Puis, comme depuis l'avènement d'internet le monde entier s'est improvisé critique ou chroniqueur (mais qui suis-je pour en juger ?) et évalue le contenu de tout ou n'importe quoi selon un notation basique de 1 à 5 étoiles, John Green, impertinent et beau joueur, se prête au jeu. Il évalue ses propres sujets selon le système généralement admis, ce qui non seulement clôture d'une note presque narquoise des billets plaisants à lire, souvent fins et non dénués d'auto-dérision, mais par lequel en plus il assume le caractère anthropocénique de sa démarche.

Ma note pour Bienvenue dans l'anthropocène est de 3,5 étoiles.

jeudi 10 mars 2022

F. Richard-Bessière - Vingt pas dans l'inconnu

F. Richard-Bessière Vingt pas dans l'inconnu Fleuve Noir anticipation
F. Richard-Bessière 

Vingt pas dans l'inconnu 

Ed. Fleuve Noir

 
Howard Butler, un chasseur de fauves attaché à la Zoologie Company de New-York, est engagé pour guider une expédition au Kenya. Il n'y accompagne pas des touristes en safari mais des scientifiques sur les traces d'un engin spatial qui se serait écrasé dans la région du Koratiki. Je vous passe les détails d'une intrigue insipide et troussée dans une langue dénuée d'intérêt mais toujours est-il qu'après avoir facilement trouvé ce qu'ils cherchaient, les six membres de l'expédition se retrouvent à devoir se réfugier à l'intérieur de l'engin venu de l'espace pour échapper aux dangers de la forêt. Pour une raison ou pour une autre, le vaisseau se met en marche ! Howard Butler et ses compagnons d'infortune réalisent alors qu'ils ne filent pas vers le cosmos mais dans l'infiniment petit... C'est parti pour un long et fastidieux voyage.
 
Quelque chose sauve-t-il ce roman mineur ? La trame, le style, les personnages ? Bah... N'y a-t-il donc rien à en retenir ? Rien ? Si : le caractère résolument misogyne auquel l'auteur des Conquérants de l'Univers nous avait déjà habitué. J'imagine qu'il est inutile de vous faire la description du chasseur de fauves, il correspond exactement à l'image que vous pouvez vous en faire. Pour le reste de l'équipe, il est constitué comme suit : Julius Hattaway, un professeur d'astrophysique, Douglas Mortimer, son assistant, Gregory Mallone, spécialiste des recherches nucléaires et Roland Carpentier, docteur spécialiste des recherches biologiques. Et Judy, bonne cuisinière. Tout est dit.
"C'était ahurissant d'entendre cela, mais il faut croire que mes compagnons approuvaient cette théorie, car ils ne bronchèrent pas, sauf la belle Judy qui ne put s'empêcher de donner son avis. C'était une femme... et le contraire m'eût étonné."
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Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !
FNA n°60

jeudi 3 mars 2022

Stuart Turton - L'étrange traversée du Saardam

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Stuart Turton 

L'étrange traversée du Saardam 

Ed. Sonatine 

 
Je ne suis pas méchant - même si je dois reconnaître qu'il m'arrive de prendre plaisir à tacler les livres qui m'ont fait perdre mon temps. Pas méchant mais parfois sévère, bien que j'essaie de rester aussi juste que possible. Et d'autant moins méchant que j'évite généralement de tirer sur l'ambulance. Sur le livre de Stuart Turton, par exemple. Pourtant, là, je pourrais me lâcher. Je pourrais appuyer où ça fait mal. Je pourrais commencer par m'acharner sur les personnages caricaturaux et me plaindre des longueurs de la narration, continuer en pestant contre la confusion de la trame, râler - fulminer ! - contre la facilité avec laquelle les éléments obscurs de l'intrigue sont justifiés par des thèses nébuleuses, et je pourrais également m'acharner sur l'explication finale qui mériterait une explication de l'explication et qui, en lieu et place d'un éclaircissement bienvenu, m'a plongé dans l'incompréhension la plus totale.

Mais je ne suis pas méchant. Je vais donc prendre la lorgnette par l'autre bout. Je vais plutôt noter ce que l'on peut sauver de ce roman, à commencer par son décor. L'action se situe au XVIIème siècle et se déroule sur un vieux voilier grinçant, objet d'une obscure malédiction et perdu dans l'océan quelque part entre Batavia et Amsterdam. La mer est démontée, de mystérieux évènements se produisent, des messages cabalistiques surgissent de nulle part, un insaisissable lépreux diabolique sème la panique à bord et la seule personne qui pourrait protéger le bateau de son funeste destin est aux fers à fond de cale. Tous ces éléments sont autant de prétextes pour se lancer dans des descriptions du navire, de la proue à la poupe, théâtre d'une intrigue qui ne cache ni ses influences, ni ses références. En effet, avec son second livre, l'auteur anglais rend un hommage appuyé à la littérature de genre, du récit maritime à l'énigme en huis-clos. Malheureusement, l'hommage n'est à la hauteur d'aucune des sources d'inspiration et l'entreprise, malgré - ou à cause de - une intention évidente de vouloir faire les choses en grand, prend l'eau de toutes parts, peinant à rester au dessus de la ligne de flottaison.

