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mercredi 17 juin 2026

Grégoire Bouillier - Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier 

Un printemps avec Arsène Lupin 

Ed. des Équateurs 


Après avoir tenté - et, à mon avis, réussi - de percer les secrets de l'obsession de Claude Monet pour les nymphéas dans Le Syndrome de l'Orangerie, Grégoire Bouillier revient avec une nouvelle tentative d'épuisement d'un sujet, plus littéraire cette fois-ci, Arsène Lupin. 
"Mais tel était le projet de départ.
Élucider les motifs pour lesquels j'ai aimé Arsène Lupin dès ma première lecture de ses aventures extraordinaires.
Pourquoi lui et pourquoi moi ?
Il devait y avoir une explication."
Grégoire Bouillier Un printemps avec Arsène Lupin Editions des Équateurs
Or, si explication il y a, il va falloir la chercher. Et Bouillier de repartir un peu plus loin dans sa psychanalyse. Car, s'il est "là pour s'amuser", il a aussi pour objectif de "vérifier certaines choses", notamment les "traces qu'Arsène Lupin a laissées en [lui]." En effet, le gentleman cambrioleur n'a pas eu qu'un impact profond sur la culture populaire, il a également laissé une empreinte forte sur l'histoire de Bouillier. Au-delà donc de simplement resituer le personnage dans son époque ou dans la bibliographie de son auteur, d'en tracer les contours ou de s'interroger sur ses origines et ses influences, il recontextualise sa propre lecture des œuvres de Maurice Leblanc. Voilà un prétexte tout trouvé pour raconter des évènements personnels et des souvenirs d'enfance, dresser le portrait de sa mère suicidaire ou encore évoquer la relation de ses parents.

Un printemps avec Arsène Lupin est un livre à la croisée de ces deux registres, psychanalytique et exégétique. Mais, bien que Grégoire Bouillier exploite de front ces deux filons et malgré les nombreuses qualités dont le livre est truffé, le résultat manque de consistance et laisse même comme une saveur de... d'anecdotique - la faute sans doute à la forme imposée par la collection dans laquelle il s'inscrit. Co-éditée par France Inter, celle-ci propose à un auteur de "raconter et faire aimer son écrivain préféré". Mais ceux qui se prêtent à cet exercice "d’admiration, de partage et d’analyse" sont contraints par l'objectif radiophonique de la tâche. Les chapitres sont courts et doivent être suffisamment décousus pour pouvoir être appréciés en tant que tel, même pour un auditeur - ou lecteur - qui n'aurait pas écouté - ou lu - les précédents. Les chapitres s'enchaînent, les histoires dans l'histoire également, les théories romanesques laissent place aux souvenirs intimes et les hypothèses littéraires aux fragments biographiques, mais chaque point en vient presque à faire oublier celui d'avant. Cette absence de fil rouge émousse l'ambition du projet et rend donc l'édifice relativement anecdotique. Intéressant, érudit et plutôt malin, mais anecdotique.

Il a toutefois le mérite de m'avoir donné envie de relire Maurice Leblanc (et n’est‑ce pas ça le plus beau des larcins littéraires que de vous voler le temps d’une relecture ?).

mercredi 23 octobre 2024

Grégoire Bouillier - Le syndrome de l'Orangerie

Grégoire Bouillier 

Le syndrome de l'Orangerie 

Ed. Flammarion 


Grégoire Bouillier Le syndrome de l'Orangerie Flammarion
Tout débute au musée de l'Orangerie. Devant les Nymphéas. Face aux huit panneaux réalisés par Claude Monet, Grégoire Bouillier est pris de vertige. Que l'artiste impressionniste pouvait-il trouver de si spécial aux nymphéas et pourquoi s'était-il pris de passion pour ces fleurs, suffisamment en tout cas pour ne plus cesser de les cultiver et de les peindre - jusqu'à plus de quatre cent toiles, sans compter celles qu'il a détruites ? Que cache cette œuvre ? Car elle cache nécessairement quelque chose, non ? Et si oui, quoi ? Décidé à ne pas laisser ces questions sans réponse, il va chercher.

