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mercredi 3 février 2021

Éric Chevillard & François Ayrolles - Sine die

Éric Chevillard & François Ayrolles 

Sine die 

Ed. L’arbre vengeur 


Comme si on n'en avait pas assez bouffé du confinement ! Il faut en plus que paraissent les journaux que chacun - ou chacune - a griffonné entre quatre murs. Tout le monde voudrait être le nouveau Xavier de Maistre et écrire sur l'enfermement. Allons… Les considérations des plumitifs sur le monde vu de la fenêtre, sur la politique et la pandémie, pour ce que j'en fais... Alors aussi vrai que je n'en ai pas tenu moi-même, je ne lirai pas celui des autres. Jamais. Ja-mais !

Éric Chevillard & François Ayrolles Sine die L’arbre vengeur
Ah… attendez… on me souffle dans l'oreillette qu'Éric Chevillard publie son journal de confinement. Bon. Bon ! Vous savez ce qu'on dit : seuls les imbéciles ne changent pas d'avis. Éric Chevillard, c'est différent. Ce sera l'exception qui confirme la règle. Oui. Disons que je n'en lirai pas d'autres que celui d'Éric Chevillard ! C'est dit !
 
Donc, Éric Chevillard publie son journal de confinement.
 
Initialement commandé par "Le Monde" pour une chronique quotidienne, ce journal ressemble à s'y méprendre à une version étoffée des aphorismes autofictifs auxquels l'auteur se prête depuis plus d'une douzaine d'années - et que je lis religieusement quotidiennement : chaque jour que Dieu fait, l'auteur de Monotobio publie quelques lignes situées au carrefour de la naïveté et de la lucidité, de l'absurde et du profond. Souvent drôles et inspirés, ces fragments décrivent un univers loufoque qui ressemble étrangement au nôtre et dans lequel évolue un personnage qui n'est ni tout à fait l'auteur, ni tout à fait un autre.

Sur un ton similaire mais dans un format plus ample et avec des illustrations de François Ayrolles, dans Sine Die - vous l'aurez compris - Éric Chevillard se fait le rapporteur des aventures de son quotidien de confiné. Il relate des journées qui se suivent et se ressemblent, des journées consacrées à explorer son intérieur, son jardin, à observer les araignées ou à étudier la femme et les filles qui vivent sous le même toit que lui. Entre réflexions sur ses confrères, évènements imaginaires, perfidie ordinaire, logique rigoureusement appliquée à une situation grotesque, autodérision et sens de la formule, il cherche avant tout à rester sain d'esprit. Mais peut-on seulement croire, avec son faux air de ravi de la crèche, qu'il ait pu jamais l'être ?

jeudi 5 mars 2020

Éric Chevillard - Monotobio

Éric Chevillard 

Monotobio 

Ed. Minuit 


Éric Chevillard  Monotobio  Ed. Minuit Si, comme le veut la légende, toute ma vie doit défiler devant mes yeux à l'approche de ma mort, je veux (j'exige!) que celle-ci me soit présentée sous la même forme que l'autobiographie d'Éric Chevillard, sans quoi je risque fort de passer un ultime moment passablement ennuyeux.

En effet, plutôt que de s'installer confortablement devant la diffusion exhaustive de son existence, l'auteur de Ronce-Rose contourne la solution de facilité et prend place à bord du train des causes et des effets, lequel se met en branle et lie, selon une cohérence toute personnelle, les anecdotes les plus innocentes du quotidien, les plus anodines, celles qui jalonnent innocemment mais significativement la vie d'un homme et la marquent sans même qu'il le réalise. Ainsi les épisodes brefs se suivent, entrecoupés d'autant d'ellipses que nécessaires, autant dire beaucoup ! Mais "pas trop d'ellipses tout de même, ou ce récit de vie paraîtrait décousu." Décousu ? Comment un récit construit autour d'une logique aussi implacable pourrait-il l'être ?

