jeudi 30 juillet 2026

Christophe Galfard - L'univers à portée de main

Christophe Galfard 

L'univers à portée de main 

Ed. Flammarion 


Christophe Galfard ouvre son livre sur une promesse et une ambition : la promesse que ses pages ne contiendront qu'une seule équation (E=mc2) et l'ambition que personne ne se retrouvera perdu en le lisant. Je pense qu'on peut dire qu'il coche les deux cases. La première car il n'y a effectivement pas plus d'équations que celle annoncée ; la seconde, toutefois moins vérifiable, car il est peu probable que l'auteur vous perde en route.

Christophe Galfard L'univers à portée de main Flammarion
Encore que.

Je dois avouer qu'il m'a laissé un goût d'inachevé. Non par manque de clarté - son "voyage de pensée" est d'ailleurs d’une fluidité irréprochable - mais par excès de prévenance. Visiblement préoccupé par l'ambition qu'il s'est fixée, le centralien ramène toutes les théories qu'il entend exposer à des métaphores du quotidien, déclinées à l'envi. Ainsi, qu'il soit question de l'espace-temps, des trous noirs ou encore de la théorie des cordes, on en revient toujours à son histoire de grand-mère qui offre des vases. Toujours la grand-mère, toujours les vases. Certes, l'image est efficace et cette grand-mère aux vases illustre parfaitement le propos mais son aspect terre-à-terre finit par être redondant, voire lassant. C'est en ce sens qu'il m'a un peu égaré : il n'a pas su me passionner.

Avec ce guide de traversée du Cosmos, le spécialiste en physique théorique - et accessoirement élève de Stephen Hawking - réussit son pari pédagogique, mais passe en partie à côté de l'enchantement. Et c'est là tout le paradoxe du livre : L'univers à portée de main permet de comprendre mais peut-être moins de rêver. Il risque donc de laisser sur leur faim ceux qui, comme moi, recherchent moins la compréhension du Cosmos que la passion des grands espaces.

dimanche 19 juillet 2026

Vargo Statten - L'Héritage de la Lune

Vargo Statten 

L'Héritage de la Lune 

Ed. Fleuve Noir 


Vargo Statten L'Héritage de la Lune Fleuve Noir anticipation
Que l'on ne s'y trompe pas : je voue une véritable passion pour ces vieux romans d'anticipation. J'adore cette littérature, ses couvertures criardes, ses fusées en forme de cigare et ses intrigues écrites à la va-vite sous caféine. Mais, dès les premières pages de cette invraisemblable histoire d'un jeune savant auquel on vole l'invention léthale, j’ai été pris d'une intention ferme : fustiger la misogynie crasse des années cinquante... jusqu’à ce qu’un accident industriel de la narration ne vienne détourner mon attention.

Le dossier à charge était pourtant parfait, j'avais déjà consigné mes pièces à conviction, de savoureux morceaux de condescendance masculine à peine croyables aujourd'hui. Tenez, admirez plutôt ce premier spécimen où notre fier héros trouve un réconfort bien singulier :
"Que quelqu'un crût en lui, même si ce quelqu'un était Lucie, qui était incapable de distinguer un atome d'un fragment de charbon, cela suffisait à lui relever le moral."
La pauvre Lucie, réduite au rang d'épouse servile, et dont l'adoration aveugle suffit à requinquer l'ego de son grand homme.

Mais le festival continuait un peu plus loin, au rayon complotisme de comptoir :
"Personne n'est au courant de ce que vous avez fait, bien entendu ?
- Non, non. Je ne suis pas si fou ! Ma femme le sait, mais c'est...
- Votre femme ? Vous n'avez donc pas le bon sens de comprendre que le secret absolu est essentiel ? Les femmes bavardent ! Est-ce que vous l'ignorez ?"
Évidemment ! L'incontinence verbale du sexe faible est la source de tous les maux, c’est bien connu. 

Et pour couronner le tout, l'auteur nous gratifie d'une tentative d'auto-analyse de son héros qui frôle le génie de l'hypocrisie :

"Ce n'était pas, se disait-il, qu'il désirât rabaisser Lucie ni essayer de montrer sa supériorité masculine."
Non, bien sûr que non. À quoi bon se fatiguer à abaisser sa femme quand celle-ci se prosterne déjà si bien toute seule ? 

J'en étais là, j'aiguisais mes métaphores, je préparais mon réquisitoire contre le patriarcat triomphant de l'après-guerre. Et puis... le drame est survenu, la cohérence narrative a volé en éclats ! Au détour d'un paragraphe, sans crier gare, Vargo Statten décide de dynamiter les lois de la dramaturgie, du bon sens et de la psychologie humaine dans un dialogue d'une brutalité poétique sans pareille :
"- Je vous aimais tellement que je ne vous ai rien dit quand nous nous sommes mariés. Peut-être aurais-je dû le faire. C'était très égoïste de ma part, mais... 
- De quoi parlez-vous, demanda Cliff. 
- Je... Je n'ai plus que deux ans à vivre, Cliff ! »
Devant cette tragédie d'opérette, mon indignation féministe a vacillé. Mais le coup de grâce restait à venir. L'apparition d'un personnage improbable est venue enfoncer un ultime clou dans le cercueil de ma rigueur critique :
"Je suis, mes amis, le dernier de la race lunaire, le seul véritable Sélénite existant. J'appartiens à une race qui a précédé celle de la Terre, puisque le peuple de la Lune était dans sa plénitude alors que l'humanité n'avait même pas encore paru sur cette planète..."
Là, je pose les armes. Devant un Sélénite millénaire surgi du chapeau de l'auteur pour côtoyer une épouse qui annonce sa mort imminente entre la poire et le fromage, le sexisme de l'œuvre s'efface derrière un rideau de non-sens absolu. On ne peut plus en vouloir à l'auteur d'être misogyne : l'homme opère manifestement dans une autre dimension spatio-temporelle. Face à un tel chef-d'œuvre d'absurdité cosmique, on ne critique plus, on contemple, on savoure, avec le sourire béat et l'infinie tendresse réservés à l'amateur apathique.




