Marcel Pagnol
L'Eau des collines
(Jean de Florette & Manon des Sources)
On réduit trop souvent l'œuvre de Marcel Pagnol à l'imagerie d'Épinal d'une Provence pittoresque et solaire. C'est oublier que Jean de Florette et Manon des sources forment avant tout un condensé effroyable des bas instincts humains, où la mesquinerie la plus abjecte sert de moteur à la tragédie. Derrière le décor de carte postale et le chant des cigales, Pagnol peint un théâtre cruel, celui de la convoitise, de la jalousie et de la haine de l'autre.
Tout part de la mort d'un vieux de la colline. Ugolin et son oncle, le Papet, convoitent sa propriété des Romarins pour y cultiver des œillets. Mais pour faire chuter la valeur de la terre et la racheter pour une bouchée de pain à l'héritier, les deux hommes commettent un acte d'une lâcheté absolue : ils bouchent la seule source du terrain avec du ciment. Ce n'est pas une simple malice paysanne, c'est un vice méthodique, calculateur, mené par le Papet et son culte obsessionnel de la lignée. Chez ce vieil homme, affamé de transmission, l'intérêt du nom étouffe la moindre bribe de compassion : patient, il est prêt à regarder l'héritier se dessécher sous un soleil de plomb.Cet héritier à détruire, c'est Jean, un "étranger" venu de la ville, un percepteur bossu et idéaliste venu vivre de la terre. Face à lui se dressent le piège de son propre idéalisme et l'hypocrisie perverse d'Ugolin, bras armé rongé par la faiblesse d'esprit. Ugolin se lie d'amitié avec Jean, lui souriant en face tout en priant en secret pour que la sécheresse le ruine. L'horreur s'étend bientôt à tout le village des Bastides, plongé dans une psychologie de foule faite de xénophobie et de lâcheté ordinaire. Les habitants savent tous que la source existe ; pourtant, par solidarité clanique et complaisance envers le Papet, ils gardent le silence. Tout le village assiste au calvaire de Jean, le regardant faire des kilomètres avec ses mulets pour chercher de l'eau, jusqu'à se tuer à la tâche. Sa mort n'est pas un accident : c'est un assassinat social et moral orchestré par une communauté entière.
Mais la pourriture morale finit toujours par remonter à la surface. Des années plus tard, Manon, la fille de Jean, a grandi. Devenue une bergère sauvage vivant dans les grottes, la découverte de la vérité ne génère pas chez elle une colère aveugle, mais une résolution glaciale. Incarnation d'une justice implacable, elle bouche la source qui alimente le village, le plongeant dans la sécheresse. Elle met alors à nu toute la misère superstitieuse et la laideur morale d'une population prise à son propre piège.
Privés d'eau, ces villageois si durs s'effondrent, s'en remettent aux processions du curé et cherchent des boucs émissaires. Ugolin, lui, pris d'une passion obsessionnelle pour Manon et dévoré par le poison de la culpabilité, bascule dans la folie. Quant au Papet, il est frappé par un coup de grâce qui relève d'une ironie tragique, digne du théâtre antique...
Bien qu'il se déroule sous le soleil des collines, ce diptyque n'est donc pas un joli conte provençal mais bel et bien une leçon, féroce et dramatique, sombre et magistrale, sur le crime moral. Mais on peut également, d'une pierre deux coups, y voir une toute autre leçon, formelle cette fois-ci. Car, en adaptant en version romanesque sa propre œuvre cinématographique, Marcel Pagnol assume un choix stylistique majeur et accomplit une fascinante métamorphose littéraire. Une leçon, voire deux !

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