Stuart Turton avait frappé fort avec un premier roman impressionnant de maîtrise et d'originalité, à la fois complexe et limpide, inattendu et déroutant. Or, il y a un prix à payer pour avoir fait son entrée en littérature avec un monument tel que Les sept morts d'Evelyn Hardcastle : on est attendu au tournant. Avoir les moyens de placer la barre aussi haut est une chose, pouvoir la maintenir à niveau en est une autre. L'auteur anglais sera-t-il l'auteur d'un seul grand livre ? Le seul moyen de le savoir est d'en lire le troisième, s'il paraît un jour.

lundi 21 février 2022

Octavia E. Butler - La Parabole du Semeur

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Octavia E. Butler 

La Parabole du Semeur 

Ed. J'ai lu 


S'il m'arrive de porter des chemisettes ? Non, j'évite.
 
Je porte des tee-shirts, je porte des chemises, mais je ne porte pas de chemisettes. La chemisette, c'est le mal ! Le vêtement du compromis. Tiens, c'est comme en littérature : j'évite de lire des trucs tièdes. Je peux lire de bons livres, des livres dont j'ai quelque chose à retirer, et je suis prêt à en lire de mauvais, au sujet desquels j'aurai de bonnes raisons de me plaindre. Mais le tiède ne m'intéresse pas beaucoup, en partie car je n'ai généralement rien à en dire ici.
 
Le soucis, c'est quand le problème ne vient pas du livre mais du lecteur. Quand le livre est bon, du moins admis comme tel, mais que c'est moi qui suis tiède. Comme avec le roman d'Octavia E. Butler, par exemple. Je l'ai refermé sans rien en penser. J'ai pourtant accompagné les personnages durant tout leur périple. J'ai observé les décors, j'ai été attentif à l'analyse de la société, à son effondrement et au constat des inégalités. J'ai tenté de comprendre le pouvoir de Lauren et d'adhérer à ses croyances. Mais j'ai surtout constaté que si elle était atteinte d'hyperempathie et pouvait ressentir les sensations des autres, j'en étais pour ma part totalement dénué. Du moins j'en ai été dénué à l’égard des protagonistes. Apathique. C'est ça. Pas suffisamment enthousiaste pour apprécier, pas suffisamment ennuyé pour abandonner. Donc je suis allé au bout en trainant les pieds, en piétinant dans un ventre mou romanesque, comme engoncé dans une chemisette. S'agissait-il d'une chemise trop grande ou d'un tee-shirt trop petit ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c'est que je ne lirai pas la suite, La parabole des talents.
 
Si je suis plutôt slip ou caleçon ? C'est un autre débat.

dimanche 20 février 2022

Walter Tevis- L'homme tombé du ciel

Walter Tevis L'homme tombé du ciel Gallmeister
Walter Tevis 

L'homme tombé du ciel 

Ed. Gallmeister 


Je l'avais constaté avec L'oiseau d'Amérique (1980), j'en avais eu la confirmation avec Le jeu de la dame (1983), Walter Tevis est l'un des grands auteurs de la littérature dépressive. La réédition du deuxième livre du romancier américain, paru en 1963, nous rappelle qu'il avait entamé l'exploration de ce filon bien avant les années 80. En effet, j'ai rarement rencontré dans les pages d'un livre un personnage aussi neurasthénique que Newton, L'homme tombé du ciel. L'homme ? Justement, c'est toute la question.

Thomas J. Newton vient d'une autre planète. Son monde d'origine se meurt et il est venu sur Terre en explorateur avant d'y faire venir les derniers représentants de son espèce. Pour cela, il prévoit de vendre les brevets que sa technologie avancée lui permet de déposer puis, devenu riche, de construire un vaisseau pour rapatrier ses semblables. Mais Newton a du mal à se faire à son nouvel environnement, à la gravité et, loin de chez lui et peinant à cohabiter avec les terriens, il souffre de la solitude. Il observe les Hommes, tente de les comprendre, de les définir, et constate que sa solitude et sa morosité sont sans doute ses plus grands points communs avec les habitants de la Terre. Le roman propose donc, plutôt que de suivre l'avancée de son plan, de sombrer avec l'extraterrestre, qui s'interroge sur les raisons de sa présence et la pertinence de sa mission, dans un profond mal-être.