Et pour suivre l’avancée du projet Objectif "231", cliquez sur la fusée !

FNA n°25

samedi 18 juillet 2026

Frédéric Dard - Les scélérats

 Frédéric Dard 

Les scélérats 

Ed. Fleuve Noir 


Frédéric Dard Les scélérats Fleuve Noir san-antonio
Tout comme Frédéric Dard ouvre son roman en rappelant la définition du mot qui lui donne son titre, il me semble pertinent d'entamer ce billet de la même manière : d'après le Larousse, un scélérat est simplement "coupable ou capable de crimes". Vous pouvez donc effacer de votre imagination cette image du type malfaisant à la mine patibulaire, il n'y aura aucun rictus machiavélique dans ces pages. Ici, au contraire, la scélératesse a tout de l'élégance feutrée et fascinante, elle porte des vêtements de prix, s’exprime avec une courtoisie exquise et exhale les vapeurs d'un alcoolisme désespéré. Et elle trouve son repaire dans une villa de banlieue.

Louise, une jeune femme égarée, pour ne pas dire une gamine naïve et romantique, vient proposer aux Rooland, des américains fortunés, de l'engager comme bonne. Littéralement éblouie par ce couple qui semble flotter au-dessus de la grisaille quotidienne, Louise ne cherche qu’à se rendre utile, à aimer et à être aimée. Elle sera le pivot de cette tragédie en vase clos, entre Thelma, qui noie sa neurasthénie de rentière dans le whisky, et Jess, qui regarde son épouse sombrer, impuissant. 

Il faut bien l'avouer, l'intrigue n'évite pas toujours les écueils d'un certain formatage : la trame s'avère assez prévisible et les personnages frôlent parfois la caricature, entre la bourgeoise dépressive et la jeune oie blanche. Pourtant, la magie opère indéniablement. Malgré ces ressorts attendus, les qualités de plume et le sens du rythme de Frédéric Dard sont d'une efficacité redoutable. Le père de San-Antonio maîtrise son art à un tel point qu'il attrape son lecteur dès les premières lignes pour le plonger, presque de force, au cœur d'une trame hypnotique. Difficile alors de se détacher du spectacle offert par ces fauves enfermés, qui s'entre-dévorent avec une forme de passivité terrifiante et une politesse de salon. Jusqu'à une chute qui rappelle que le titre du livre porte un S final pour une bonne raison...

jeudi 9 juillet 2026

Alice Ray - Traduire au futur

Alice Ray 

Traduire au futur 

Ed. Le Bélial' 


Alice Ray Traduire au futur Le Bélial' parallaxe
Il y a quelque chose de très paradoxal dans la traduction et, de fait, de particulièrement ingrat pour ceux qui la pratiquent : on la juge à son invisibilité.
"Son but est de se faire oublier, elle n'en est pas moins présente dans notre quotidien."
C'est en partant de ce constat qu'Alice Ray pose la première définition de son essai. Puis, en s'emparant de la linguistique spéculative et en s'ancrant dans la traductologie, un nouveau champ disciplinaire autonome, l'autrice dépasse rapidement le simple exercice universitaire pour s'interroger, au-delà de la traduction comme thématique ou élément narratif, sur les problématiques de la traduction, voire de la retraduction, de la science-fiction.

Avec une fluidité de plume qui rend le voyage intellectuel jubilatoire, une érudition et une acuité qui propulsent la réflexion au cœur des plus grands vertiges de l'imaginaire, l'autrice se lance dans une dissection passionnée et clinique des passerelles sémantiques. Parvenant sans peine à vulgariser les concepts les plus complexes, elle navigue ainsi entre les volutes des créatures de Ted Chiang, les rouages des IA d'Ann Leckie et l'écologie verbale de Franck Herbert.

Cet essai, qui théorise l'acte de traduire plus qu'il ne le limite à une technique, prouve avec brio que l’avenir des mots est une science à part entière, et qu'elle est absolument éblouissante. Par la même occasion, tout en s'imposant d'emblée comme un jalon indispensable pour quiconque s'intéresse aux structures profondes de la science-fiction, Traduire au futur confirme une fois de plus le statut de la collection Parallaxe, définitivement l'un des laboratoires d'idées les plus excitants du paysage éditorial contemporain. 

mardi 7 juillet 2026

Frédéric Dard - Le bourreau pleure

Frédéric Dard 

Le bourreau pleure 

Ed. Fleuve Noir 


Frédéric Dard Le bourreau pleure san antonio Fleuve Noir
Un jeune homme, Daniel, roule sur une route déserte, près de Barcelone, lorsqu'une femme avec un étui à violon se jette sous les roues de sa voiture. La victime, inconsciente, semble ne s'en sortir qu'avec une bosse sur la tête. En panique, le chauffeur la ramène à son hôtel et constate dès son réveil que l'accident l'a rendue amnésique ! Pris d'un sentiment de culpabilité et tout à la fois investi d'une mission, Daniel décide de s'occuper de cette personne sans souvenirs ni identité et de l'aider à retrouver la mémoire. Mais quand ses recherches commencent à porter leurs fruits, il se retrouve confronté à un dilemme : doit-il lui révéler la vérité au sujet de ce terrible passé auquel elle a visiblement cherché à se soustraire ou fabriquer de toutes pièces des souvenirs sur mesure pour préserver le paradis artificiel dans lequel ils se sont isolés ?

Car entre ce sauveur improvisé et cette femme sans passé, une passion dévorante, presque maladive, est en train de naître. Mais sous la plume de Frédéric Dard, cette parenthèse amoureuse se fissure très vite pour révéler un piège psychologique d'une cruauté sans nom.