Bientôt aussi obnubilé par son sujet que le peintre par ses fleurs, le romancier va d'abord devoir dépasser sa première crainte : et s'il était persuadé de voir des choses qui n'existent pas ? Après tout, n'est-ce pas là le privilège du spectateur que de pouvoir prêter des intentions aux artistes ou imaginer des rapports entre une œuvre et des éléments personnels ? Son récit, qui prendra alors la forme d'un long travail psychanalytique et empruntera par la suite de nombreux sentiers de traverse, le fera s'interroger entre autre sur l'identité du Professeur Tournesol, la vie de Winston Churchill et l'œuvre de Boris Vian, le tout en arpentant les allées d'Auschwitz ou encore, évidemment, celles du jardin de Giverny. Mais surtout, il lui fera revisiter les grandes heures de l'histoire de l'art et décortiquer celles de la vie du peintre. Arrivé au bout du chemin, ce dernier n'aura plus de secret pour l'écrivain. Et presque plus pour le lecteur. 

Dans son livre, qui se situe à la frontière entre la tentative d'épuisement d'une œuvre d'art et l'exercice conjectural, Grégoire Bouillier ne se contente pas d'échafauder des théories. Il les met à l'épreuve. Son travail, brillant et fouillé, érudit et spirituel, est celui d'un homme obsessionnel qui ne laisse rien au hasard et veut aller au bout des choses. En effet, on l'aura compris, l'auteur de Le cœur ne cède pas a un vrai problème avec l'imprécision. Il voue à celle-ci une aversion presque pathologique. Il lui faut aller dans le détail, balayer les inexactitudes, les approximations et les ambiguïtés. Et, surtout, comprendre. Ce qu'il fait avec un dévouement et une application qui forcent le respect.

mercredi 31 août 2022

Grégoire Bouillier - Le cœur ne cède pas

Grégoire Bouillier Le cœur ne cède pas Flammarion
Grégoire Bouillier 

Le cœur ne cède pas 

Ed. Flammarion 

 
Dans Rapport sur moi (ici), on entrait dans le vif du sujet en assistant à la défenestration de la mère dépressive de l'auteur. Le Dossier M ( et ) s'ouvrait sur la reconstitution du suicide d'un jeune homme, pendu avec sa ceinture dans son appartement. En toute logique, donc, puisqu'on ne change pas une équipe qui gagne, le nouveau livre de Grégoire Bouillier nous propose de revivre le calvaire d'une femme qui mit un terme à son existence en se laissant mourir de faim...
 
Nous sommes dans les années 80 à Paris. Marcelle Pichon s'enferme d'un ultime tour de clé à sa porte, bien décidée à attendre que la mort vienne la prendre. Durant quarante-cinq jours, elle ne se nourrira plus et consignera dans un cahier d'écolier son quotidien d'agonie. On retrouvera, une dizaine de mois plus tard, le corps momifié de cette femme, morte d'inanition, certes, mais également de solitude, de mélancolie, d'indifférence, victime d'une société qui l'avais négligée, oubliée.

Attendez... Meurt-on réellement de solitude, de mélancolie, d'indifférence ? Disons que les choses sont rarement si simples. Grégoire Bouillier, ne se satisfaisant pas d'une explication aussi superficielle, décide d'aller vérifier. Il enfile donc son imperméable couleur mastic et, assisté de son acolyte Penny, il entame une enquête approfondie. Il veut comprendre. Tout comprendre. Tout. Tout. Il ne lui faudra pas moins de 912 pages pour arriver à une conclusion. Mais quelle conclusion ! Et par quel chemin ! 

Car ce livre, s'il retrace par le menu tous les évènements de l'existence de Marcelle Pichon, sa jeunesse parisienne, son comportement durant la guerre, sa carrière de mannequin dans les années 50, ses mariages et ses enfants, ses amours et ses peines, ce livre, disais-je, est loin de n'être que le récit de sa vie. Pour au moins deux raisons. L'auteur contextualise énormément, il décortique l'époque, ses mœurs, ses mentalités, ses habitudes, il échafaude un nombre impressionnant de théories et n'écarte aucune piste, scientifique ou occulte, exploitant jusqu'au moindre indice. Son travail de recherche est impressionnant : il se rend sur les lieux, épluche les archives, consulte des documents et des journaux, interroge quiconque pourrait disposer d'informations et, partant de rien, il finit par rassembler une quantité folle de documents qui mettent en lumière tous les recoins obscurs de cette sombre et triste affaire, jusqu'à une chute imprévisible et stupéfiante. C'est la première raison.