Dans ce livre qui s'adresse avant tout à ses amateurs, à ses lecteurs - fidèles plus qu'occasionnels - voire à ses connaisseurs, Éric Chevillard revient donc sur les livres qu'il a écrits, son expérience de feuilletoniste au Monde, sa passion pour le tennis et son indéfectible soutien à Roger Federer, son entourage, le temps qu'il consacre à sa femme et à ses filles, le tout enrobé de traits d'esprit sur le monde des lettres ainsi que d'un soupçon d'humour, d'absurdité et d'autodérision. Et, pas soucis d'honnêteté, il précise tout de même à l'intention du lecteur, "qu'il n'est même pas certain [qu'il] meure à la fin".

mardi 26 février 2019

Eric Chevillard - Ronce-Rose

Eric Chevillard 

Ronce-Rose 

Ed. Minuit 


Eric Chevillard  Ronce-Rose  Minuit
Donner la parole aux enfants est un exercice périlleux. Pour ne pas dire casse-gueule. Mais Éric Chevillard est un funambule d'une sacrée trempe.

En nous ouvrant les pages du journal de la petite Ronce-Rose, il nous invite dans le monde acidulé de l'innocence enfantine. Innocence ? Hmmm… pas exactement. Ronce-Rose est une fillette qui vit avec Mâchefer, un malfrat qui pourrait - ou pas - être son père. Tous les matins, il l'embrasse fort et part travailler avec son sac rempli d'outils de cambriole. Mais quand un soir il ne rentre pas, Ronce-Rose décide de partir à sa recherche. La voilà lâchée dans le monde des grands, confrontée à une réalité autre que celle de son foyer atypique et à une population… inhabituelle.

Armée d'un solide bon sens doublé d'une touchante naïveté, elle voit le monde à hauteur de son regard d'enfant. Forcément, elle ne saisit pas tout ce qui se passe autour d'elle et les pages de son journal laissent au lecteur le soin d'interpréter ce qu'elle décrit sans le comprendre. Tournant en dérision le monde entier, elle offre malgré elle une critique acerbe de la société.

Sous la forme d’un polar initiatique truffé d'interrogations existentielles et de délicieuses trouvailles ontologiques, Ronce-Rose est une fable grinçante à l’humour féroce. C'est un roman émouvant, cruel et lucide, absurde et poétique, qui fait bien rigoler mais peut également vous tirer une petite larme. Car l'auteur de L'explosion de la tortue, en maître du double-sens, démontre encore une fois qu'il sait manier la langue avec beaucoup de justesse et mêler habilement humour et mélancolie.

Éric Chevillard est définitivement un funambule d'une sacrée trempe.

jeudi 3 janvier 2019

Éric Chevillard - L'explosion de la tortue

Éric Chevillard 

L'explosion de la tortue

Ed. Minuit 


eric chevillard explosion de la tortue minuit
Amis des animaux et petits cœurs sensibles, prenez garde, la scène d'ouverture de ce roman vous fait assister à la mort d'une tortue domestique – on est loin de la boucherie, la scène est soutenable. Mais qu'est-ce que la vie d'un reptile à carapace si ce n'est le prix à payer pour le cheminement intellectuel d'un garçon toujours aussi surprenant ?

La mort d'une tortue, donc, et voilà le narrateur lancé dans de jouissives extrapolations sur le sens de la vie, l'amour, le travail d'écriture, la propriété intellectuelle ou encore la porosité des bouchons de baignoires. Car, en effet, en quoi peut-on encore croire si les bouchons eux-mêmes ne bouchent plus ? En quoi ? Et dans sa tentative de réponse, vous l'aurez compris, Éric Chevillard, en grande forme, nous fait partager ses délires les plus décomplexés.

Formellement proche de son fameux Autofictif, L'explosion de la tortue est un roman fragmentaire corrosif. C'est une leçon de choses pleine de détachement et un exercice d'écriture aux multiples niveaux de lecture, loufoque, souvent drôle et d'autant plus brillant qu'il donne toujours cette feinte impression de légèreté et de facilité.