Loin des fioritures de ses œuvres plus populaires, Le père de San-Antonio ne cherche pas à amuser. Dans ce huis clos étouffant, taillé dans le désespoir le plus pur, il déploie une sobriété clinique, doublée d'une poésie désespérée, et distille la tension goutte à goutte. Dépeignant des personnages broyés par la fatalité ou brisés par une triste réalité, il livre des portraits particulièrement bien léchés, croqués par touches. Et tandis qu'il met à nu la psyché complexe de Daniel et l'opaque mystère de la femme au violon, il crucifie ses personnages secondaires au détour de métaphores lumineuses.
"À quelques mois de la retraite, il portait les stigmates d'une vie morne passée dans des bureaux où aucun mystère n'était jamais entré."
C'est de l'orfèvrerie littéraire où chaque fulgurance de style éclaire un peu plus l'abîme qui s'ouvre sous les pieds des protagonistes. On en sort manipulé, bluffé, le cœur au bord des lèvres, avec la certitude d’avoir croisé l'un des plus grands mécaniciens du suspense français.

mercredi 1 juillet 2026

Patrick deWitt - Les frères Sisters

Patrick deWitt 

Les frères Sisters 

Ed. Actes Sud 


Patrick deWitt Les frères Sisters Actes Sud babel
Alors que le western littéraire peut souffrir d’un excès de stéréotypes virils et de codes narratifs immuables, Patrick deWitt s’est emparé de ce folklore pour en proposer une déconstruction ironique et brillante. Le romancier canadien situe son action en 1851, en pleine ruée vers l'or, et son intrigue nous fait suivre Charlie et Eli Sisters, un duo de tueurs à gage. Le premier est un sociopathe alcoolique et chef autoproclamé, tandis que le second, le narrateur, est un homme mélancolique, assailli de doutes existentiels. Les deux frères sont chargés d'éliminer un chercheur d’or pour le compte d’un parrain local nommé "Le Commodore"...

Si la force du roman réside dans le contraste saisissant entre la violence de leur fonction et la complexité psychologique des personnages, l’intérêt majeur de l'œuvre tient à son ton picaresque et à un humour noir d’une grande subtilité. Le décalage comique est renforcé par le style littéraire : les protagonistes s'expriment dans un langage châtié, empreint d'une politesse anachronique qui jure constamment avec la brutalité de leur quotidien. Cette dissonance stylistique transforme une traque sanglante en une comédie de mœurs absurde et captivante. Par ailleurs, comme l'auteur s'affranchit volontiers de toute dimension spectaculaire, il réussit le tour de force de renouveler un genre moribond par le prisme du cynisme et de l'élégance intellectuelle. Pour preuve, les affrontements armés, qui sont dépeints sans héroïsme, ont tout de tâches administratives ou de corvées logistiques un peu fastidieuses.

Sous le vernis de la satire, Les Frères Sisters, est donc un livre féroce, d'une grande rigueur formelle et d'une impressionnante inventivité romanesque. Il brille également par les réflexions qu'il propose, que ce soit la fatalité, l'impossibilité d'échapper à sa propre nature ou encore, évidemment, les liens du sang. Une lecture salutaire, en somme, pour tous ceux qui aiment voir le scalp de l'Amérique de l'Ouest levé avec la distinction d'un barbier de salon.

dimanche 21 juin 2026

Frédéric Dard - Le pain des fossoyeurs

Frédéric Dard 

Le pain des fossoyeurs 

Ed. Fleuve Noir 


Frédéric Dard Le pain des fossoyeurs Fleuve Noir san antonio
Son entretien d'embauche n'ayant rien donné, Blaise Delange s'apprête à quitter cette petite ville pour rentrer chez lui, toujours sans emploi. Mais le portefeuille égaré qu'il vient de trouver dans une cabine téléphonique l'invite à s'attarder un peu plus dans cette province sans charme... Il se rend alors à l'adresse indiquée pour le restituer à la jeune femme à laquelle il appartient et, là, c'est le coup de foudre ! Le mari, lui, qui ne réalise rien des jeux de regards et qui est impressionné par l'honnêteté de ce visiteur, va même jusqu'à lui proposer un poste dans son entreprise. D'une pierre deux coups : la promesse d'une maîtresse et celle d'un travail. Quoi, d'ailleurs, comme travail ? Employé des pompes funèbres...

Le lecteur, qui se doute bien que Frédéric Dard ne se contentera pas d'une banale chronique de relation d'adultère, ni même d'"un de ces drames à la Zola qui choque les beaux esprits et les vilains bourgeois", réalise doucement que ce sera encore plus noir que prévu. 
"- Vous avez assisté à une scène pénible...
- Dites odieuse, j'ai le soucis du vocabulaire précis !"
D'un vocabulaire précis, donc, et avec un soin méticuleux, le père de San-Antonio propulse ses protagonistes dans une de ces intrigues infernales dont il a le secret et dans laquelle, entre convoitise, mensonges et dissimulations, chacun déversera ses mauvais sentiments. Au fil de scènes de violence ou de séquences d'une réalité aussi caustique que déprimante, une certitude finit par s'imposer : tout cela ne peut que mal se terminer. Fallait-il vraiment le préciser ?

mercredi 17 juin 2026

Grégoire Bouillier - Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier 

Un printemps avec Arsène Lupin 

Ed. des Équateurs 


Après avoir tenté - et, à mon avis, réussi - de percer les secrets de l'obsession de Claude Monet pour les nymphéas dans Le Syndrome de l'Orangerie, Grégoire Bouillier revient avec une nouvelle tentative d'épuisement d'un sujet, plus littéraire cette fois-ci, Arsène Lupin. 
"Mais tel était le projet de départ.
Élucider les motifs pour lesquels j'ai aimé Arsène Lupin dès ma première lecture de ses aventures extraordinaires.
Pourquoi lui et pourquoi moi ?
Il devait y avoir une explication."
Grégoire Bouillier Un printemps avec Arsène Lupin Editions des Équateurs
Or, si explication il y a, il va falloir la chercher. Et Bouillier de repartir un peu plus loin dans sa psychanalyse. Car, s'il est "là pour s'amuser", il a aussi pour objectif de "vérifier certaines choses", notamment les "traces qu'Arsène Lupin a laissées en [lui]." En effet, le gentleman cambrioleur n'a pas eu qu'un impact profond sur la culture populaire, il a également laissé une empreinte forte sur l'histoire de Bouillier. Au-delà donc de simplement resituer le personnage dans son époque ou dans la bibliographie de son auteur, d'en tracer les contours ou de s'interroger sur ses origines et ses influences, il recontextualise sa propre lecture des œuvres de Maurice Leblanc. Voilà un prétexte tout trouvé pour raconter des évènements personnels et des souvenirs d'enfance, dresser le portrait de sa mère suicidaire ou encore évoquer la relation de ses parents.