La seconde est d'ordre plus psychanalytique. Grégoire Bouillier, qui s'interroge autant sur Marcelle Pichon que sur lui-même, ignore au début du livre, du moins le lecteur l’apprend-t-il en cours de route, qu'en partant à la recherche de cette femme, c'est lui-même qu'il va rencontrer. Il se posait des questions ? Il va trouver des réponses. Mais pas nécessairement celles qu'il cherchait... Pour le lecteur, du moins pour moi, c'est l'occasion de le suivre dans un voyage improbable, à la fois hautement littéraire et d'une vaste dimension divertissante, érudit et romanesque, parfois drôle ou sérieux, toujours brillant. Total.

Grégoire Bouillier - Le cœur ne cède pas - Gallimard (912 pages)

Et pour faire le point sur ce challenge, c'est ici.
 

dimanche 3 janvier 2021

Grégoire Bouillier - Rapport sur moi

Grégoire Bouillier 

Rapport sur moi 

Ed. Allia 


Grégoire Bouillier Rapport sur moi Allia j'ai lu
En 2002, autant dire dans une autre vie, j'avais lu le premier livre de Grégoire Bouillier. Dans ce roman récit autofiction psychanalyse journal mémoires autobio bouquin, récompensé d'un joli prix de Flore, l'auteur ouvrait son dossier personnel, constitué des expériences qui forgent la vie d'un homme et le conduisent jusqu'à l'âge raisonnable de quarante ans. Il invitait le lecteur à découvrir son intimité, ses souvenirs, sa famille, ses choix et témoignait finalement d'une existence marquée par des épreuves traumatisantes, à commencer par les tendances suicidaires de sa mère.

Même si je me souviens d'avoir aimé Rapport sur moi à l'époque, je dois reconnaître que, dix-huit ans plus tard, il ne m'en restait pas grand chose. Je l'ai donc relu. J'ai bien fait. Et pour cause, tout ce qui fait le talent de Grégoire Bouillier était déjà là : l'esprit, l'humour désabusé, l'autodérision, le sens de la formule, la fluidité et la capacité à aligner les idées, à sauter d'un sujet à l'autre en suivant le fil de ses pensées plutôt que celui du temps qui passe.

Il est d'autant plus intéressant de le reprendre aujourd'hui que, lu à la lumière du Dossier M, je réalise qu'il en comporte de nombreuses clés de lecture et qu'une partie du Dossier était déjà en germe dans les pages du Rapport. Ce premier livre n'avait certes ni la dimension, ni l'ambition du dernier - en date - mais laissait présager du meilleur, ce qui a largement été confirmé par la suite. On peut presque considérer ce premier livre comme un coup d'essai. Et, de la même manière que les ébauches de certains grands artistes pourraient passer pour les œuvres achevées, ce coup d'essai est loin de n'être qu'une ébauche. En effet, ce premier livre, si petit, en était déjà un grand.

lundi 14 décembre 2020

Grégoire Bouillier - Le Dossier M (2/2)


Grégoire Bouillier 

Le Dossier M (4 - Noir, 5 - Jaune & 6 - Vert) 

Ed. Flammarion 


Et Grégoire Bouillier transforma l'essai !

Après avoir entendu une voix intérieure le condamner à une période de dix ans de dépression à la fin de la première moitié du Dossier M, l'auteur de Rapport sur moi purge sa peine. Ces trois volumes en font le récit, ainsi que l'inventaire des multiples conquêtes dans les bras desquelles l'auteur a cherché à noyer son chagrin et qu'une impressionnante quantité de théories telles qu'il se plait à en échafauder.