Alors que les personnages rivalisent de pessimisme et sont tous en proie à leurs vices, le roman de Walter Tevis fait la part belle à la dimension psychologique. Et c'est de loin son aspect le plus remarquable. Par ailleurs, il propose également un état des lieux de la société de l'époque et se lance dans une réflexion intéressante sur l'évolution de la grande industrie ainsi que sur la manière dont les anciens prolétaires en sont maintenant les nantis, grâce à l'aide des organismes gouvernementaux et par la dérive d'un certain contrat social. Il soulève ensuite quelques problématiques environnementales et s'inquiète d'une éventuelle guerre, deux sujets paradoxalement très actuels et un peu datés. Ces différents points sont malheureusement disséminés le long d'une trame plutôt faible. En effet, le fil narratif est assez pauvre, de même que certains ressorts. Heureusement, ces défauts sont largement comblés par la réflexion sur le désespoir. Dans ce domaine, Walter Tevis est bon. Vraiment, vraiment bon. Et rien que pour ça, il faut lire ce roman, un jubilatoire concentré de pessimisme qui vous rappelle que tant que vous êtes dépressif, c'est que vous êtes vivant.

D'autres avis ? Hop ! Le Maki, Gepe...

jeudi 10 février 2022

Branimir Šćepanović - La bouche pleine de terre & La mort de M. Golouja

Branimir Šćepanović La bouche pleine de terre suivi de La mort de M. Golouja Tusitala
Branimir Šćepanović 

La bouche pleine de terre suivi de La mort de M. Golouja 

Ed. Tusitala 


Il y a bien longtemps dans une galaxie très lointaine, la musique était gravée sur des microsillons. Si, des deux faces d'un vinyle, la face A était généralement celle du tube et la face B celle de son faire-valoir, il est parfois arrivé que ce soit la face B qui rencontre le succès. Peut-il en aller de même avec la littérature ? C'est ce que nous allons voir avec le livre de Branimir Šćepanović.
 
Il y a du sens à ce que les deux textes qui le composent aient été réunis dans le même volume. Déjà, ces deux courtes nouvelles se complètent bien l'une l'autre, traitant de sujets similaires, sur des tons comparables. Ensuite, elles plongent le lecteur dans des réflexions identiques sur les destins entravés, l'élan collectif et, plus généralement, sur la mort. Enfin, elles illustrent parfaitement le propos de mon introduction. En fait... pas complètement. Voyons cela.

La bouche pleine de terre propose deux points de vue de la même histoire. D'une part, le récit à la troisième personne d'un homme qui s'enfonce dans la nature, décidé à se donner la mort avant que sa maladie ne l'emporte. D'autre part, le témoignage à la première personne d'un chasseur qui, voyant le premier passer devant sa tente, décide avec son compagnon de le rattraper pour lui parler. Ils vont se courser sans trop savoir pourquoi et les poursuivants, bientôt rejoints par d'autres promeneurs de plus en plus nombreux et portés par un effet de groupe, vont se transformer en une meute violente aux motivations sanguinaires disproportionnées.

La mort de M. Golouja n'est pas si différente. L'homme qui donne son nom à la nouvelle s'arrête dans un bourg modeste pour y mourir. Quand les habitants s'en rendent comptent, ils se proposent de rendre mémorables et agréables ses derniers jours. Ainsi, Golouja dort dans de bons lits, mange à de bonnes tables, tant et si bien qu'il reprend goût à la vie. Mais ceux qui ont fourni ces efforts ne l'entendent pas de cette oreille et commencent à se dire qu'avec le mal qu'ils se sont donné pour lui offrir une belle mort, le moins qu'il puisse faire serait tout de même de se tuer...
 
Ironie cruelle pour le premier, humour noir pour le second, ces deux contes sont des bijoux dans le registre du macabre. La bouche pleine de terre est un classique de la littérature serbe et il est titré en gros sur la couverture quand La mort de M. Golouja, plus méconnu, n'a droit qu'à une petit ligne en dessous. Une face A et une face B ? C'est possible. Mais si cela fait du premier un tube, cela ne fait pas du second son faire-valoir. Car, en ce qui me concerne, si je ne devais retenir qu'une des deux faces, ce serait la B, pour son style épuré et son extrême dépouillement, pour son ton désopilant et son mauvais esprit. Et puis... j'ai toujours eu un faible pour les outsiders...