Un printemps avec Arsène Lupin est un livre à la croisée de ces deux registres, psychanalytique et exégétique. Mais, bien que Grégoire Bouillier exploite de front ces deux filons et malgré les nombreuses qualités dont le livre est truffé, le résultat manque de consistance et laisse même comme une saveur de... d'anecdotique - la faute sans doute à la forme imposée par la collection dans laquelle il s'inscrit. Co-éditée par France Inter, celle-ci propose à un auteur de "raconter et faire aimer son écrivain préféré". Mais ceux qui se prêtent à cet exercice "d’admiration, de partage et d’analyse" sont contraints par l'objectif radiophonique de la tâche. Les chapitres sont courts et doivent être suffisamment décousus pour pouvoir être appréciés en tant que tel, même pour un auditeur - ou lecteur - qui n'aurait pas écouté - ou lu - les précédents. Les chapitres s'enchaînent, les histoires dans l'histoire également, les théories romanesques laissent place aux souvenirs intimes et les hypothèses littéraires aux fragments biographiques, mais chaque point en vient presque à faire oublier celui d'avant. Cette absence de fil rouge émousse l'ambition du projet et rend donc l'édifice relativement anecdotique. Intéressant, érudit et plutôt malin, mais anecdotique.

Il a toutefois le mérite de m'avoir donné envie de relire Maurice Leblanc (et n’est‑ce pas ça le plus beau des larcins littéraires que de vous voler le temps d’une relecture ?).

mercredi 3 juin 2026

Frédéric Dard - Une gueule comme la mienne

Frédéric Dard 

Une gueule comme la mienne 

Ed. Fleuve Noir 


Frederic Dard Une gueule comme la mienne Fleuve Noir
Jean-Louis Roy est un pamphlétaire dont la prose virulente, vinaigrée et volontiers collaborationniste lui a valu, par contumace, d'être condamné à mort à la Libération. Mais, après treize ans d'exil, le voilà de retour à Paris sous une fausse identité, méconnaissable - du moins le pense-t-il - suite à une opération de chirurgie esthétique. Or, s'il peine à se reconnaît lui-même dans un miroir, il est rapidement identifié par un inconnu qui lui fait une étrange proposition : reprendre la plume en échange de l'anonymat et de la sécurité.

Pour un homme désespéré et dont le principal talent est de verser dans les écrits fielleux, ce marché semble presque trop beau. Mais est-il seulement en position de refuser ? Ainsi, une fois confortablement installé chez son hôte, qui lui fournit le gite et le couvert, et dont la ravissante épouse est aux petits soins, l'écrivain reprend du service, en se demandant toutefois si les closes du contrat sont aussi claires qu'elles en ont l'air ?
"Si les hommes ont besoin d'un lit pour dormir, il leur faut aussi un fouet pour marcher." 
Le roman se déroule en bonne partie entre les murs d'une prison dorée aux faux airs de pavillon de banlieue, sur laquelle pèsent les traumatismes encore bien présents de l'après-guerre. Au-delà de la tension que ce huis clos psychologique lui permet d'instaurer, la distribution réduite donne au père de San-Antonio le temps de soigner les portraits de ses quelques protagonistes - bien qu'ils soient profondément ancrés dans leur époque. Ainsi la jeune femme est-elle "avant tout une femme ! Et une femme, Médina, croyez-en mon expérience, aime à régner sur sa maison...". 
"Dans la vie, le plus grave défaut, c'est d'être inopportun !"
Cloitré, effrayé à la perspective de sortir, d'être vu et reconnu, le pamphlétaire écrit. Au venin. Pour le plus grand plaisir d'un lecteur captivé par des personnages qui rivalisent de toxicité - et par un Frédéric Dard qui prouve, une fois de plus, qu'on peut changer de visage sans jamais changer de plume.

vendredi 29 mai 2026

Maurice Druon - Les Rois maudits

Maurice Druon 

Les Rois maudits 

Ed. Plon 


Maurice Druon Les rois maudits plon
Je ne pensais pas, en ouvrant ce très gros volume par simple curiosité, ne le refermer qu'à la toute dernière page. Je l'ai finalement lu avec avidité, du premier au dernier volume, de cette scène prodigieuse qui ouvre la série comme un coup de tonnerre jusqu'à l'ultime roman, Quand un roi perd la France, en rupture avec les six précédents. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur ce septième tome, publié près de vingt ans après les autres. D'ailleurs, au risque de rompre la chronologie, je vais entamer ce billet par la fin.

Car enfin, quel étrange livre que ce dernier volume des Rois Maudits. Excellent roman au demeurant, mais totalement distinct des autres, en particulier par son style. Le romancier abandonne par moments le souffle du roman-feuilleton pour prendre les habits plus austères de la chronique historique. Dans un volume plus politique, plus mélancolique, presque crépusculaire, il donne la parole au Cardinal Hélie de Périgord, lequel raconte les débuts de la guerre de Cent Ans à son neveu Archambaud. Entre les rivalités féodales, les ambitions anglaises et les hésitations françaises, il rappelle que les malédictions naissent parfois de l’usure lente du pouvoir et de la médiocrité des hommes.
"C'est la médiocrité. La médiocrité de quelques rois, leur infatuation vaniteuse, leur légèreté aux affaires, leur inaptitude à bien s'entourer, leur nonchalance, leur présomption, leur incapacité à concevoir de grands desseins ou seulement à poursuivre ceux conçus avant eux. Rien ne s'accomplit de grand, dans l'ordre politique, et rien ne dure, sans la présence d'hommes dont le génie, le caractère, la volonté inspirent, rassemblent et dirigent les énergies d'un peuple."
Mais les malédictions peuvent avoir une origine plus précise. Et c'est là qu'il faut revenir au commencement : Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers, montant sur son bûcher et lançant sa terrible malédiction contre le pape Clément V, contre Guillaume de Nogaret et contre Philippe le Bel. Impossible de ne pas être ferré par cette entrée en matière. On sait déjà que, de complots en morts suspectes, on va assister à la chute d’un monde. Et quel monde ! Et quelle intrigue ! Une Histoire de France peuplée de reines adultères, de princes empoisonneurs, de banquiers lombards inquiétants, d’évêques calculateurs, de seigneurs félons. Tous traversent les volumes avec une vitalité extraordinaire.