Mais surtout, plus qu'une suite (ce qu'elle est tout de même), cette seconde partie propose une relecture de la première. Elle Apporte de nouveaux éléments, offre un angle et un point de mise en perspective nouveaux, et elle invite le lecteur à repenser la notion de réalité. Celle de l'auteur est-elle nécessairement la bonne ? Vaste question (j'invite les curieux à se rapporter à un essai de Pierre Bayard qui traite de ce sujet - ici). Certains éléments laissent planer le doute et suggèrent que le récit, s'il ne s'aventure jamais dans le domaine de la fiction, explore une zone trouble de la réalité.

Bref, l'auteur continue à réfléchir à l'évolution de la société et, considérant qu'il est "désormais en phase avec son époque", il s'interroge sur ce que cela signifie et implique. Toujours très porté sur l'art de la digression et confirmant sa grande maîtrise de la transition et son sens de la fluidité, il nous emmène d'un concert de Miles Davies à un tour du monde à la voile, d'une peinture du Greco au personnage du Pr Tournesol, d'un rôle de Lino Ventura à la mort de Kurt Cobain. Autant d'éléments versés à un imposant dossier, un dossier qui fait passer du rire aux larmes, un dossier d'une rare ambition, un dossier brillant et impeccable, un dossier de 3000 pages magnifiques, sans une seule ligne de trop.

Un dossier avec un grand M comme magistral.

lundi 10 février 2020

Grégoire Bouillier - Le Dossier M (1/2)

Grégoire Bouillier 

Le Dossier M (1 - Rouge, 2 - Bleu & 3 - Violet) 

Ed. Flammarion 


Et Grégoire Bouillier révolutionna la littérature !

Le point de départ de cet impressionnant pavé (au sens propre comme au figuré) est le suicide d'un certain Julien, retrouvé pendu à la poignée de sa fenêtre avec sa ceinture le 27 novembre 2005. Grégoire Bouillier, chez lui, un soir, seul et dans un drôle d'état, entreprend de reconstituer la scène du suicide. Et parce qu'il est important que son lecteur sache ce qui le conduit à se passer sa propre ceinture autour du cou, il lui explique tout.

Tout ? Oui. Mais, en prenant son temps. Sans jamais déstructurer le fil de sa pensée, doté d'un formidable sens de la transition et maniant avec brio l'art de la digression, Grégoire Bouillier enchaîne les idées, saute du coq à l'âne sans même que le lecteur ne s'en rende compte et situe son livre à la croisée des genre, entre journal intime, travail psychanalytique, collection de souvenirs, roman d'amour, réflexion sur la société, concentré d'autodérision ou encore autofiction. Le tout mis bout à bout (sachant que ces trois volumes en poche et leur 1500 pages ne représentent que la première moitié du Dossier) constitue une étude de l'époque d'une impressionnante clairvoyance.

Si Grégoire Bouiller s'interroge sur l'évolution de la société, il a aussi une histoire à raconter. Et un Dossier à constituer. En gros lecteur, en digne enfant de la télévision, biberonné et influencé par la publicité (à tel point qu'il ne peut s'empêcher de voir en chaque femme qu'il croise dans les bars une interprète de telle ou telle pub), l'auteur pioche allègrement dans la culture populaire ou la littérature et multiplie les citations et les références. Les anecdotes sont autant d'éléments qui sont versés au Dossier : pourquoi la fin de Zorro est symptomatique de celle d'une époque, comment l’attentat contre JR Ewing a été récupéré par les républicains pour l’élection de Reagan en 1981, en quoi un essai marqué par la France contre l'Angleterre au Tournoi des V Nations en 1991 marque un tournant dans l'histoire du sport, quelles sont les différentes façons de décortiquer Lolita et d'en faire une lecture singulière, comment un débat stérile peut se solutionner par quelques dessins...

Alors finalement, quel rapport avec le suicide de Julien et qu'est ce que ce Dossier M ? M est une femme. Ou plutôt la femme. À ce point de l'histoire, nous ne connaissons que son initiale. Grégoire Bouillier aime à rappeler qu'il est encore trop tôt pour en dévoiler d'avantage. Chaque chose en son temps. Le fil de ses pensées finira bien par nous en apprendre plus. Mais pour cela, il faudra lire la suite et fin du Dossier (ici).