On pourrait croire, en ouvrant ces romans, pénétrer dans une austère leçon d’histoire médiévale. Il n’en est rien. Les Rois Maudits est une série de romans d’aventures déguisés en chroniques historiques. À moins que ce ne soit l’inverse. Druon rend limpides les enjeux dynastiques les plus complexes tout en maintenant une tension dramatique permanente. Mais le plus remarquable est sans doute cet équilibre miraculeux entre érudition et souffle populaire. L'auteur connaît admirablement son sujet, mais jamais il n’écrase son lecteur sous le poids du savoir. Tout semble simple, évident, vivant, d'une modernité stupéfiante. Derrière les couronnes et les manteaux d’hermine, les cardinaux, les régents, les dames de cour et les prétendants au trône parlent finalement de choses très contemporaines : la conquête du pouvoir, la propagande, l’argent, la légitimité politique, l’ambition familiale, les manipulations judiciaires. 

Comme quoi les siècles passent et les hommes changent peu.

dimanche 17 mai 2026

Nicolas Chemla - L'ensorcelé

Nicolas Chemla 

L'ensorcelé 

Ed. Le Cherche-Midi 


Nicolas Chemla L'ensorcelé Le Cherche-Midi
Il y a des livres qui vous happent, vous remuent, vous transforment, à l'image de Monsieur Amérique & Murnau des ténèbres, les deux premiers romans de Nicolas Chemla. Et puis il y a ceux qui vous laissent dans un état d’apesanteur critique assez fascinant, où l’on contemple sa propre incapacité à formuler le moindre avis construit. L’Ensorcelé appartient, pour moi, à cette seconde catégorie. Je l’ai lu, oui. Je l’ai refermé, également. Entre les deux, quelque chose s’est produit, sans doute, mais quoi exactement ? Mystère. Peut-être est-ce là, finalement, la véritable magie promise par le titre : un sortilège discret qui suspend le jugement. 

L'abstraction générale de ce roman n'aide pas à en faire un résumé. Alors, qu'en dire ? L’intrigue ? Elle se déroule. Le style ? Il existe. Le personnage ? Il passe. Rien ne heurte, rien ne transporte, et dans cet entre-deux se niche une forme de neutralité presque provocante. J'aurais voulu pouvoir m’accrocher à un détail, un agacement, un enthousiasme... mais tout glisse. Il ne me reste qu'à admirer cette capacité à désarmer toute velléité de commentaire. Aussi, je brode, je tourne autour, j'évoque l’atmosphère, le contexte, l’intention supposée, autant de manières élégantes de masquer ce vide critique qui, au fond, devient le véritable sujet. Donc, que reste-t-il à faire quand on n'a rien à dire ? Eh bien, écrire quand même, comme pour prouver - et on le constate au terme de ces deux paragraphes - que le silence, lui aussi, peut être remarquablement bavard.

vendredi 1 mai 2026

San-Antonio - Ça ne s'invente pas

San-Antonio 

Ça ne s'invente pas 

Ed. Fleuve Noir 


San-Antonio Ça ne s'invente pas Fleuve Noir
Tout commence ce jour-là par le "grand concours inter-police de Passage à Tabac". Cette scène, hilarante et durant laquelle chacun à la maison poulaga y va de ses trouvailles personnelles pour faire parler un suspect, donne à San-Antonio l'occasion de se pencher sur le vaste sujet des violences policières. Bref, les confidences du malheureux qui fait les frais de cet interrogatoire musclé mettent le commissaire et Béru en route vers un match de hockey sur glace : ils viennent d'apprendre qu'un échange de drogue doit avoir lieu sur la patinoire, en marge de la rencontre entre l'équipe de France et celle d'Inde. Voilà nos héros partis pour la plus foldingue des aventures ! Et encore, ils ignorent alors qu'ils sont sur le point de s'envoler en direction de Khunsanghimpur, au pays de Gandhi...

À peine nos protagonistes sont-ils arrivés en Inde que l'auteur commence à vider son sac de clichés sur le pays. Citez-en un, n'importe lequel, il y figure. Vaches sacrées ou éléphants, Maharajahs, enturbannés ou fakirs, avaleurs de sabres ou joueurs de flûte dresseurs de serpents, tout y passe. C'est désopilant ! Car l'absence totale de complexes de l'auteur est doublée de cette voix unique, de ce débit mitraillette où l’argot se frotte à des images improbables, où chaque phrase semble vouloir dépasser la précédente en audace, en culot et en inventivité. Les métaphores et les calembours s’invitent à chaque coin de page, et on avance dans le livre comme dans une conversation avec un conteur survolté, volontiers grossier, mais toujours inspiré. Il y a cette forme de liberté jubilatoire : celle de ne jamais écrire comme il faudrait, mais toujours comme ça vient - et ça vient drôlement bien. Ainsi, guidé par son "septième sens" (oui oui), San-A mène cette enquête à sa manière, sans aucun respect du protocole littéraire ou romanesque, et ce jusqu'à une résolution qui tient autant du pied de nez que du dénouement policier. Disons-le clairement : de surprises en détours et de digressions en embardées, il se passe beaucoup de choses, mais pas forcément celles qu’on attend. Tant mieux, non ?


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !

samedi 25 avril 2026

Jean-Sébastien Steyer - Anatomie comparée des espèces imaginaires

Jean-Sébastien Steyer 

Anatomie comparée des espèces imaginaires 

Ed. Le Cavalier Bleu 


Jean-Sébastien Steyer Arnaud Ralaelian Anatomie comparée des espèces imaginaires Le Cavalier Bleu
D'Alien à Hulk ou des Gremlins à Totoro, le bestiaire de la culture populaire regorge de créatures plus ou moins improbables. Qu'elles viennent de la science-fiction ou du fantastique, ces créatures semblent cohérentes vis à vis de l'univers dans lequel elles vivent. Mais qu'en serait-il dans le nôtre ? Comment y évolueraient-elles ? Le Marsupilami parviendrait-il seulement à se déplacer avec sa queue disproportionnée ? La lune aurait-elle suffisamment d'influence pour transformer certains hommes en Loups-Garous ? Et que dire des griffes de Wolverine, des oreilles de monsieur Spock ou encore de la fourrure de Chewbacca ?

Voici un aperçu des questions que se pose Jean-Sébastien Steyer. Déjà bien connu de nos services pour ses contributions à l’excellente collection Parallaxe des éditions du Bélial’, ce paléontologue, spécialiste de l’évolution des faunes, entreprend d’abord d’esquisser une nouvelle classification du vivant capable d’intégrer ces créatures. Puis, accompagnées de planches signées Arnaud Rafaelian, il les examine une à une, les décortiquant pour distinguer ce qui relève du fantasque de ce qui s’ancre dans le réel. Car quoi de mieux qu’un cabinet de curiosités imaginaires pour confronter la fiction à la rigueur scientifique, pour éclairer certaines réalités anatomiques et aider à mieux comprendre les contraintes du vivant et les lois qui les régissent ? Scruter l’irréel pour mieux voir le réel est aussi l’occasion de rappeler que notre monde recèle, lui aussi, son lot d’étrangetés - certaines simplement mieux déguisées que d’autres.

jeudi 23 avril 2026

Stefano Massini - Manhattan project

Stefano Massini 

Manhattan project 

Ed. Globe 


Stefano Massini Manhattan project Globe bourgois
Des immigrés hongrois 
une poignée d'entre eux 
à peine
juste quelques uns.

À travers leur parcours
Stefano Massini nous raconte
la création de

    la
        bombe
            atomique

La Bombe Atomique.

Nous sommes en 1938
Hitler dirige l'Allemagne 
l'Europe tremble
certaines personnes n'ont pas intérêt
vraiment pas intérêt
à y rester.

Ils sont hongrois
Ils sont juifs
Ils ont peur
Ils sont savants
Ils ont des compétences
Ils sont réfugiés
Ils sont aux États-Unis

Robert Oppenheimer est un nom familier
Enrico Fermi ou
Albert Einstein également

ces scientifiques hongrois sont inconnus,
eux.
Leó Szilárd 
Edward Teller 
restent dans l’ombre. Pourtant
ils pensent
avant les autres
plus vite
plus loin.

Nous sommes en 1938

Ils sont inconnus mais ils vont 
contribuer
à la création de la bombe
La Bombe Atomique.

Stefano Massini se met
à hauteur d'hommes
à hauteur
de ceux qui comptent.
Le temps également compte.
C'est une course
    contre la montre
    contre l'ennemi
    contre la guerre.

Il n'y aura qu'un vainqueur,
un seul.

Même si tout le monde perd à la fin.

Quoique.

Celui qui ne perd pas c'est
le lecteur
bienheureux lecteur
qui se prend de passion pour
la science
    l'Histoire
        l'histoire
            la littérature
                la langue
                    la prose
                        poétique
                            le vers libre
                                le monde libre

mercredi 8 avril 2026

Claire North - La maison des jeux

Claire North 

La maison des jeux 

Ed. Le Bélial' 


Claire North La maison des jeux Le Bélial'
Imaginez un monde dans lequel les jeux ne sont pas que des distractions mais de véritables épreuves d’ingéniosité, de stratégie… et de survie. C’est précisément ce que nous propose Claire North avec sa série La Maison des Jeux, dont les trois opus sont ici réunis - élégamment réunis, devrais-je d'ailleurs préciser.

Au fil des volumes, qui mêlent habilement suspense, mystère et personnages complexes, le lecteur est plongé dans un univers fascinant. Chaque partie met en scène de nouveaux joueurs, de nouveaux enjeux et des contextes variés - des salons feutrés de l’Europe aux sphères du pouvoir politique et économique. Toutes ces parties obéissent à une même logique implacable : celle d’un jeu dont les règles restent en partie dissimulées.

Les intrigues s’articulent ainsi autour de plusieurs niveaux : d’un côté, les joueurs, souvent recrutés pour leurs talents particuliers, qui doivent naviguer entre manipulation, stratégie et prise de risque ; de l’autre, les maîtres du jeu, figures insaisissables qui orchestrent ces affrontements et semblent poursuivre des objectifs dépassant de loin les simples victoires individuelles. À mesure que les récits avancent, une toile plus vaste se dessine, laissant entrevoir une lutte d’influence à l’échelle internationale, où chaque partie n’est que le fragment d’un affrontement plus global.

Au cœur de ces récits se dessine également une forme d’émancipation. Certains personnages, d’abord enfermés dans des rôles qu’ils n’ont pas choisis, vont progressivement chercher à comprendre les mécanismes qui les contraignent, voire à s’en affranchir. Cette quête de liberté, intellectuelle autant que morale, donne une profondeur supplémentaire à l’ensemble. Par ailleurs, l’intérêt de l’œuvre tient aussi dans sa narration singulière, qui accorde au lecteur une place privilégiée.
"Nous sommes les observateurs qui ne prennent pas part au jeu, les arbitres qui jugent tout un chacun mais ne peuvent être jugés."
Ainsi, le lecteur devient un spectateur lucide, presque complice des événements. Cette position renforce l’immersion tout en instaurant une distance troublante : nous voyons les pièges se refermer, les stratégies se déployer, sans jamais pouvoir intervenir. De cette tension naît une atmosphère durablement intrigante, qui continue de hanter bien après la dernière page.

D'autres avis ? Hop !

mardi 7 avril 2026

Agatha Christie - L'affaire Protheroe

Agatha Christie 

L'affaire Protheroe 

Ed. Audiolib 



Agatha Christie L'affaire Protheroe Audiolib
St Mary Mead est un village anglais dont l'harmonie paisible est dérangée par un assassinat : le colonel Protheroe est retrouvé mort dans le bureau du Pasteur, un endroit peu propice à l’irrégularité morale. De fait, le lieu du meurtre, d'une inconvenance frappante, est presque plus scandaleux que le meurtre en question. Il faut dire que la victime, autoritaire, cassante, volontiers insupportable, n’était pas précisément un homme que l’on pleure avec excès. Sa disparition suscite davantage de soupirs soulagés que de sanglots éplorés.

Bien entendu, tout le monde ou presque avait une raison d’en vouloir à Protheroe. Alors que les rancunes apparaissent et que les hypocrisies se précisent, les petites mesquineries prennent un relief inattendu. Et c'est là qu'entre en scène Miss Marple. Cette vieille demoiselle à l’apparence inoffensive, tricoteuse assidue, observatrice redoutable, appartient à cette catégorie de personnages qui voient tout sans jamais sembler regarder. Elle raisonne moins en termes d’indices spectaculaires qu'en analogies sociales. Chez elle, pas plus de flamboyance que de théâtralité, seulement une connaissance aiguë de la nature humaine, acquise au fil des commérages et des après-midis tranquilles. 

En révélant les failles derrière les façades bien tenues, les rosiers impeccables et les tasses de thé, Agatha Christie ne se contente pas de divertir : elle esquisse une ironique et lucide cartographie des âmes ordinaires. La romancière y orchestre une intrigue d’une apparente simplicité. Elle multiplie toutefois les fausses pistes. Indeed, la vérité est rarement là où on la cherche. Tout a beau être sous ses yeux, le lecteur est dupé tout au long du roman. Dupé mais avec élégance, en particulier dans cette version audio, très réussie, précise sans être froide, habitée sans excès. L'interprétation de Stéphane Ronchewski donne aux personnages une présence tangible et restitue à merveille l’ironie feutrée ainsi que les nuances psychologiques chères à l'autrice du Train de 16h50.

Quant à la chute, bien entendu, elle est impossible à deviner. Comme toujours avec Agatha Christie, fallait-il le préciser ?

mercredi 1 avril 2026

San-Antonio - Faut-il vous l'envelopper ?

San-Antonio 

Faut-il vous l'envelopper ? 

Ed. Fleuve Noir 


San-Antonio Faut-il vous l'envelopper Fleuve Noir
Plusieurs enfants sont portés disparus ! San-Antonio mène une enquête qui devrait être vite bouclée : un piège est d'ailleurs tendu pour attraper les ravisseurs présumés. Le commissaire est d'autant plus vigilant que c'est Marie-Marie, la nièce bien-aimée de Béru, qui sert d'appât. Il ouvre l'œil, pendu à son écouteur, alors que ses acolytes observent et commentent la scène, chacun caché dans le feuillage d'un arbre, un émetteur à la main. Mais malgré la vigilance de tous ces hommes, l'impensable se produit : la jeune fille disparaît à son tour, laissant San-Antonio stupéfait et plongeant Béru dans l'abattement.

Si l'enquête commence sur les chapeaux de roues, le roman ne démarre jamais vraiment, la faute sans doute, du moins en partie, à un Béru étonnamment sous-exploité. En contrepartie, l'auteur offre à Pinaud un rôle à sa mesure ! Pour le reste, que dire ? L'ensemble est assez moyen. Certaines scènes totalement fantasques - Béru pendu par les bretelles à sa branche ! - viennent heureusement rehausser le tout, sans toutefois masquer une impression persistante de facilité, voire de routine. Disons toutefois qu'avec ses quelques calembours, ses jeux de mots habituels, son argot savoureux, sa petite démonstration de figures de style et son joli lot de notes de bas de pages, cet épisode fait son office.


 
Et pour suivre l'avancée de ma lecture complète des aventures du commissaire San-Antonio, cliquez sur le sourire de l'auteur !

mercredi 25 mars 2026

James Robert Baker - Diables blancs

James Robert Baker 

Diables blancs 

Ed. Voolume 


James Robert Baker Diables blancs monsieur toussaint louverture Voolume
Monsieur Toussaint Louverture est un éditeur dévoué à sa noble cause. Orpailleur infatigable, il nous révèle une nouvelle pépite, et pas des moindres. Diables Blancs, un inédit débusqué du fond des années 90, réunit tout ce dont un amateur de personnages toxiques, de mauvais sentiments et de références littéraires ne pouvait que rêver.

L'œuvre de cet écrivain et scénariste américain, spécialisé dans la transgressive fiction, n'a pas exactement connu un succès fulgurant outre-Atlantique. Mais la donne pourrait bien changer, du moins en France où l'on découvre la première traduction de ce roman posthume dont le manuscrit, rejeté par toutes les maisons américaines, n'avait tout simplement jamais été publié, ni ici ni ailleurs. Voilà qui est fait. Et bien fait, comme toujours par un éditeur qui soigne aussi bien ses objets que ses textes, et dont Hadrien Rouchard livre pour le compte des éditions Voolume une interprétation très à-propos - même si son incarnation des personnages féminins n'est pas toujours totalement convaincante. La version audio se prête néanmoins tout particulièrement à ce roman, justement présenté comme l'enregistrement sur cassettes de la confession de Tom Dunbar, le principal protagoniste.

Tom Dunbar, le personnage en question, a connu un énorme succès avec son premier livre, un true crime. Forcément attendue au tournant, sa seconde publication n'a pas transformé l'essai. Que faire maintenant, alors que ses droits d'auteurs arrivent d'autant plus à épuisement que sa femme, Beth, en a englouti une bonne partie dans un restaurant peu rentable ? Se mettre à travailler ? Renoncer à l'écriture ? Quitter les beaux quartiers ? Impensable. En revanche, extorquer de l'argent au père de Beth, qui lui a su imposer son nom dans le monde de la littérature, semble réalisable. Et si le vieil homme venait à mourir dans l'affaire, cela pourrait en plus donner à Tom une belle matière première pour un nouveau succès de librairie...

Dès lors, Diables Blancs déroule sans scrupule la logique froide d’un esprit prêt à tout sacrifier à sa propre fiction, sa vie comme celle des autres. Progressant comme une mécanique bien huilée, implacable, où chaque scrupule est méthodiquement limé jusqu’à disparaître, le roman dresse le portrait d'un auteur pour lequel l’écriture n’est plus un refuge mais une arme, un instrument de laboratoire clandestin où le réel est disséqué puis réinjecté dans le monde. Mais cette noirceur n’exclut jamais une forme de jubilation : porté par un humour caustique et constamment nourri de références littéraires comme de clins d’œil à la culture populaire, le texte avance en équilibre entre satire et cruauté. Et à mesure que son projet prend forme, que les conséquences se concrétisent, une évidence s’impose : après tout, pour un écrivain en panne d’inspiration, qu'y a-t-il de plus rentable que la réalité ?

mercredi 18 mars 2026

Larry McMurtry - Cavalier, passe ton chemin

Larry McMurtry 

Cavalier, passe ton chemin 

Ed. Gallmeister 


C'est systématique : à chaque fois que je pars en vacances, à peine ma porte franchie, j'ai le sentiment d'avoir oublié quelque chose. Je me creuse la tête, je refais le film de mes préparatifs. L'eau ? Coupée. La serrure ? Verrouillée. Mes clefs ? Dans ma poche. Mes papiers ? Dans mon sac. Tout y passe. Je cherche ce qu'il me manque, je cherche, je cherche, je cherche sans trouver - car je n'ai rien oublié. 

Larry McMurtry Cavalier, passe ton chemin Gallmeister
J'ai vécu la même chose en refermant la dernière page de ce roman de McMurtry. Il manque quelque chose à ce livre. Mais quoi ? Le style ? Propre. Les personnages ? Consistants. La trame ? Cohérente. L'ambiance ? Soignée. Mais alors quoi ? 

Reprenons : avec son premier livre, l'auteur de Lonseome Dove nous plonge au milieu des années 50, dans un Texas tel que vous l'imaginez certainement - des ranchs, des bêtes, des bottes, des racistes, des revolvers. Là, coincé entre ses grands-parents et les cowboys, tiraillé entre les traditions ancestrales et la promesse d'un avenir modernisé, Lonnie grandit dans l'ennui. Il faut dire que les distractions sont aussi rares que les perspectives. Alors le temps passe et le jeune homme, en parfait protagoniste de roman d'apprentissage, avance dans la vie en posant autour de lui un regard naïf et pourtant empreint d'une certaine forme de lucidité.

Finalement, que lui manque-t-il ? Peut-être cette impression diffuse que rien ne dépasse vraiment. Comme au moment de quitter la maison, tout est à sa place, tout semble en ordre. Pourtant, le doute subsiste. Ce roman est maîtrisé, indéniablement. Mais où est la surprise ? C'est l'imprévu qui fait défaut. Peut-être qu’il manque simplement ce petit déséquilibre, cette aspérité qui fait qu’une histoire s’accroche et refuse de nous quitter, voire donne envie d'y revenir.

mercredi 4 mars 2026

Stephen King - Écriture

Stephen King 

Écriture - Mémoires d'un métier 

Ed. Albin Michel 


Stephen King Écriture Albin Michel le livre de poche
Sous-titré Mémoires d'un métier, cet essai de Stephen King est présenté comme un recueil de conseils pratiques sur l'art d'écrire et de construire une histoire. On s’attend donc à une leçon. Mais, l'essentiel du livre étant très autobiographique, on reçoit d’abord une vie. Et quelle vie : cabossée, opiniâtre, cousue de refus éditoriaux et d’accidents absurdes - une existence américaine somme toute assez typique, mais portée par une obstination peu commune. L'auteur de Ça parle de son enfance avec nostalgie, de sa mère avec une tendresse bourrue, de son épouse avec amour, de ses débuts avec une humilité presque suspecte, et de ses échecs avec une franchise désarmante. Ces pages-là sont irrésistibles. Car lorsque Stephen King parle de lui, il est passionnant. Mieux : touchant. Le conteur supplante la légende, et l’on découvre qu’avant d’être une marque mondiale, il fut un homme qui tapait ses histoires dans la buée du doute.

Puis vient le moment où le conteur range la madeleine et sort le sécateur. Alors le mémorialiste laisse place au législateur et on découvre vite que le romancier a des principes. Oh, il en a. Les adverbes ? À l’échafaud. La voix passive ? Au pilori. La phrase trop grasse ? Mise au régime sec. On entend presque la sentence tomber avec la netteté d’un couperet syntaxique. Que ses conseils soient judicieux, nul n’en doute. Ils sont même souvent frappés au coin du bon sens. Mais ce bon sens prend parfois des airs de doctrine. Et ils sont servis avec une assurance qui transforme l’expérience personnelle en une distribution des tables de la loi stylistique. Quand il raconte sa vie, il fascine ; quand il édicte des règles, il dogmatise. 

Au fond, et c’est là toute la malice, la plus belle leçon d’écriture que donne Stephen King n’est pas celle qu’il énonce, mais celle qu’il incarne. On croyait ouvrir un manuel ; on referme le portrait d’un homme au travail. Moins qu’un code, Écriture est un exemple. Et ce qui demeure, finalement, ce n’est pas une méthode mais une voix, et cette injonction simple, presque austère : s’asseoir. Écrire.